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LES HOMMES QUI TUÈRENT GANDHI

Chapitre premier

par Manohar Malgonkar


Titre original « The Men Who Killed Gandhi »
Traduit de l'anglais par Shankar Ghirardi




« Je veillerai à ce qu’il n’y ait ni émeutes ni bains de sang »
Lord Louis Mountbatten. .


Les hommes qui tuèrent Gandhi, Manohar Malgonkar     Dans la soirée du 12 janvier 1948, vers dix-huit heures, après une partie de squash acharnée, Alan Campbell-Johnson, le porte-parole de Lord Louis Mountbatten, le gouverneur général de l’Inde, retournait à son bungalow de la Résidence du gouvernement de New Delhi lorsque, en passant devant les portes-fenêtres du bureau de Mountbatten, il aperçut Son Excellence en conversation animée avec le Mahatma Gandhi. Campbell-Johnson savait que cette entrevue avait été organisée à la dernière minute, à la demande expresse de Gandhi, mais il n’y attacha sur le moment aucune importance particulière.
     Le gouvernement britannique s’était retiré cinq mois auparavant en amenant les couleurs de l’Union Jack, qui flottaient auparavant sur les établissements publics. L’Inde était donc une nation indépendante. Mais Mountbatten, dont la personnalité représentait pourtant l’autorité britannique de façon plus éloquente qu’un drapeau, était resté.
     Sa venue en Inde avait suivi immédiatement les succès éclatants qu’il avait remportés en qualité de commandant suprême interallié du Sud-Est asiatique. Il allait être le dernier vice-roi de la Couronne et la mission que lui avait confiée le gouvernement de Sa Majesté consistait à démanteler l’Empire aussi proprement et prestement que possible.
     Sa naissance aristocratique, son allure superbement distinguée, sa personnalité forgée sur la tradition de bravoure de la Royal Navy, son charisme renversant, sa réputation d’efficacité soutenue par le dynamisme d’une énergie physique à toute épreuve, sa surabondante confiance en soi, toutes ces qualités « surhumaines » qui auréolaient déjà ses quarante-six ans, étaient à présent magnifiées par une série de victoires militaires impressionnantes. Aucun homme n’aurait pu être mieux choisi pour jouer un rôle aussi déterminant, ou l’assumer avec une conviction aussi absolue de ses aptitudes à le remplir. Même en qualité de vice-roi, Mountbatten restait toujours le commandant suprême, l’homme de contrôle absolu, l’autorité irrévocable.
     Il représenta à la fois un succès éclatant et un échec colossal. Les dirigeants du Congrès national indien, en particulier Gandhi, Nehru et, dans une moindre mesure, Patel, tombèrent immédiatement victimes de son exubérance, de sa sincérité et, par-dessus tout, de son charme que Nehru qualifiait de « redoutable ». Cependant, face à la rigidité inflexible de Mohammed Ali Jinnah, qui dirigeait la Ligue musulmane, le seul autre parti politique important, ce fut Mountbatten qui capitula. Impuissant à obtenir des deux partis majoritaires leur accord sur une formule commune en vue d’un transfert du pouvoir, il décida de leur imposer sa propre formule, qui n’était autre que celle de Jinnah : la partition. Il favorisa la création d’un nouveau pays, le Pakistan, en arrachant à l’Inde les régions à majorité musulmane et en ne laissant au Congrès qu’une Inde tronquée, consistant pratiquement en une nation hindoue. Or, il se trouve que le Congrès n’avait jamais rêvé d’une Inde purement, ou même à prédominance, hindoue. Au contraire, il avait pour fierté et ambition déclarées de constituer une organisation entièrement laïque, embrassant sans distinction dans son sein l’ensemble des diverses religions de l’Inde : sikhisme, bouddhisme, jaïnisme, christianisme et zoroastrisme, au même titre que l’islam et l’hindouisme.

     Le succès de Mountbatten consista à avoir su persuader les leaders du Congrès d’accepter comme inévitable l’idée d’un partage de l’Inde, pour satisfaire l’intransigeance d’une minorité qui voulait faire sécession, alors qu’une proposition identique avait été faite auparavant par les Britanniques et que le Congrès l’avait catégoriquement rejetée. Comme si le Congrès avait alors pris conscience que, si Mountbatten n’était pas parvenu à obtenir de Jinnah qu’il renonçât à la sécession, personne d’autre n’y parviendrait. C’était donc en vain qu’ils se cramponnaient avec entêtement à l’idéal d’une Inde indivisible. Ils finirent par consentir, selon l’expression de Nehru, « à se laisser décapiter pour se débarrasser d’une migraine ».
     Le plus étonnant fut qu’en dépit de solides raisons de se sentir mécontents du verdict, ils restaient à tel point convaincus de la droiture du juge qu’ils persistèrent à le traiter en ami et bienfaiteur. Au fur et à mesure du déroulement des pourparlers, l’amitié entre Nehru et Mountbatten devint de plus en plus intime, ce qui avait le don d’exaspérer Jinnah, même après que la totalité de ses demandes eurent été satisfaites. Cela l’incita à maintenir à l’égard de Mountbatten une attitude se situant entre la politesse glaciale et une arrogance insupportable. Il ne manquait jamais l’occasion d’afficher un mépris cavalier du protocole. Il adressa même un jour à Mountbatten une lettre tellement injurieuse qu’après l’avoir lue, Lord Ismay, chef d’état-major de Mountbatten, fit la remarque suivante à Campbell-Johnson : « Voici une lettre que je ne pourrais ni accepter de mon roi ni adresser à un coolie. »
     De leur côté, Gandhi, Nehru et Patel, bien que dans les meilleurs termes avec Mountbatten, observaient scrupuleusement le protocole. Ils lui cédaient le pas dans les cérémonies officielles et ne lui rendaient jamais visite sans avoir pris rendez-vous.

     Ayant donc réussi, peut-être à sa propre surprise, à faire accepter son plan aux leaders du Congrès, Mountbatten s’avisa de leur administrer un choc supplémentaire. Il leur annonça qu’il avait décidé d’avancer la date de remise du pouvoir entre les mains de l’Inde – et du Pakistan –, prévue vers juin 1948, au 15 août 1947 : soit soixante-quinze jours au lieu d’un an plus tard.
     C’était bien manœuvré, et de nature à destabiliser les leaders du Congrès. Ceux-ci, qui s’étaient contentés jusqu’alors du rôle facile d’agitateurs pour la liberté, se trouvaient ainsi contraints de faire face aux dures réalités de cette même liberté. Ils ne pouvaient plus rester tranquillement assis à critiquer de loin ce que faisaient ou ne faisaient pas les Britanniques. Ils devaient se préparer à prendre en mains les rênes du Gouvernement.
     Certains d’entre eux qui, des années durant, avaient exigé haut et fort le départ des Britanniques le trouvaient à présent quelque peu précipité. D’autant qu’ils se rendaient compte que cette liberté ne consistait pas seulement à gérer les affaires de l’État, administrées par d’autres durant le dernier siècle et demi, mais également à assumer pleinement les conséquences de leur décision d’avoir accepté la partition. Bouleversé, un des membres de l’Assemblée constituante demanda à Son Excellence si cette hâte désespérée à démanteler la structure qui avait maintenu l’intégrité du pays, même dans la sujétion, n’affaiblirait pas le pouvoir du Gouvernement à contrôler la flambée de violence dans le pays. Crainte qui n’était que trop réelle car, au moment même où la proposition de partager l’Inde entre les musulmans et le reste de la population était en pourparlers, les provinces du nord et de l’est du pays étaient ravagées par des émeutes religieuses d’une intensité que l’Empire n’avait jamais connue.
     Mountbatten apaisa solennellement ces appréhensions. Il répondit à son interlocuteur que, sur ce point particulier, il était en mesure de le rassurer complètement : « Il n’y aura pas de bain de sang, affirma-t-il. C’est le militaire qui vous parle, non le civil », insista Son Excellence d’un ton lourd de sous-entendu.
     La futilité de cette promesse est attestée par l’histoire. Ce fut un bain de sang : un carnage dont l’ampleur dépassa tous ceux que le peuple indien avait déjà subis, même lors des invasions les plus barbares. De vastes populations furent déplacées, provoquant une double vague de migrations qui affecta douze millions de personnes. Les hindous et les sikhs du Pakistan, les musulmans de l’Inde se mirent en branle simultanément, formant d’interminables colonnes de réfugiés semblables à de gigantesques fleuves humains. Ils charriaient avec eux des récits d’horreurs inimaginables, de méfaits insoutenables, qu’ils avaient subis, vus ou entendus. Leur souffrance souleva un raz-de-marée de haine dont bien peu, parmi les multitudes qui peuplaient le sous-continent, furent épargnés. Tous ne parlaient que de vengeance et de retrouver les leurs.
     Près de quarante millions de musulmans avaient décidé de rester en Inde. Dans les villes et villages où ils résidaient, ils devinrent naturellement, logiquement oserait-on dire, les cibles de la fureur des populaces sikhs et hindoues.

     Cependant l’assurance, donnée alors par Mountbatten, qu’il n’y aurait pas de bain de sang, devait être le genre de promesse que les leaders du Congrès souhaitaient le plus entendre. Imbibés de non-violence, peu accoutumés à faire preuve d’autorité, ils étaient complètement dépassés par les événements. Seul un professionnel pouvait y faire face. Mountbatten leur avait donné sa parole « de soldat » en leur garantissant qu’il n’y aurait pas de bain de sang : ils n’avaient dès lors plus rien à craindre.
     Pourvu, évidemment, que Mountbatten soit encore là pour tenir sa promesse.
     Pour être sûrs qu’il ne partirait pas, ils lui avaient alors demandé, « sans la moindre condition préalable », de demeurer en Inde, même après l’indépendance, « afin de veiller au bon déroulement de la phase d’intérim ».
     Et c’est ainsi que Mountbatten était resté en qualité de gouverneur général de l’Inde. Mais en réalité il était toujours le vice-roi, le commandant suprême. Qui plus est, il se considérait un peu comme un arbitre (ou au moins un élément stabilisateur) entre les deux dominions, une sorte d’observateur capable d’imposer un minimum de franc-jeu. En réalité, il ne possédait plus la moindre autorité sur le Pakistan, puisque Jinnah avait refusé la présence d’un gouverneur britannique, même pendant la période de transition, et s’était octroyé pour lui-même le titre de gouverneur général du Pakistan.
     Alan Campbell-Johnson, ami, confident et porte-parole de Mountbatten depuis ses commandements en Asie du Sud-Est, était également resté avec lui.

     Travaillant sans relâche, à l’aide d’un calendrier spécialement imprimé pour l’occasion, qui indiquait non seulement la date mais aussi le nombre de jours qui restaient avant le transfert de pouvoir, Mountbatten réussit à désengager l’autorité de l’Empire dans le délai qu’il s’était imparti pour accomplir sa tâche. Performance stupéfiante, mais qui fut accomplie dans une confusion et un désarroi qu’on n’eût pu imaginer plus douloureux pour les bénéficiaires. On ne saurait imputer à Mountbatten la responsabilité des événements, ni l’accuser de ne pas avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour les prévenir. Sa seule erreur de calcul avait été de compter sur l’appui efficace des armées de terre et de l’air indiennes, qui se trouvaient alors à sa disposition, pour prévenir les troubles communautaires. « J’emploierai la manière forte, avait-il déclaré. Je n’hésiterai pas à utiliser chars et avions contre quiconque menacera l’ordre public. » Il n’avait oublié qu’un détail : le partage du pays sur des bases religieuses entraînerait automatiquement un partage des forces armées sur ces mêmes bases.
     C’est précisément ce qui arriva. Dès l’annonce de la partition, les régiments musulmans de l’armée de terre passèrent du côté pakistanais, suivis de la presque totalité des officiers et sous-officiers musulmans des autres régiments et services auxiliaires. La marine et l’aviation subirent le même sort. Les forces armées de l’Inde ne formèrent plus dès lors cette formidable machine de guerre, homogène et puissamment disciplinée que le commandant en chef des Alliés avait utilisé lors des combats. Bien entendu, l’Inde avait conservé intacts de nombreux régiments sikhs et hindous. Malheureusement, les haines religieuses déclenchées par la partition prirent bientôt une telle ampleur qu’elles affectèrent également le personnel sous les drapeaux. On ne pouvait empêcher les soldats sikhs et hindous de détourner le regard et de feindre l’ignorance quand les foules en furie étaient composées de leurs coreligionnaires et que les victimes étaient musulmanes. N’avaient-ils pas été quotidiennement repus du récit des atrocités commises par les soldats pakistanais contre les réfugiés sikhs et hindous ?
     Cependant, il ne fait aucun doute que, sous le commandement d’un homme aussi expérimenté que Mountbatten, cette force militaire quelque peu partisane aurait été parfaitement adéquate pour protéger les routes principales empruntées par les réfugiés et pour prévenir les débordements de la foule.
     Malheureusement, cette force bancale n’était même plus à la disposition de Mountbatten. Deux mois à peine s’étaient écoulés depuis le départ des Britanniques, que les deux nations nouvellement indépendantes étaient déjà engagées dans le premier de leurs conflits armés. Le gros des troupes dont l’Inde disposait avait dû être expédié au Cachemire pour empêcher le Pakistan de l’envahir. Il n’en restait pratiquement aucune pour calmer les violences interreligieuses qui faisaient rage et s’étendaient comme un feu de prairie sur la presque totalité des régions nord et est de l’Inde.

     Au sein de l’Empire, le Cachemire – de son nom complet, le Jammu-et-Cachemire – constituait la plus vaste principauté de l’Inde. Un maharaja la gouvernait. Cette enclave princière de la taille de la Grande-Bretagne étirait ses deux cent vingt mille kilomètres carrés depuis les plaines brûlantes du Pendjab jusqu’aux glaciers de l’Himalaya. Son terrain montagneux n’avait pas permis la construction d’une ligne de chemin de fer. Trois routes seulement la reliaient au monde extérieur.
     Ce que les touristes connaissent sous le nom de Cachemire se borne à la vallée de Srinagar, qui occupe approximativement le centre de ce qui constituait, sous les Britanniques, la principauté de Jammu-et-Cachemire. Gardée par des sommets imposants, cette vallée était totalement inaccessible, sauf par un côté communiquant avec une partie de l’Inde qui devait revenir au Pakistan. Deux des routes qui reliaient Srinagar au monde extérieur empruntaient ce côté. La troisième, construite par le maharaja pour pouvoir se rendre dans ses capitales d’été et d’hiver de Jammu et de Srinagar sans passer par ce qui était alors territoire britannique, était la seule qui reliait la vallée de Srinagar à ce qui était maintenant l’Inde. Mais ce n’était à proprement parler qu’un chemin de montagne, pas une vraie route. Les cartes d’état-major la classaient dans la catégorie « pour Jeeps seulement ». Son revêtement était dangereusement friable. Sujette à des éboulements fréquents, elle comprenait des dizaines de virages sans visibilité et trop étroits pour permettre à deux véhicules de se croiser. En outre, de décembre à avril, une épaisse couche de neige la recouvrait, interdisant son utilisation. Dès 1947, des travaux avaient bien été entrepris pour la rendre carrossable par tous temps, mais il fallut attendre 1955, et l’achèvement du Bannihal Tunnel, situé à trois mille trois cents mètres d’altitude, pour pouvoir l’emprunter.
     Sur les quatre millions d’habitants qui peuplaient le Cachemire, les trois quarts étaient musulmans ; le reste se répartissait entre hindous, sikhs et bouddhistes. Le maharaja, lui, était hindou.
     Pratiquement tous les ouvrages qui traitent de la partition décrivent le maharaja du Cachemire, Son Altesse le général Sir Hari Singh Indar Mahindar Sipar-i-Saltanat, comme l’unique responsable de ce qu’il fut convenu d’appeler « le problème du Cachemire », le principal coupable, le bouc émissaire. La presse indienne, en particulier, mais aussi les dirigeants politiques se sont ingéniés à le calomnier. Du point de vue pakistanais, pareilles critiques pouvaient se justifier ; toutefois on voit mal comment l’Inde aurait pu être mieux servie qu’elle ne le fut par le maharaja. Au lieu de traiter le pauvre Sir Hari Singh en paria, l’Inde a les meilleures raisons du monde de le proclamer son bienfaiteur.
     En tant qu’état frontalier, le Cachemire était, en théorie, libre de choisir celui des deux dominions auquel il souhaitait s’associer. Mountbatten, en observateur juste et impartial, avait conseillé au maharaja de consulter son peuple et d’agir en conséquence. Ce qui revenait à lui dire d’opter pour le Pakistan puisque ladite population était dans son écrasante majorité musulmane. Pendant quelque temps, le maharaja avait caressé l’idée de ne joindre aucun des dominions et de conserver un royaume indépendant, une sorte de Suisse asiatique. Mais il se fit sévèrement rappeler à l’ordre par le Gouvernement indien « qui ne voulait pas entendre parler d’un Cachemire indépendant ». À la lumière des événements qui suivirent, il est difficile de croire que les leaders indiens aurait préféré voir le Cachemire tomber entre les mains du Pakistan plutôt que conserver son indépendance. Mais c’est ainsi, semble-t-il, qu’ils raisonnaient à l’époque.
     À l’âge de cinquante-deux ans, le maharaja Sir Hari Singh, qui avait passé le plus clair de son existence en quête de plaisirs, avait bien le physique de son personnage : celui d’un seigneur féodal, empoté et incompétent, dodu, mou, ventru et nonchalant. En tant qu’hindou, ses préférences penchaient lourdement du côté de l’Inde, mais il était assez intelligent pour comprendre qu’au moindre signe de sa part révélant ses intentions, le Pakistan couperait les deux routes permettant de ravitailler le Cachemire, au moment précis où celle qui reliait la vallée de Srinagar à l’Inde n’était plus fréquentable. C’est pourquoi Hari Singh se comporta comme il le faisait habituellement en face d’une difficulté : il prétendit que le problème n’existait pas et continua comme si de rien n’était.
     Jinnah fulminait, à juste titre. En revanche, Nehru et les leaders de l’Inde n’avaient pas lieu de se plaindre. Ils avaient pratiquement rayé le Cachemire de la carte, allant jusqu’à informer le maharaja que, s’il décidait se joindre au Pakistan, ils n’y verraient aucun inconvénient. Mais voici que le Cachemire, ou en tout cas sa majeure partie, pouvait à présent basculer de leur côté. Ni Nehru, ni Patel, ni même Savarkar, le chef de file du Hindu Mahasabha (seule organisation politique de l’Inde à s’être opposée à la division du pays et à avoir dénoncé le Congrès pour l’avoir acceptée), n’auraient pu écrire un meilleur scénario pour une manœuvre visant à rattacher le Cachemire à l’Inde.
     Si Jinnah avait imité la nonchalance de Sir Hari Singh et n’avait pas bougé, il aurait eu toutes les chances que le Cachemire finisse par lui échoir. Mais, depuis quelque temps, il s’était converti à ce qu’il appelait « l’action directe ». Le satyagraha de Gandhi consistait en une « désobéissance civile de masse ». « L’action directe » de Jinnah se traduisait par une « violence de masse ». Elle lui avait réussi dans le passé et lui avait même permis d’obtenir le Pakistan. C’est pourquoi Jinnah décida d’employer la manière forte.
     Cette fois-ci, son « action directe » se révéla une coûteuse bévue, qui fournit à l’Inde le motif rêvé pour envoyer des troupes au Cachemire.
     L’action de Jinnah consista à couper les deux routes menant au Cachemire à travers le territoire pakistanais et, dans le même temps, à y expédier ce qui devait originellement passer pour un « raid tribal » afin de l’envahir. Devant cette agression éhontée, le maharaja ne put que dénoncer cette fourberie et implorer l’aide militaire de l’Inde afin de sauver son état d’un pillage par des razzias de tribus.
     Mais ce fut au tour de l’Inde de différer. Pendant deux jours, Nehru et ses collègues du Cabinet restèrent assis à écouter poliment Mountbatten qui, fidèle à son rôle de modérateur entre les deux dominions, les sermonnait sur l’erreur qu’ils commettraient en envoyant des troupes au Cachemire. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le commandant en chef britannique des armées de l’Inde, Sir Rob Lockhart, qui se trouvait au service du Gouvernement indien et ne pouvait donc prétendre revêtir un rôle supranational, soutenait néanmoins les arguments de Mountbatten en prétextant que ce serait courir un risque militaire majeur. Mais Nehru et Patel tinrent bon et, les voyant déterminés, Mountbatten capitula. Il recommanda cependant que l’aide militaire de l’Inde soit liée à la condition que le maharaja se joignît d’abord officiellement à l’Inde. Quant à la question de l’appartenance définitive du Cachemire à l’Inde ou au Pakistan, elle devrait être déterminée par la volonté des Cachemiriens qu’il faudrait consulter aussitôt que l’ordre serait rétabli.
     Pendant qu’à New Delhi, Nehru et ses collègues contraient bravement les arguments de leur propre gouverneur général et de leur propre chef d’état-major, les « raiders » progressaient rapidement le long de la route principale qui les menait d’Abbottabad, dans le Pakistan, au cœur du Cachemire. En trois jours, ils avaient capturé Muzzaffarabad et Domel, puis pillé et brûlé la ville de Uri. Le 26 octobre, ils avaient atteint Baramula, à une soixantaine de kilomètres de Srinagar.
     Baramula était le genre de ville où les colonels britanniques et leurs épouses rêvaient de s’établir car beaucoup d’entre eux y avaient passé leur lune de miel. Située en bordure d’un cours d’eau, la cité était renommée pour la pêche à la ligne et le farniente à bord de ses houseboats (maisons flottantes). Ses fraises, ses roses, ses allées ombragées, sa tranquillité, son pittoresque intact, tout en faisait le cadre idéal pour un roman-feuilleton sur les beaux jours de l’Empire.
     Voilà ce qu’était encore Baramula dans la matinée du 26 octobre. Le soir même, il n’en restait que ruines fumantes. Sur une population de quatorze mille habitants, onze mille avaient été massacrés. L’église, le couvent, l’hôpital de la mission avaient été incendiés, les sœurs publiquement déshonorées, les patients de l’hôpital égorgés dans leur lit. Un officier britannique en congé avait assisté au viol de sa femme avant d’être taillé en pièces à son tour. Un jeune musulman fut crucifié sur la place centrale de la ville.
     Ce même 26 octobre, Sir Hari Singh annonça officiellement qu’il se joignait à l’Inde. Si seulement on avait dépêché quelqu’un pour expliquer à Son Altesse que la réponse de l’Inde à son appel désespéré dépendait uniquement de cette formalité, il ne fait aucun doute qu’il s’en serait acquitté beaucoup plus tôt.
     Le matin suivant, les troupes indiennes étaient parachutées dans la vallée de Srinagar et, le soir même, elles se lançaient à l’assaut des « raiders ». Il s’avéra alors que ces « tribus » étaient équipées du dernier cri de l’armement d’infanterie, qu’elles avaient été transportées jusqu’aux frontières du Cachemire dans les camions militaires de l’armée pakistanaise et que leur chef mystérieux, qui se faisait appeler Jebel Tariq, n’était autre que l’un des généraux pakistanais les plus gradés, Akbar Khan [1]. Si les dirigeants indiens ne s’étaient pas laissés paralyser par leur propre gouverneur général et leur propre chef d’état-major, leurs troupes seraient entrées en action deux jours plus tôt et auraient stoppé les envahisseurs quelque part en amont d’Uri. Baramula aurait été épargné.
     Le sort de Baramula avait-il forcé Mountbatten à comprendre que l’enjeu n’était plus un détail minutieux d’étiquette politique, mais une tentative d’annexion avec des méthodes dignes de Gengis Khan, « une fourberie », lança-t-il furieux à Ian Stephens, rédacteur en chef du Statesman, « destinée à permettre à Jinnah de pénétrer triomphalement au Cachemire » ? Toujours est-il que, quittant son rôle d’observateur distant, sans en devenir pour autant le protagoniste, il se mit enfin à considérer avec sympathie l’action entreprise par Nehru et Patel. Il confia à Ian Stephens que l’intervention de l’Inde avait sauvé Srinagar de la sauvagerie des « raiders » qui n’auraient pas manqué de massacrer les deux cents résidents britanniques.
     Les avertissements alarmistes de Lockhart contre une action au Cachemire s’avérèrent tellement exagérés qu’ils donnèrent naissance à une rumeur selon laquelle il aurait volontairement trompé ses supérieurs politiques afin d’accorder à Jinnah un libre accès au Cachemire. Le bruit courut même qu’il aurait eu vent du plan pakistanais d’expédier les « raiders », mais qu’il l’aurait dissimulé. Quoi qu’il en soit, le Gouvernement indien préféra se passer de ses services et il fut remercié, au bout de quatre mois seulement sur les quatre ans que prévoyait son contrat.
     C’est ainsi que débuta la guerre du Cachemire et que naquit « le problème du Cachemire ». Enfant robuste, il survécut.
     Si Hari Singh avait réagi immédiatement en écoutant l’avis de Mountbatten, il est évident que la question du Cachemire ne se serait pas posée. Mais, pour ce qui concerne l’Inde, il n’y aurait pas eu du tout de Cachemire. Peu importe ce que Nehru et ses acolytes ont été obligés d’exprimer dans leurs discours officiels, pour l’opinion publique indienne, il n’y a aucun doute : que ce soit un bien ou un mal, le Cachemire fut le cadeau de Sir Hari Singh à l’Inde.

     La guerre du Cachemire plaçait Mountbatten dans une position ingrate. En observateur sincère, soucieux de rester impartial à l’égard des deux dominions, il ne pouvait prendre la direction des opérations au nom de l’Inde, alors qu’il était la personne la plus compétente pour le faire. Son rôle essentiel dans la solution de « l’imbroglio », comme il l’appelait, fut d’éviter qu’il prît les proportions d’une guerre totale entre l’Inde et le Pakistan. Considérant l’atmosphère de haine religieuse qui prévalait alors, ce fut un remarquable exploit. À la lumière des événements historiques ultérieurs, cela tint du miracle.
     Cependant le souci immédiat de Mountbatten était que cette guerre le privait soudain des troupes sur lesquelles il avait compté pour réduire les violences religieuses qui ravageaient le pays. Accoutumé à disposer d’un grand nombre d’unités de combat d’élite, il en était réduit à contempler, impuissant, les schémas et graphiques, représentant les mouvements de réfugiés et l’étendue des émeutes, affichés dans la « salle des cartes » qu’il avait fait installer dans une aile du palais gouvernemental. Le tableau qui s’en dégageait était fort sombre et il empirait chaque jour.
     La situation dans la capitale donnait une idée suffisamment éloquente de la dimension du problème. Depuis six mois qu’avait été lancé le « Plan Mountbatten », la population de la ville, qui ne dépassait pas le million, avait plus que doublé avec l’afflux des réfugiés. Mais les statistiques ne disent pas tout. Ces réfugiés n’étaient pas des gens ordinaires. Ils étaient en colère, profondément meurtris, désespérés même. Hommes et femmes emportés comme des insectes par la marée et exposés aux atrocités les plus barbares commises par l’homme contre l’homme.
     Voici le récit qu’en fera plus tard un jeune homme, qui s’appelait Madanlal Pahwa et qui fut condamné à perpétuité pour sa participation dans le meurtre du Mahatma Gandhi : « Nous avons marché nuit et jour. Hommes et femmes de tous âges et de toutes conditions. Beaucoup ne purent tenir le coup, surtout des femmes et des enfants qu’on a dû abandonner en route. »
     Madanlal arriva en un lieu qui s’appelait Fazilka, en territoire indien. Il découvrit qu’une autre colonne de réfugiés, dans laquelle se trouvaient son père et sa famille, avait subi un sort bien pire : une nuée de musulmans les avait attaqués. « Sur cinq cents personnes au départ, il n’en restait qu’une cinquantaine qui étaient toutes à l’hôpital. Ma mère a été tuée, plus d’une centaine de jeunes filles ont été enlevées, et mon père a miraculeusement été retrouvé vivant au milieu d’un monceau de cadavres. »
     À Fazilka, Madanlal croisa d’autres colonnes de réfugiés. Une d’entre elles s’étirait sur plus de soixante kilomètres. Dans une autre, marchaient « cinq cents femmes que l’on avait déshabillées... Certaines avaient les seins coupés, le nez et les joues déchiquetés... Une d’entre elles me raconta que son enfant avait été rôti vivant et qu’on l’avait forcée d’en manger... Une autre avait été violée en présence de son mari que l’on avait ficelé à un arbre... »
     Et ce n’était qu’un témoignage parmi tant d’autres. On comptait au moins sept millions de réfugiés en Inde, dont un million s’étaient rassemblés à Delhi. Ils découvrirent alors que leurs misères ne faisaient que commencer. On les parqua comme du bétail dans des enclos de fil de fer barbelé tellement exigus que ceux qui arrivaient derrière eux furent contraints de poursuivre leur marche désespérée vers d’autres régions de l’Inde. Par-dessus le marché, commença à courir la rumeur incroyable qu’on allait les forcer à retourner au Pakistan, à récupérer leurs anciennes maisons et à reprendre leurs occupations comme si rien ne s’était passé.
     Cette rumeur n’était pas infondée, hélas ! Ils apprirent en effet que c’était Gandhi lui-même qui essayait de faire pression sur le Gouvernement pour qu’il renvoie les réfugiés chez eux, afin de permettre aux musulmans qui avaient quitté l’Inde de revenir vivre en paix parmi les hindous. Gandhi, le Mahatma, le sauveur, le héros de l’indépendance, le saint, celui qui ne pouvait faire le mal ! Aux yeux des réfugiés, voilà qu’il devenait soudain l’homme qui haïssait les hindous, l’ami des musulmans, en un mot leur ennemi !
     En premier lieu, ils se contentèrent de le maudire, lui et ces moutons de dirigeants indiens qui écoutaient ses conseils débiles. Puis, tandis qu’ils parcouraient les rues de la capitale en quête de nourriture et d’abri, ils découvrirent, horrifiés, que, dans cette ancienne cité devenue la capitale de leur fier pays, un grand nombre de musulmans continuaient de vivre comme si de rien n’était. Qu’il y avait des musulmans influents au sein du Gouvernement, dans les services publics, dans le commerce et dans toutes les professions. Qu’il restait d’importants quartiers entièrement musulmans au beau milieu de la ville. Et que Gandhi lui-même venait de s’installer dans la capitale pour prendre ouvertement la défense des musulmans. Il les exhortait à ne pas bouger de chez eux et, pour les rassurer, il tentait de persuader Nehru et Patel de désarmer les sikhs et les hindous.
     Aux yeux des réfugiés attroupés dans Delhi, cela paraissait comme une forme de perversité, la manifestation d’une lâcheté absolue de la part de leurs leaders. Ce n’était pas « ainsi » que le Pakistan les avait traités !
     Ils s’en prirent alors aux musulmans de Delhi avec une fureur sans retenue, sans même considérer que ceux-ci ne leur avaient fait aucun mal. À leurs yeux, tous étaient leurs ennemis pour l’unique raison qu’ils étaient nés musulmans. Les habitants sikhs et hindous de Delhi se joignirent à leurs coreligionnaires venus du Pakistan pour leur prêter main-forte dans cette guerre de représailles. Ils s’organisèrent en bandes, saisissant toutes les armes qui leur tombaient sous la main, et se mirent à attaquer les musulmans. Ils les chassèrent de chez eux pour s’emparer de leurs maisons. Ils envahirent les mosquées et les sanctuaires musulmans de Delhi pour s’y abriter en prévision des mois d’hiver.
     Delhi était donc devenu le nœud central de la violence interreligieuse plutôt qu’un simple exemple parmi tant d’autres. Il y eut un massacre à l’aéroport de Willingdon, situé à deux kilomètres à peine du centre-ville. Au beau milieu de l’enceinte du palais du Gouvernement, plus précisément dans l’arrière-cour de Mountbatten, les serviteurs musulmans furent attaqués par une foule de sikhs et d’hindous en fureur.
     Mountbatten était très inquiet : « Si nous coulons à Delhi, nous sommes perdus », dit-il à un de ses collègues.
     Gandhi aurait tenu des propos semblables à l’un de ses visiteurs : « Si Delhi sombre, l’Inde sombre et, avec elle, disparaît le dernier espoir de paix dans le monde. »
     L’un et l’autre étaient convaincus que c’était à Delhi même que la bataille contre la violence serait gagnée ou perdue.
     L’armée et l’aviation indiennes, totalement engagées au Cachemire, ne permettaient pas à Mountbatten de réprimer les émeutes par la force. Il confia certainement ses craintes à Nehru. Mais en fit-il part aussi à Gandhi et, plus particulièrement, lui suggéra-t-il une action personnelle pour mettre fin aux émeutes ? En tout cas, d’après J. N. Sahni, un éminent journaliste de l’époque qui se trouvait toujours au cœur de l’action, « Mountbatten pressait Nehru et Gandhi d’entreprendre une action spectaculaire... afin que les musulmans demeurent en Inde... pour montrer l’exemple au Pakistan... »
     Si Mountbatten a réellement fait pression sur Gandhi, cela prouve simplement que les quelques mois qu’il a passé dans le pays lui ont suffi à acquérir une compréhension de la mentalité indienne plus profonde que celle de tous les chefs d’État britanniques qui l’avaient précédé. Il avait en effet pris la mesure du pouvoir extraordinaire que Gandhi possédait sur les masses. Ce qu’il attendait de lui tenait du miracle ; c’était néanmoins parfaitement réaliste. Gandhi ne venait-il pas d’accomplir ce miracle à Calcutta et au Bengale oriental ? Il avait mis fin à une vague similaire de violences intercommunautaires en entreprenant une croisade morale d’envergure qui avait provoqué un changement de cœur des protagonistes. Pourquoi ne pas essayer sa méthode à Delhi ?
     En tout cas, que ce fût en réponse aux instances de Mountbatten ou suivant sa propre inspiration, Gandhi, au cours de cette soirée de janvier où il rendit visite à Mountbatten, avait déjà pris sa décision. À l’issue de sa réunion quotidienne de prières qui venait de se terminer, il avait annoncé son intention de commencer une grève de la faim illimitée.
     Au cours d’une allocution interminable et décousue, mélange de conversation près d’un feu de cheminée et de prêche religieux entrecoupé de lectures publiques et de réponses à son courrier personnel, Gandhi avait prévenu son auditoire : « Il arrive parfois qu’un apôtre de la non-violence soit contraint d’entreprendre une grève de la faim pour protester contre les fautes commises par la société... Je ne mettrai fin à mon jeûne que lorsque j’aurai la preuve qu’une union des cœurs s’est produite entre toutes les communautés. »
     Avec ce jeûne, Gandhi jouait sa dernière carte... mais obtiendrait-il le résultat espéré ? Une chose certaine : si une grève de la faim de Gandhi ne produisait pas « l’union des cœurs entre toutes les communautés », rien d’autre ne le pourrait.

     Mais la visite de Gandhi à Mountbatten n’avait pas pour seul objet de l’informer de sa décision d’entamer une nouvelle grève de la faim. Il avait autre chose en tête et il venait prendre conseil de Mountbatten à ce sujet. En effet, Gandhi avait été choqué par la décision prise par le Gouvernement indien de retenir le paiement au Pakistan de la part qui lui revenait sur les réserves financières de l’Inde indivise. Il jugeait cela immoral, mais aucun des membres du Cabinet ne partageait son avis. Mounbatten était le seul sur lequel il pouvait compter pour lui donner une opinion impartiale lorsque les intérêts des deux dominions s’opposaient. Et si Mountbatten éprouvait les mêmes sentiments que Gandhi, pourquoi ne pas ajouter le paiement de cet argent au Pakistan aux conditions qu’il avait déjà fixées pour mettre fin à son jeûne ?
     Gandhi appartenait à la caste des bania, commerçants renommés pour leur flair redoutable en affaires. Tenter de faire d’une pierre deux coups faisait preuve effectivement d’un bon sens des affaires.

     Parmi les conséquences de la partition, il avait fallu procéder au partage des biens mobiliers cédés par l’Empire et les diviser proportionnellement et d’un commun accord entre les deux dominions. Tout, depuis les bateaux, avions, canons (avec les munitions), locomotives et wagons, jusqu’au mobilier de bureau, archives comprises, devait être équitablement redistribué. L’argent en faisait bien entendu partie. Le liquide, détenu par l’Inde indivise et gardé par la Reserve Bank of India, s’élevait à deux milliards deux cents millions de roupies. Il avait été convenu que le quart de ce montant, soit cinq cent cinquante millions de roupies, serait versé au Pakistan.
     Comme pour le reste du butin, le partage de ce solde liquide avait donné lieu à de sérieuses querelles. Ce n’est qu’à la fin du mois de novembre 1947, plus de deux mois après la naissance du Pakistan, qu’on était enfin parvenu à un accord.
     Or, cela faisait un mois que la guerre faisait rage au Cachemire. Le Gouvernement de l’Inde avait déjà appris que les prétendus « raids de tribus » avaient été en fait équipés et soutenus par le Pakistan et commandés par un général de l’armée pakistanaise frais émoulu de l’académie militaire de Sandhurst. De plus, même si le Pakistan prétendait publiquement n’être en rien responsable des atrocités commises par les « raiders », Jinnah avait fini par admettre, au cours de conversations privées, qu’ils étaient bien sa création. En effet, lors d’une réunion, Mountbatten avait fait observer à Jinnah que les positions de l’armée indienne dans la vallée du Cachemire étaient si solidement établies que les « raiders » n’avaient plus aucune chance de capturer Srinagar. En réponse, Jinnah avait tranquillement suggéré que, pour normaliser la situation, les deux camps devraient se retirer simultanément. Mountbatten avait alors fait observer qu’un ordre de Jinnah ne suffirait pas à obliger les « raiders » à se retirer. Celui-ci s’était alors contenté de rétorquer d’un ton narquois : « Faites-le donc, et j’ordonnerai la fin des opérations. »
     Sachant tout cela, Nehru estimait que, dans ces conditions, remettre au Pakistan cinq cent cinquante millions de roupies reviendrait à lui tendre le « nerf de la guerre » sur un plateau. Patel, son adjoint, était entièrement d’accord avec lui. Le 28 novembre, Patel avait déclaré sans ambages aux représentants du Pakistan que « l’Inde s’opposerait à tout paiement tant que la question du Cachemire ne serait pas résolue ».
     Bien entendu, aucun Indien n’aurait démenti un tel point de vue. On ne fait pas cadeau d’une énorme somme d’argent à un pays qui vous fait la guerre. Mais Gandhi était l’exception. Tout ce qu’il voyait était l’image d’un frère aîné refusant de céder sa part d’héritage au cadet. Comment le Gouvernement de l’Inde, dont la naissance avait été accompagnée de si pieuses déclarations, pouvait-il s’abaisser à un maquignonnage aussi dégradant ?
     C’était également l’opinion de Mountbatten [2]. Selon Alan Campbell-Johnson, il répondit à Gandhi que le refus de payer cet argent serait « à la fois malavisé et irresponsable ». Selon d’autres sources d’information, il aurait même déclaré qu’il s’agissait du « premier acte de malhonnêteté du Gouvernement indien ».
     Ayant entendu ce qu’il était venu entendre, Gandhi répondit à Mountbatten « qu’il aborderait la question avec Nehru et Patel » et, pour le rassurer, il ajouta qu’il leur ferait clairement savoir que c’était lui qui avait demandé l’avis de Mountbatten. Tandis que Gandhi prenait congé, Mountbatten lui réitéra que sa décision d’entamer une grève de la faim « était une démarche courageuse » et qu’il espérait « qu’elle donnerait naissance à un nouvel état d’esprit qui faisait cruellement défaut ».
     Sur ces propos encourageants, Gandhi se retira « pour mettre sa grande décision à exécution ».
     Ce qui lui avait si bien réussi auparavant ne pouvait que donner des résultats positifs.
     En 1921, quand le prince de Galles (futur duc de Windsor) était venu en Inde pour une tournée officielle, Gandhi avait lancé un appel public pour que l’on observât des hartal partout où il passerait. Un hartal est une forme pacifique de protestation qui consiste à fermer boutique et à demeurer chez soi de façon à laisser les rues totalement désertes. C’est d’ailleurs habituellement considéré par tous comme une sorte de jour férié. Malheureusement, dès le début de la visite, à Bombay, le hartal prit mauvaise tournure. La foule s’était rassemblée, agitant des drapeaux noirs et lançant des slogans. La brutalité avec laquelle la police la dispersa provoqua la colère des manifestants. La police tira dans le tas, tuant une cinquantaine de personnes et en blessant plusieurs centaines. Tout indiquait que l’agitation violente risquait de gagner d’autres régions de l’Inde.
     Pour rétablir la paix, Gandhi avait entamé une grève de la faim illimitée. Cinq jours plus tard, le calme était revenu.
     Trois ans plus tard, il avait de nouveau jeûné. Il s’agissait cette fois d’un « jeûne de pénitence », sans condition spéciale et pour une période précise de vingt et un jours. Il faisait acte de contrition pour les péchés de son peuple. Un conflit sanglant entre hindous et musulmans avait eu lieu dans une ville lointaine nommée Kohat, située à proximité de la frontière nord-ouest du pays. L’émotion des deux communautés était à son comble dans l’Inde tout entière et on pouvait craindre que les émeutes ne se propagent ailleurs. Le jeûne de Gandhi avait eu un effet de sobriété immédiat sur les deux communautés et, à cette époque en tout cas, les avait tenues en respect.
     D’autres grèves de la faim avaient suivi pour différentes raisons. Par exemple, en 1932, Gandhi s’insurgea contre le principe d’électorats séparés, que les Britanniques voulaient imposer et qui aurait permis à ceux que l’on appelait alors les membres des classes défavorisées, ou « intouchables », d’élire leurs propres représentants pour siéger dans les assemblées législatives du pays. Il était convaincu que cette mesure élargirait davantage le fossé séparant intouchables et hindous de castes et irait à l’encontre de son combat en faveur de l’unification du pays à laquelle il avait consacré sa vie. Il décida donc de jeûner jusqu’à la mort, à moins que le principe d’électorats séparés ne fût abandonné. Dans les cinq jours qui suivirent (encore ce nombre magique), le Dr Bhimrao Ambedkar, leader des classes défavorisées, accepta une solution de compromis jugée satisfaisante par Gandhi. On ne parla plus d’électorats séparés.
     En 1943, il jeûna de nouveau, en geste d’autopunition pour l’agitation violente et générale que les excès de la police et de l’armée avaient provoquée par leur répression de son mouvement « Quit India ». « L’agitation fut écrasée avec tout le poids du Gouvernement », avait applaudi Churchill. La réplique de Gandhi fut une grève de la faim qui dura vingt et un jours. Gandhi avait alors soixante-quinze ans. Par miracle, il survécut à cette épreuve.
     La dernière grève de la faim de Gandhi avait eu lieu seulement trois mois auparavant, le 1er septembre. Il se trouvait à Calcutta où, de nouveau, la communauté majoritaire – hindoue cette fois-ci – s’était embrasée. Pour tenter de le dissuader de mettre ainsi sa vie en danger, le gouverneur du Bengale, C. Rajagopalachari, interrompit une des explications favorites de Gandhi à propos de ses « voix intérieures » en lui faisant remarquer : « Puisque vous vous en remettez à Dieu, pourquoi ajoutez-vous du jus de citron à l’eau que vous buvez ? »
     « Vous avez parfaitement raison, répondit Gandhi, ce jus de citron est une faiblesse. Je cesserai d’en prendre. »
     Cette fois-là, trois jours de jeûne furent suffisants pour calmer les esprits.
     Cette arme désespérée de la grève de la faim avait bien servi Gandhi dans le passé. Mais, à présent, quel en serait le pouvoir face à la brûlante colère des réfugiés et de leurs partisans ? Ils avaient vu mourir des milliers d’hommes et de femmes. Que valait la vie de Gandhi pour eux ? Ils étaient ivres de vengeance : « Du sang pour laver le sang ! », hurlaient-ils dans les rues de Delhi. Ils ne voulaient pas entendre parler de paix, et Gandhi en était parfaitement conscient. « Nous sommes sur le point de dire adieu à la non-violence », avait-il confié vers cette époque à Pyarelal, son secrétaire.
     La non-violence, chère à Gandhi, avait effectivement perdu la partie. Personne, qu’il appartienne ou non au Congrès, ne croyait plus en son ahimsa. Elle avait eu son utilité en temps normal, mais on n’était plus en temps normal. Reprocher aux réfugiés d’avoir fui le Pakistan et les exhorter à y retourner apparaissait aux yeux de beaucoup comme une sorte de perversion forcenée, sinon de folie ou, tout au mieux, comme l’action d’un saint déterminé à condamner son peuple au martyre dans un élan exalté d’idéalisme.
     « Autrefois, l’Inde m’écoutait. Aujourd’hui, je suis dépassé », s’était plaint Gandhi quelques semaines auparavant. Maintenant, cette grève de la faim servirait à tester son influence en déclin. Ce jeûne serait l’ultime combat de la non-violence.
     C’était un geste héroïque. En effet, Gandhi allait avoir soixante-dix-neuf ans. Comment espérait-il s’en sortir ? Sa mort ne risquait-elle pas d’ajouter un élément nouveau et explosif à une situation qui était déjà clairement hors de contrôle ?
     Tout autre que Mountbatten aurait préféré ne pas bouger de Delhi avant la fin de la crise. Mais celui-ci, fidèle à sa réputation de sang-froid face au danger, décida d’honorer sa promesse d’une visite à la principauté de Bikaner, prévue depuis des semaines. Il s’y rendit à la date convenue pour chasser la perdrix avec le maharaja et discuter avec lui de l’avenir de son État. La seule concession faite aux événements – ou à la grève de la faim – consista à annuler le banquet organisé par le maharaja en l’honneur du gouverneur général.

© Éditions du Cerf, Paris, 1998

 

(Manohar Malgonkar est né en 1913. Licencié en anglais et en sanskrit, il est guide de chasse puis officier dans l'armée pendant la Seconde Guerre mondiale. À partir de 1952, il devient gentleman farmer et écrivain. Témoin de l'accession douloureuse de son pays à l'indépendance, son expérience d'homme et de combattant sert de matière première à son œuvre romanesque. Il est salué par la critique comme l'un des meilleurs romanciers indiens de langue anglaise de l'après-guerre.)


Notes :

[1] En 1949, Akbar Khan allait devenir le chef d’état-major des armées pakistanaises. Il devait être emprisonné en 1950 pour avoir organisé un putsch militaire.

[2] Ce fut bien Mountbatten qui poussa Gandhi à inclure le paiement des cinq cent cinquante millions de roupies au Pakistan parmi les conditions de cessation de sa grève de la faim. Dans leur ouvrage intitulé Mountbatten and the Partition of India, Dominique Lapierre et Larry Collins citent Mountbatten qui affirme : « Je n’en ferai pas mystère. C’est bien moi qui fit cette suggestion à Gandhi qui n’avait même pas entendu parler de ces cinq cent cinquante millions de roupies. »

 

 

     
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