L'ISI (INTER-SERVICES INTELLIGENCE)
LE SERVICE DE RENSEIGNEMENT
INTER-ARMÉES PAKISTANAIS



Traduction de l'article « Directorate for Inter-Services Intelligence [ISI] » de John Pike
proposé sur le site http://www.fas.org/irp/world/pakistan/isi/



     L'ISI, le service de renseignement inter-armées pakistanais, fut fondé en 1848 par un officier de l'armée britannique, le général de division R. Cawthome, alors chef du personnel adjoint de l'armée pakistanaise. Le maréchal Ayub Khan, président du Pakistan dans les années 50, étendit le rôle de l'ISI à la sauvegarde des intérêts pakistanais, à la surveillance des opposants politiques et au maintien de l'autorité militaire.

     L'ISI est chargé de la collecte des renseignements nationaux et internationaux, de la coordination des fonctions de renseignement des trois forces armées et de la surveillance de ses cadres, des étrangers, des médias, des éléments politiquement actifs de la société pakistanaise, des diplomates étrangers accrédités au Pakistan et des membres du corps diplomatique pakistanais en service hors du pays ; de l'interception et du contrôle des communications et de la conduite secrète des opérations militaires offensives.

     Des détracteurs de l'ISI affirment que ce service est devenu un État dans l'État, n'ayant de compte à rendre ni aux responsables militaires, ni au Président, ni au Premier ministre. Il en résulte qu'il n'existe aucun contrôle réel de l'ISI, et que la corruption, les narcotiques et les affaires de gros sous sont entrés dans le jeu, compliquant singulièrement le scénario politique. L'argent de la drogue employé par l'ISI n'a pas seulement servi au financement de la guerre en Afghanistan [contre les Russes], mais aussi au conflit par procuration actuellement en cours au Cachemire et dans le Nord-est de l'Inde.

     Le comité des chefs d'état major traite de l'ensemble des problèmes relatifs aux aspects militaires de la sûreté de l'état et est chargé d'unifier et de coordonner les trois armes [terre, air, mer]. Sont associés à ce comité les bureaux de l'ingénieur en chef, le directeur général des services médicaux, le directeur de l'ISI et celui des relations publiques.

     Le quartier général de l'agence à Islamabad emploie des centaines d'officiers civils et militaires et des milliers d'autres salariés. On compterait au total près de 10 000 officiers et membres du personnel, un nombre qui n'inclut pas les informateurs ni les collaborateurs temporaires. Le service serait organisé en six ou huit divisions.

1- Le Joint Intelligence X (JIX) sert de secrétariat qui coordonne et fournit le soutien administratif aux autres branches de l'ISI et aux organisations de terrain. Il prépare également les évaluations des services secrets et détermine les menaces potentielles.

2- Le Joint Intelligence Bureau (JIB), responsable du renseignement politique, était la plus puissante composante de l'organisation à la fin des années 80. Le JIB est composé de trois sous-sections dont l'une est spécialisée dans les opérations contre l'Inde.

3- Le Joint Counter Intelligence Bureau (JCIB) est responsable de la surveillance de terrain des diplomates pakistanais à l'étranger, ainsi que de la conduite des opérations de renseignement au Moyen Orient, en Asie du Sud, en Chine, en Afghanistan et dans les républiques musulmanes de l'ex-Union Soviétique.

4- Joint Intelligence / North (JIN) est chargé des opérations au Jammu et Cachemire, y compris les infiltrations, exfiltrations, la propagande et les autres opérations clandestines.

5- Joint Intelligence Miscellaneous (JIM) dirige l'espionnage dans les pays étrangers, opérations offensives secrètes incluses.

6- Le Joint Signal Intelligence Bureau (JSIB), qui comprend les directeurs adjoints à la surveillance du territoire, aux images et aux communications sans fil, fait fonctionner une chaîne de stations radio spécialisées dans le renseignement tout le long de la frontière indienne, qui fournissent un support en communications aux militants islamistes opérant au Cachemire.

7- En plus d'un Joint Intelligence Technical, ajouté à ces éléments principaux, l'ISI compte aussi une section séparée spécialisée dans les explosifs et une autre dans la guerre chimique. Différentes publications livrent des indications contradictoires quant à la taille relative de ces éléments organisationnels, suggérant que le JIX pourrait être le plus important, à moins que le Joint Intelligence Bureau ne le dépasse avec environ soixante pour cent de l'ensemble du personnel.

     L'ISI revêt une importance particulière au niveau de la coordination des services. Son rôle prédominant s'explique par le fait que « l'agence » est chargée d'organiser les opérations de couverture à l'extérieur du Pakistan. L'ISI fournit les armes, l'entraînement, les conseils et planifie l'assistance aux terroristes islamistes du Cachemire et des zones frontières du Nord-est de l'Inde.

     La guerre de 1965 au Cachemire provoqua une crise majeure au sein des services de renseignement. Dès le début des hostilités, il y eut un effondrement complet de l'agence qui s'était jusqu'alors surtout intéressée aux travaux d'enquête au niveau national, écoutes téléphoniques et chasse aux suspects politiques. Au commencement du conflit indo-pakistanais de 1965, l'ISI, exclusivement préoccupé par les affaires de politique intérieure, était apparemment incapable de localiser la moindre division de l'armée indienne. Ayub Khan mit sur pied un comité dirigé par le général Yahya Khan pour contrôler les travaux de ces services.

     L'ISI s'est beaucoup investi dans les problèmes de politique intérieure et suivait à la trace les opposants au régime en place. Préalablement à l'établissement de la loi martiale en 1958, l'ISI présenta un rapport au Commandant en chef de l'armée. Cette même année, quand la loi martiale fut promulguée, tous les services d'espionnage furent placés sous le contrôle direct du Président et de l'Administrateur en chef, et les trois bureaux de renseignement entrèrent en compétition pour faire la preuve de leur loyauté auprès d'Ayub Khan et de son gouvernement.

     L'ISI s'investit encore davantage dans la politique intérieure à l'époque du général Yahya Khan, principalement dans l'est du Pakistan, où des opérations de contrôle furent mises en place pour s'assurer qu'aucun parti [d'opposition] ne pourrait remporter les élections législatives. Une somme de 29 Lakhs [2 900 000 Roupies, soit environ 65 milles d'Euros] fut dépensée à ce propos, et l'on tenta d'infiltrer les cercles dirigeants de la ligue Awami. L'opération fut un désastre complet.

     M. Bhutto promut le général Zia-Ul-Haq en partie parce que le directeur de l'ISI, le général Gulam Jilani Khan l'avait chaleureusement recommandé. En signe de gratitude, le général Zia, après son départ programmé, maintint celui-ci à la tête de l'ISI.

     L'ISI gagna en efficacité sous la direction de Hameed Gul. Il est de notoriété publique que les élections de 1990 ont été truquées. Le parti Islami Jamhoori Ittehad (IJI) était un conglomérat de neuf partis politiques, principalement de droite, créé par l'ISI du lieutenant-général Hameed Gul, pour assurer la défaite du Parti du Peuple du Pakistan (PPP) de M. Bhutto lors des élections. M. Gul persiste à nier la réalité de ce montage et affirme que la cellule politique de l'ISI mise en place par M. Bhutto n'a fait que « suivre de près » le déroulement des élections.

     L'invasion soviétique de l'Afghanistan a fait du Pakistan un pays de première importance géostratégique. En l'espace de quelques jours, les États-Unis déclarèrent le Pakistan un « état de la ligne de front » contre l'agression soviétique et offrirent de reprendre les livraisons de matériel d'assistance militaire et de secours. La principale agence de sécurité nationale pakistanaise, la Direction de l'Inter-services Intelligence de l'armée, dirigea les activités des mujahidins et leur procura conseils et support logistique, tandis que des commandos des forces spéciales guidaient les opérations à l'intérieur du territoire afghan. L'ISI entraîna environ 83 000 mujahidins afghans entre 1983 et 1997 et les envoya en Afghanistan. Le prix à payer pour ces activités furent les raids conduits par les forces soviétiques et afghanes contre les bases des mujahidins au Pakistan.

     L'ISI continua à participer activement à la guerre civile afghane en aidant les Talibans dans leur combat contre le gouvernement Rabbani. Le soutien aux Talibans cessa officiellement après les attaques terroristes du 11 septembre 2001 ; toutefois, il est probable que des éléments sympathisants de l'ISI continuent de les aider.

     L'ISI a été engagé dans le support indirect aux mujahidins cachemiris dans leur combat contre les autorités indiennes. L'opération « Tupac » serait le nom de code du plan d'action en trois phases pour l'annexion du Cachemire dans cette guerre par procuration [1], initiée par le Président Zia après l'échec de l'opération « Gibraltar ».

     D'après un rapport rédigé par les services secrets indien – Joint Intelligence Committee (JIC) – en 1995, l'ISI aurait dépensé près de 2,4 crores (240 millions de roupies, soit environ 5 millions d'Euros) par mois pour « sponsoriser » ses activités au Jammu et Cachemire. En plus de tous les groupes qui reçoivent probablement un entraînement et des armes du Pakistan, les mouvements ouvertement pro-pakistanais ont la réputation d'être aidés par l'ISI. En mai 1996 par exemple, au moins six organisations islamiques militantes principales, sans compter les plus modestes, opéraient au Cachemire. Leurs forces étaient estimées entre 5 000 et 10 000 hommes armés.

     L'organisation la plus ancienne et la plus connue, le Front de Libération du Jammu et Cachemire (JKLF), constitue le fer de lance du mouvement pour un Cachemire indépendant. Ce groupe déclara un cessez-le-feu en 1994. Le plus puissant des groupes pro-pakistanais est le Hezb-ul-Mujahidin. Les autres groupes principaux ont pour nom Harakat-ul Ansar, dont une grande partie de l'effectif ne serait pas Cachemirie, Al Umar, Al Barq, Jaish-e-Mohammad et Lashar-e Toiba, qui comprend également un grand nombre de combattants islamistes afghans et pakistanais. Beaucoup de ces militants ont été entraînés en Afghanistan, là où des agents de l'ISI ont trouvé la mort lors des bombardements américains de 1998 contre les camps d'entraînement terroristes. Depuis la défaite des Talibans, ces camps militaires ont déménagé au Cachemire pakistanais.

     L'ISI animerait également des camps similaires près de la frontière du Bangladesh, où des membres d'organisations séparatistes des états du Nord-Est, connues sous le nom de « Front Uni de Libération des Sept Sœurs » (United Liberation Front Of Seven Sisters [2], ULFOSS), sont entraînés aux activités terroristes et bénéficient d'équipement militaire. Ces groupes comprennent le « Conseil de Sécurité National du Nagaland »(National Security Council of Nagaland, NSCN), « l'Armée de Libération du Peuple » (People's Liberation Army, PLA), le « Front Unifié de Libération de l'Assam » (United Liberation Front of Assam, ULFA) et « l'Organisation des Étudiants du Nord-Est » (North East Students Organisation, NESO).

     L'actuel leader militaire du Pakistan, le général Pervez Musharraf, a tenté de reprendre le contrôle de l'ISI. Depuis le 11 septembre, des fondamentalistes islamistes ont été limogés de certains postes clé, comme le Lieutenant-général Mahmoud Ahmed, remplacé à la tête de l'ISI par le Lieutenant-général Ehsanul Haq [3].

     Des réformes additionnelles ont été effectuées. La plus remarquable a été la décision de disperser les unités afghanes et cachemiries [4]. Ces deux groupes ont répandu un fondamentalisme islamiste militant à travers toute l'Asie du Sud. Quelques fonctionnaires ont été poussés à la retraite et d'autres transférés dans l'armée. Des experts du renseignement ont estimé que ces mesures réduiraient la taille de l'ISI de près de 40%.

 

Notes :   

[1] À partir de 1989, voyant qu'ils ne viendraient jamais à bout de l'Inde dans le cadre d'une guerre       conventionnelle, et afin de modifier l'équilibre démographique de la vallée du Cachemire en faveur       des musulmans, les dirigeants pakistanais et l'ISI ont infiltré des milliers de combattants islamistes       de toutes nationalités, entraînés au Pakistan et encadrés par des militaires pakistanais et des       cadres de l'ISI. Ces combattants islamistes livrent la djihad contre les infidèles hindous, et mènent       une véritable épuration ethnique envers la population hindoue. Depuis cette date plus de 50 000       Indiens ont été les victimes de ces djihadis et près de 300 000 hindous ont fuit le Cachemire et se       sont réfugiés dans des camps au Jammu, près de Delhi où ils vivent misérablement. Aujourd'hui, un       peu moins de 5% d'hindous vivent dans la vallée du Cachemire. Ces djihadis, avec l'aide de la       puissante ISI, perpétuent aussi d'innombrables attentats sur le territoire indien.

[2] Seven Sisters : oiseaux un peu plus gros que des merles, de couleur brun-clair, qui se déplacent       toujours en groupe de sept (environ), en piaillant et sautillant. Les « Seven Sisters » ici font       probablement référence aux différentes organisations séparatistes des états du Nord-Est.

[3] Mahmoud Ahmed a toutefois été nommé conseillé spécial du général dictateur Pervez Musharraf.

[4] Ces « réformes » énoncées lors d'un discours en janvier 2002, s'avèrent aujourd'hui avoir été de la      poudre au yeux pour satisfaire la communauté internationale, les États-Unis en particulier. Les      principaux leaders de ces unités jouissent d'une totale liberté de mouvement au Pakistan où elles ont      conservé leurs camps d'entraînement. En fait Musharraf n'a pris aucune mesure pour faire cesser      leurs actions terroristes au Cachemire.

 


 

 

Sources

« Pakistan Cutting Its Spy Unit's Ties to Some Militants », by Douglas Jehl,
New York Times, February 20, 2002.

« Pakistani Intelligence Has Ties to Al Qaeda, U.S. Officials Say », by James Risen and Judith Miller,
New York Times, October 29, 2001.

« The ISI Role in Pakistan's Politics » Dr. Bindanda M. Chengappa Strategic Analysis
February 2000 Vol. XXIII No. 11 (pp.1857-1878)

« Pakistan's ISI Trying To Revive Militancy in Punjab » Bangalore Deccan Herald,
28 July 1999

« Daily Describes Activities of ISI in India » by Wilson John,
The Pioneer(Delhi), 30 June 1999

« ISI and its Chicanery in Exporting Terrorism » by Maj Gen Yashwant Deva Avsm (Retd)
The Indian Defence Review, © 1997 by Lancer Publishers & Distributors.

« Role of the Military in Politics in Pakistan » by Armughan Javaid

« The Aristocrat and the General by Indranil Banerjie » Sapra India Monthly
Bulletin Jun-Oct 1996

« The Game Of Foxes: J-K Intelligence War » by Manoj Joshi
Times Of India, July 16, 1994

« Pan-Islamic Fundementalism Exporting Terror »,
India Today, May 15, 1994

« Pan-Islamic forces funding militancy » by Ritu Sarin
The Indian Express September 28, 1996

« This Secret Agency's Name is Infamous » by Sunil Sharma
New Delhi Jansatta 27 Nov 94

« How Intelligence Agencies Run Our Politics » by Altaf Gauhar
The Nation 17 Aug 97

« In This Way, The Net of ISI is Spread » by Priyaranjan Bharati
New Delhi Jansatta 27 Nov 94

« How to retaliate against this proxy-war » by Kranti Kumar Sharma
New Delhi Jansatta 30 Jan 97



 

     
© Jaïa Bharati