« QU'EST-CE QU'ON ATTEND ? »


par Sandhya Jain

 

Traduction de l'article « What are we waiting for ? » paru dans «  le Pioneer » du 4 Juin 2002

 

    [Cet article a été écrit 2 semaines après l'attentat du 14 mai à Kalouchak. Ce jour-là, trois combattants islamistes vêtus d'uniformes de l'armée indienne attaquaient un autobus tuant sept passagers, puis ils pénétraient dans un camp militaire situé à une quinzaine de kilomètres de Jammu, à Kalouchak. Là, les jihadis ouvraient le feu sur les quartiers où résident les familles des soldats stationnés au Cachemire. Bilan : 35 morts au moins dont les assaillants et de nombreux blessés. Des militaires, mais principalement des femmes et des enfants.
    Il s'agissait de l'attentat le plus sanglant depuis l'attaque contre l'Assemblée régionale cachemirie à Srinagar en octobre 2001 qui avait fait 38 victimes et des dizaines de blessés.
    À la suite de cet attentat New Delhi menaçait le Pakistan de représailles. Près de 700 000 hommes massés à la frontière furent placés en état d'alerte maximum. A.B Vajpayee, Premier ministre indien, avait annoncé une action « décisive » et promis la victoire de l'Inde.
    Suite au passage des émissaires américains à Delhi, Messieurs Rumsfeld et Armitage, venus assurer le gouvernement indien de la bonne volonté de Musharraf dans sa lutte contre le terrorisme transfrontalier émanant de son pays, le gouvernement indien devait renoncer à toute action, si tant est qu'il ait jamais envisagé d'agir.]



     Tout comme de nombreux Indiens, je suis stupéfaite de voir que nous en sommes encore à des surenchères verbales en dépit des grandes déclarations qui ont suivi le massacre de Kalouchak le mois dernier. Des analystes réputés en matière de défense eux-mêmes n'ont pas la moindre idée de ce que pourrait bien être la proverbiale goutte d'eau qui fera déborder le vase du régime de l'Alliance Nationale Démocratique ; pendant ce temps, de nouvelles humiliations nous viennent du Pakistan avec l'enlèvement et le passage à tabac d'un fonctionnaire de notre Haut Commissariat à Islamabad.

     De quelque manière que l'on regarde, le Pakistan est, plus que toute autre nation, le terrain propice au terrorisme islamique. Il ne peut pas sincèrement sévir contre les écoles religieuses et les camps d'entraînement sans compromettre sérieusement sa propre survie. Il va peut-être consentir à une action des États-Unis contre les Talibans en Afghanistan, mais s'assurera qu'aucun réel progrès n'est fait dans la lutte internationale contre le terrorisme. Toutes les allégations à propos des éléments dévoyés de l'ISI qui financent et protègent des terroristes ne sont que des canulars : l'État pakistanais est la source de tout le mal. À mon avis, le fait que le Général Pervez Mousharraf assure au monde occidental, samedi dernier au cours d'une interview à CNN, qu'il n'est aucunement question d'un conflit nucléaire avec l'Inde, confirme cette observation. Les officiers de l'armée pakistanaise affichent peut-être ouvertement leur sympathie pour le jihad mais il est hors de question pour eux de laisser les installations nucléaires ou l'équipement militaire échapper à leur contrôle. Si une telle situation se présentait, elle mettrait sérieusement en danger le Pakistan, et non l'Inde, et amènerait la dislocation finale de ce pays.

     En fait, peu de gens en Inde prennent au sérieux la menace nucléaire qui est perçue comme un stratagème facile pour nous dissuader par intimidation de nous mettre en guerre. D'où l'anxiété des citoyens de savoir jusqu'où le gouvernement a l'intention de s'abaisser devant la pression internationale, spécialement celle de Washington, en ce qui concerne la défense des intérêts, de la fierté et de l'honneur nationaux. Le gouvernement doit se rendre compte que les intérêts de l'Inde et ceux de l'Amérique ne sont pas à l'unisson et doit arrêter de rêver qu'un Hercule mythique va venir résoudre ses problèmes.

     Le scénario, quel qu'il soit, prévu par la Maison Blanche après le 11 septembre a mal tourné à certains points de vue, amoindrissant l'aptitude de celle-ci à contrôler les événements dans la région. Washington a pu avoir besoin d'ancrer une base militaire au Pakistan avant de s'attaquer au régime Osama-Omar à Kaboul, mais la chute rapide des Talibans demandait une importante révision de la stratégie américaine, qui n'a pas même été commencée.

     Washington admet, bien sûr, que l'Afghanistan n'est plus une nation renégate, mais une victime qui a besoin du support international pour reconstruire sa société. Mais les responsables politiques américains sont extrêmement peu disposés à reconnaître que la migration en masse de la machinerie de terreur de Al Qaïda vers le Pakistan a créé un conflit d'intérêts avec Islamabad. Le Président Bush est sans aucun doute très embarrassé d'admettre que le général Mousharraf s'est payé sa tête et a évacué Osama et le reste de Kumduz avec l'aide des Américains ! Cependant si son intention d'amener les auteurs du 11 septembre devant les tribunaux est sérieuse, c'est une pilule qu'il devra bien avaler. Il n'a pas besoin non plus de s'inquiéter du déplacement des troupes pakistanaises de la frontière afghane vers celle de l'Inde ; les agents d'Al Qaïda sont en sûreté, installés dans les principales villes du Pakistan, peut-être même dans le Cachemire occupé !

     Washington ferait bien de tirer parti des prochaines visites en Inde du Secrétaire à la défense Donald Rumsfeld et du ministre adjoint Richard Armitage en proposant à New Delhi un support sans réserves pour écraser les camps de terroristes dans le Cachemire occupé. Plutôt que de lui raconter des histoires en lui assurant qu'elle peut éradiquer la menace dans le sous-continent, la Maison Blanche devrait demander à l'Inde de lui enlever une épine du pied en sévissant contre le fondamentalisme islamique dans la région. Seule l'Inde peut mener à bien cette tâche ici. Ainsi, lorsque la question du Jammu et Cachemire sera réglée à notre satisfaction, nous pourrons aborder le problème du fondamentalisme alimenté par l'ISI dans d'autres États tels l'Assam, le Bengale, le Rajasthan ; sans parler des madrasas qui bourgeonnent le long de la frontière indo-népalaise.

     Les Américains commettraient une erreur grossière s'ils faisaient reposer leur stratégie anti-terroriste exclusivement sur le Général Mousharraf et sa survie au gouvernement. Mais là la principale difficulté réside dans le fait que les dirigeants politiques occidentaux sont encore incapables de se représenter la vraie nature du fondamentalisme islamique, et donc la nature des efforts qu'il faut mettre en œuvre pour le combattre. La plupart des analyses et des reportages sont focalisés sur la campagne de recrutement dans les pays musulmans du Tiers Monde ou parmi les immigrés ou convertis des pays européens. Ceci ne tient pas compte du fait que la plupart des auteurs du 11 septembre venaient de riches familles arabes et étaient inspirés par l'idéal islamique qui vise à la soumission de toutes les nations à l'Islam. De plus personne ne reconnaît, même aujourd'hui, que les madrasas qui prolifèrent dans notre partie du globe sont financées par les dollars d'Arabie Saoudite et amènent ainsi l'islam wahhabite radical et puriste qui ne peut vivre en paix avec aucune autre religion ou groupe social.

     La communauté internationale devrait cesser immédiatement de chouchouter le Pakistan sur le problème du Jammu et Cachemire. Plutôt que de harceler l'Inde avec des appels au dialogue et aux concessions, elle doit déclarer sans équivoque que même si le sous-continent a été divisé sur la base de la religion, cela n'autorisait pas le Pakistan à continuellement réclamer le territoire indien après 1947. Les conditions de la partition et l'Acte d'Adhésion du Jammu et Cachemire sont tous deux des documents légaux et complets ; aucun corps légal au monde n'a pu les remettre en cause. La nature irrévocable de l'adhésion a été à maintes reprises approuvée par le peuple du Jammu et Cachemire au cours d'élections. Le monde doit maintenant appeler les choses par leur nom et dire ses quatre vérités au bon général.

     Malheureusement, à l'intérieur du pays le BJP a été de façon singulière incapable de répondre aux attentes que sa rhétorique nationaliste avait générées. Lors de sa récente visite au Gujarat, le Premier ministre a réprimandé Narendra Modi au sujet du rajdharma [le devoir d'un chef d'État]. C'est à M. Vajpayee maintenant qu'il faut rappeler que le dharma demande un engagement actif au nom de l'ordre moral et social que l'on veut maintenir. Cela implique que le dirigeant ne doit avoir aucun scrupule quant aux méthodes à employer, fut-ce la guerre, pour protéger son peuple. Tout échec ou manquement à cet égard serait une sérieuse violation du dharma de chef d'État.

     Depuis que le BJP est arrivé au pouvoir, nous avons eu : un massacre de pèlerins au sanctuaire d'Amarnath, un attentat au « Red Fort » à Delhi, des bombes détectées dans le « North Bloc » [Ministère des Affaires Étrangères] et le « Sena Bhavan », des attaques contre le Parlement à Delhi, contre l'Assemblée du Jammu et Cachemire, contre des familles du personnel de l'armée à Kalouchak, le massacre de sikhs à Chittisingpora au Jammu et Cachemire, des attentats contre des temples à Jammu, pour ne mentionner que les plus audacieux. Chaque fois, le gouvernement s'est montré inexplicablement peu enclin à prendre des mesures punitives contre les camps au Cachemire occupé. Je suis incapable de concevoir que l'on puisse demander une diminution des infiltrations à la frontière tout en laissant le Pakistan libre d'augmenter le flot à sa convenance.

     Après Kalouchak, le ton est monté à tel point que le Premier ministre a visité Jammu et Srinagar et ajourné sa retraite à Manali. Aujourd'hui, l'inaction des deux semaines passées pousse les citoyens à se demander si le gouvernement hésite parce qu'il a peur du Pakistan ou parce qu'il est incapable de résister à la pression diplomatique des autres puissances. Il ne convient guère à un pays de la stature et de la taille de l'Inde d'être ainsi ridiculisé, spécialement par ses propres citoyens.

Sandhya Jain



 

     
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