DÉNUCLÉARISER LE TERRORISME EN ASIE DU SUD


Dr. Brahma Chellaney

Article paru dans La Revue de l'Inde N°7 – avril / juin 2007

 

Brahma Chellaney, professeur en études stratégiques au Centre for Policy Research à New Delhi, est entre autre l’auteur de Asian Juggernaut publié récemment par HarperCollins.


     Étant donné l’histoire amère qu’ils ont en commun, peut-on s’attendre à ce que l’Inde et le Pakistan enterrent la hache de guerre et fument le calumet de la paix ? Depuis trois ans, les deux pays se sont engagés dans ce qu’ils appellent un « processus de paix », qui est surtout une tentative de normaliser leurs relations tumultueuses. Le refus persistant du Pakistan d’entretenir des relations commerciales avec l’Inde nous rappelle, cependant, que nous sommes encore loin d’une normalisation pleine et entière.

     Néanmoins, l’Inde et le Pakistan discutent régulièrement du Cachemire et cherche le moyen de résoudre deux autres sujets de discordes, l’un est le glacier de Siachen à l’extrémité nord de leur frontière, l’autre Sir Creek, un marécage au sud, dans l’État du Gujarat. Pendant ce temps, les djihadistes établis au Pakistan continuent à mener des attaques audacieuses loin à l’intérieur du territoire indien, des plaines gangétiques du nord jusqu’au sud même. Ces militants terroristes, tels que le Lashkar-e-Toiba ou le Jaish-e-Mohammad, sont la progéniture putative de l’armée et des services secrets pakistanais, et ils ont conservé leurs liens avec l’establishment militaire. Pour ce dernier, ces groupes ont été des véhicules précieux dans son conflit de basse intensité avec l’Inde, centré sur l’exportation du djihad. Avec ce conflit non conventionnel, l’Inde s’est retrouvée avec le taux d’attentats terroristes le plus élevé au monde.

     Un autre facteur important des relations indo-pakistanaises est l’axe stratégique de longue date entre la Chine et le Pakistan. Celui-ci a permis, au début des années 1980, le transfert clandestin vers Islamabad, de technologies nucléaires militaires et de systèmes de missiles complets. Dans le triangle stratégique de l’Asie du Sud, la Chine et le Pakistan se sont alliés contre l’Inde. Les frontières de l’Inde, de la Chine et du Pakistan se réunissent de fait au Cachemire. Le cœur de la dispute territoriale entre l’Inde et la Chine, comme entre l’Inde et le Pakistan, est centrée sur le Cachemire, qui est la zone disputée la plus grande et la plus militarisée du globe, la Chine en détenant 20%, le Pakistan 35% et l’Inde, les 45% qui restent. Le transfert de territoires appartenant au Cachemire pakistanais, effectué en 1963 par Islamabad au profit de la Chine, n’a fait qu’aggraver la complexité de la situation.

     Quoiqu’il en soit, dans la compétition qui oppose les tenants indiens du statu quo aux irrédentistes pakistanais, le Cachemire est un symbole plutôt que la cause des hostilités du sous-continent, lesquelles ont des origines complexes où se mêlent l’histoire, la religion et l’esprit de revanche. Comme l’a déclaré le chef militaire du Pakistan, Pervez Musharraf, juste avant qu’il ne se saisisse du pouvoir par le coup d’État militaire de 1999, le conflit de basse intensité que le Pakistan entretient avec l’Inde se poursuivrait même si le problème du Cachemire était soudainement résolu d’un coup de baguette magique.

     Pendant longtemps, le Pakistan a mené sa guerre conventionnelle contre l’Inde derrière le bouclier protecteur de la dissuasion nucléaire. Bien qu’Islamabad ait répondu du « tac au tac » aux essais nucléaires de l’Inde de mai 1998 par ses propres essais, le Pakistan avait démarré son programme d’armement nucléaire bien plus tôt. Il est maintenant avéré qu’avec l’aide directe de la Chine et par le biais de contrebandes ingénieuses avec l’Occident, le Pakistan a commencé à développer son armement nucléaire au moins une décennie avant l’Inde.

     Les essais indiens et pakistanais de 1998 ont rendu visibles des capacités nucléaires déjà existantes, sans rien changer à l’équation militaire ni aux calculs stratégiques dans le sous-continent. Ce n’est pas par hasard que le Pakistan a commencé à menacer la sécurité de l’Inde en exportant le djihad à partir des années 1980, bien avant qu’Islamabad ait testé un engin nucléaire. Mais après les essais de 1998, le Pakistan commença ouvertement à brandir la menace, auparavant implicite, de déclancher une guerre nucléaire de première frappe si l’Inde ripostait à son terrorisme transfrontalier continu. Le fait que New Delhi se soit retenu d’attaquer les sanctuaires terroristes au Pakistan malgré une escalade terroriste des groupes djihadistes basés dans ce pays n’a fait qu’encourager les généraux d’Islamabad à continuer leur guerre par procuration pour saigner l’Inde.

     Le paradoxe est que le Pakistan est, à la fois, un allié officiel de la guerre antiterroriste menée par les États-Unis et un sponsor du terrorisme. C'est le refuge principal d’Al-Qaida, des talibans et des terroristes cachemiris de toute origine. Alors que l’Occident nourrit une inquiétude constante que des terroristes puissent se doter d’armes de destruction massive, personne ne semble s’apercevoir que le Pakistan possède à la fois des terroristes soutenus par l’État et des armes nucléaires sous le contrôle de généraux islamistes.

     Une autre ironie est que le prétendu processus de paix a obligé New Delhi à adoucir sa position. Bien que les brefs épisodes de gouvernement démocratique à Islamabad aient été les seules périodes durant lesquelles on ait pu observer à un rapprochement entre l’Inde et le Pakistan, New Delhi n’a pas peu contribué au renforcement de la légitimité du général Musharraf, lorsqu’elle l’a soudainement invité à un sommet de la paix en 2001. Aujourd’hui, non seulement l’Inde se retient de mentionner le manque de démocratie au Pakistan mais, en un revirement politique majeur, elle en est venue à considérer Musharraf comme un partenaire contre le terrorisme et ce, bien que le régime d’Islamabad demeure étroitement lié à la terreur. La dernière perle de l’Inde est l’accord qu’elle a signé avec le régime de Musharraf pour « réduire le risque d’accidents liés aux armes nucléaires ». Certes, l’Inde se doit d’approfondir son engagement avec le Pakistan à tous les niveaux, mais bâtir la confiance exige plus que des « gadgets » de relation publique tels que cet accord.

     Comment peut-on s’attendre, à une quelconque réduction de risques tant que les armes nucléaires pakistanaises se trouvent entre les mains des militaires, alors que celles de l’Inde sont sous le contrôle étroit de l’administration civile ? Alors que le Pakistan a intégré l’armement nucléaire à sa doctrine et sa stratégie de guerre, l’Inde doit se contenter d’une menace de représailles. Bien que la crainte existe que des terroristes acquièrent des armes de destruction massives, les préoccupations actuelles concernant l’Iraq, l’Afghanistan et l’Iran obscurcissent la perception, et personne ne réalise que le Pakistan est déjà allé plus loin dans cette direction que dans nos pires cauchemars.

     Si, pendant seize longues années, le Pakistan n’a pas été capable de s’apercevoir que ses scientifiques, l’armée et ses services secrets avaient monté un réseau d’achat de technologie nucléaire au marché noir, comment peut-il garantir une réduction de risque ou d’accidents (quoique cela veuille dire) ? Tout ce que l’accord récemment signé nous dit est qu’en cas « d’accident », l’État concerné fera ce qu’il doit faire de toute manière, à savoir « prendre immédiatement les mesures qui s’imposent pour minimiser les conséquences en termes de radiation » et, si besoin est, de partager toute « information urgente » avec l’autre côté. Si un « accident » éventuel peut-être gardé secret, on peut être sûr que les militaires pakistanais s’y emploieront au mieux.

     En ce qui concerne le large réseau de prolifération nucléaire du Pakistan, un individu, A. Q. Khan, a servi opportunément de bouc émissaire, dans une mise en scène qui a vu Musharraf lui pardonner puis le soustraire aux enquêteurs internationaux en le plaçant en résidence surveillée pour un temps indéfini. On a fait croire au monde que Khan avait mis au point et fait fonctionner un marché nucléaire de sa propre initiative. L’Inde elle-même a contribué à l’accréditation de cette fable en se référant au « réseau A.Q. Khan ».

     Mais plus grave pour l’Inde est la nucléarisation du terrorisme. Musharraf et ses collègues peuvent continuer à exporter la terreur aussi longtemps qu’ils jouent au poker nucléaire avec l’Inde. Réduire sa capacité de chantage nucléaire est donc un élément clé si l’on veut le contraindre à agir contre le terrorisme transnational sur son propre sol. Pourtant, depuis que le scandale sur l’exportation illicite d’armement nucléaire par le Pakistan a été dévoilé, l’Inde, loin de dépeindre le régime d’Islamabad comme un État voyou et proliférateur, a au contraire volé à son secours avec ces conversations ostentatoires visant à « établir la confiance. »

     Aujourd’hui, le problème central qui va déterminer la paix et la sécurité en Asie du Sud n’est pas tant l’état des relations indo-pakistanaises que l’avenir du Pakistan. Va-t-il se stabiliser et devenir un État musulman modéré ou bien va-t-il s’enfoncer davantage dans le militarisme, l’intégrisme et le fondamentalisme ? En l’absence d’élections démocratiques et de responsabilité politique, le régime de Musharraf a créé une société « cocotte-minute », qui produit toujours plus d’extrémisme et de terrorisme. Ce dont le Pakistan a besoin est d’une valve de sécurité – des élections véritablement démocratiques, qui rendraient la parole aux masses et permettraient que les questions soient tranchées par le bulletin de vote. Pour garantir une paix durable dans le sous-continent, il faut que le Pakistan revienne à la démocratie et que sa population connaisse les libertés dont jouissent déjà les Indiens.

 

 

 

     
© Jaïa Bharati