LÀ OÙ LES ROSES SAUVAGES FLEURISSENT

par Claude Arpi




Traduction de l'article de Claude Arpi «  Where wild roses bloom  »
Paru dans le journal indien The Pioneer du 4 juin 2005

   

     Il était une fois un petit village, Yarkandi, qui se dressait, montant la garde, à l'entrée d'un puissant glacier situé sur la chaîne du Karakoram. C'était un lieu où les commerçants Baltis se retrouvaient pour y faire du troc avec les marchands d'Asie centrale. Un jour, les Yarkandis décidèrent de rendre visite à leurs voisins du sud [1] ; ils descendirent donc du glacier, mais avant de s'en retourner vers le nord, ils ne purent s'empêcher de prendre avec eux une jolie fille baltie.
     L'offense ne pouvait rester impunie ; le village des Yarkandis devait payer pour son crime. Les Baltis contactèrent un religieux de la région qui leur donna un Taweez (amulette) qui devait être placé au sommet de la passe du Bilafond-la menant au glacier. Les villageois avaient ordre de suivre les instructions du prêtre à la lettre et de revenir le trouver en passant par la vallée de la Nubra.
     Mais les villageois se bornèrent à la première partie du rite.
     Après avoir déposé le Taweez au sommet de la passe, ils n'empruntèrent pas , pour s’en retourner, le chemin par la vallée de la Nubra.
     La légende veut qu'une terrible tempête souffla sur le village Yarkandi. Il n'en resta que quelques pierres et quelques roses sauvages.
     Le prêtre expliqua plus tard pourquoi les roses sauvages n'avaient pas disparu ; ses instructions n'avaient pas été complètement suivies. Et c’est pourquoi, les roses sauvages pouvaient encore pousser dans la région.

     Ce glacier est connu sous le nom de Siachen – « Sia » veut dire rose, « Chen » signifie endroit –, l’endroit où les roses fleurissent.
     C'est là un des nombreux mythes répandus dans cette contrée. Mais il y a aussi des mythes politiques profondément ancrés à ce glacier long de 72 kilomètres.

     Une de ces légendes dit que les troupes pakistanaises occuperaient le Siachen [2].
     Si vous lisez régulièrement la presse pakistanaise, vous y êtes informé du fait qu'Islamabad est prête à « retirer ses troupes » du glacier si New-Delhi accepte d’en faire de même. Selon Islamabad, « la démilitarisation » est la seule solution au conflit du Siachen. Le Général Pervez Musharraf a même déclaré qu'il trouve l'affaire « vraiment ennuyeuse pour les deux partis, et c'est une pomme de discorde absolument inutile qui doit être réglée ».

     Mais le fait est que le Pakistan n'occupe pas le glacier et ne l'a jamais occupé, bien qu’il l’ait tenté en 1983-84. En conséquence de quoi, en 1984, l'Inde prit le contrôle total de la région, ainsi que de la plupart des sommets de la chaîne du Saltoro.
     Aujourd'hui, la légende du Pakistan occupant le glacier du Siachen est encore moins crédible que celle de la jolie fille baltie, mais la désinformation continue.

     Le Président pakistanais, ainsi que ses prédécesseurs, ont été à même de répandre largement et de façon durable cette fausse propagande. Prenons par exemple un document publié par le « Service de Recherche de la Bibliothèque du Congrès américain (CRS) », intitulé « Les Développements Politiques Internes du Pakistan », mis à jour le 14 février 2005. Celui-ci présente une carte du Pakistan avec la totalité du glacier comme étant occupé par ce pays.
     Le CRS est supposé avoir été créé par le Congrès américain « en vue d'avoir sa propre source d'analyses et de recherches non-partisane et objective, sur toutes les questions législatives ». En réalité, l'unique mission du CRS est d’être au service du Congrès des États-Unis. On peut « certainement » compter sur lui pour être objectif et non partisan !
     Et bien sûr, personne dans le bloc des pays du Sud ne s'empresse de se plaindre auprès de « nos amis américains » !

     Il est nécessaire d'effectuer un retour rapide dans le passé pour comprendre l'histoire de la LOC (Line of Cease-Fire – ligne de cessez-le-feu) et celle du Siachen. À la suite du cessez-le-feu du 1er janvier 1949 [3], les représentants militaires de l'Inde et du Pakistan se rencontrèrent à Karachi entre le 18 et le 27 juillet 1949, sous les auspices de la Commission des Nations-Unies pour l'Inde et le Pakistan. Un accord fut conclu et la ligne de cessez-le-feu, aujourd'hui appelée LOC (Line of Cease-Fire) fut délimitée. Elle s’arrêtait au nord dans la région des glaciers à un point de la carte géographique connu sous la dénomination de « NJ 9848 ». En ce temps-là personne ne pensa nécessaire de la prolonger plus au nord. C’est pourquoi, l'accord de juillet 1949 mentionne que la LOC s'étend « au nord en direction des glaciers » sans autres précisions.

     Le point le plus important, et qui est souvent oublié aujourd'hui, a été rappelé par le général S.K. Sinha, gouverneur du Jammu-Cachemire, qui a participé aux négociations de Karachi en tant que Conseiller du général Shrinagesh, chef de la délégation indienne. Avant de partir pour Karachi, explique le général Sinha, les délégués eurent un exposé de la part de Nehru et du secrétaire Général de la MEA, Sir Girja Shankar Bajpai, qui leur expliqua dans le détail la situation légale. Il leur dit que la résolution de la Commission des Nations-Unies pour l’Inde et le Pakistan du mois d'août 1948 [4] « avait reconnu la légalité de l'accession du Jammu-Cachemire à l'Inde, et de ce fait que toute région inoccupée, s’il en était, soit contrôlée par l'Inde durant la période de cessez-le-feu et de trêve. Cela signifiait donc que seul le Pakistan avait obligation de fournir des preuves afin de convaincre la Commission de sa présence effective dans tout territoire contesté à la date du cessez-le-feu. »
     « En l'absence de telle preuve, et même si l'Inde n'avait pas de troupes à la date du cessez-le-feu dans cette région, le territoire contesté devait automatiquement être placé sous contrôle Indien. Cet argument convainquant et légal, poursuit S.K. Sinha, se révéla un atout dans nos mains à Karachi. Nous fondant sur cela, nous avons obtenu le contrôle de plusieurs centaines de kilomètres carrés de territoire de l’État du Jammu-Cachemire où nous ne tenions pas de position à la date du cessez-le-feu. »
     
Cette argument fut accepté à l’époque par le Pakistan et les Nations-Unies. Il reste valide encore aujourd'hui. Même sans ligne de démarcation, le glacier du Siachen appartient légalement à l'Inde. De plus, la région – y compris la Chaîne du Saltoro – est aux mains des troupes indiennes depuis 1984. Au début des années 80, Islamabad avait essayé d'occuper le glacier sous le couvert d'expéditions de montagnes, mais l'armée indienne était intervenue à temps et en avait pris le contrôle. Ce fut le début du conflit.

     Ce qui me dérange le plus, c'est de voir la presse indienne mordre à l'appât de la propagande pakistanaise. Prenons comme exemple celui d’un hebdomadaire national réputé qui publie régulièrement la carte du Jammu-Cachemire avec une couleur différente pour le Siachen, le représentant comme étant une zone « disputée ».

     Après la discussion récente sur le Siachen entre les Secrétaires de la Défense de l'Inde et du Pakistan qui s'est terminée sans aucun accord, plusieurs journaux ont parlé « d'échec des discussions ». Cela signifie-t-il pour eux qu'un retrait unilatéral du glacier aurait représenté une « réussite » ?

     Le général Musharraf aime à citer le Cinquième Cycle des pourparlers de 1989 : « Oui, en effet, il y a eu un accord en 1989. Cet accord était fondé sur la rétrocession du Siachen. » Ceci est loin de la vérité : les négociations se sont soldées par un durcissement de la position des militaires pakistanais et finalement les pourparlers ont échoué. Cependant un communiqué fut publié affirmant que « les deux camps travailleraient à un règlement satisfaisant » lors de futures négociations. Le communiqué fut commodément interprété au Pakistan comme signifiant que l'Inde se retirerait unilatéralement du glacier.

     La position de l'Inde a toujours été claire : Delhi est prête à concéder une zone de redéploiement en faveur d'un compromis, mais comme l'a écrit le Général V.R. Raghavan qui fut impliqué dans les négociations initiales : « Premièrement, chaque partie doit reconnaître sa position courante sur le terrain avant que ne commence un désengagement. Deuxièmement, il doit y avoir un niveau élevé de garantie qu'aucune des deux parties ne violera les termes de l’accord. » Ceci impliquerait des contrôles et une surveillance mutuels.
     C'est ce que le Général J.J. Singh, chef du personnel de l'Armée, a réitéré quand il a demandé au Pakistan d'accepter la « Ligne de Front Actuelle » (Actual Ground Position Line, AGPL), le long des 72 kilomètres du glacier avant même de parler de « redéploiement ». Mais le Pakistan aujourd'hui, tout comme il y a quinze ans, n'est pas prêt à admettre que ses troupes ne sont pas positionnées sur le glacier.
     C'est la raison qui le pousse à refuser de reconnaître l'AGPL.

     Les négociateurs indiens qui ont réussi à préserver leur position sur le terrain tout en acceptant de respecter le cessez-le-feu et de poursuivre des pourparlers dans l'avenir, méritent d'être complimentés. Il est vrai que les intrusions pakistanaises à Kargil [5], ordonnées par le Général Pervez Musharraf en 1999 ont permis à New Delhi de mieux comprendre la mentalité des dirigeants pakistanais...
     Enlever une jolie fille est facile, mais il n'est pas aussi facile de la ramener chez elle.

 

 


(Français, Claude Arpi vit en Inde depuis plus de 29 ans. Il est non seulement un spécialiste du Tibet mais aussi des relations sino-indiennes et indo-pakistanaises qu'il analyse dans son nouvel ouvrage Cachemire, le paradis perdu publié en octobre 2004 aux Éditions Philippe Picquier. Il est également l'auteur de plusieurs autres livres dont : La politique française de Nehru 1947-1954 et Long and dark shall be the night : the Karma of Tibet. Claude Arpi écrit aussi régulièrement des articles pour Rediff.com, le permier portail indien d'infor-mations et le journal indien The Pioneer.
E-mail : claude@auroville.org.in ou tibpav@satyam.net.in)

Notes : toutes le notes sont de Jaïa Bharati

[1] Le Baltistan est situé au sud de la région des glaciers.

[2] Aujourd’hui occupé par les troupes indiennes et revendiqué par le Pakistan.

[3] En octobre 1947, alors que le Maharaja du Jammu-Cachemire avait choisit le rattachement de son Royaume à l’Union indienne, les troupes pakistanaises envahissaient celui-ci. La première guerre entre le Pakistan et l’Inde était déclenchée. (Voir l’article La partition de l’Inde et la question irrésolue du Cachemire.)

[4] En janvier 1948, alors que les troupes indiennes étaient en passe de reconquérir la totalité du Jammu-Cachemire, Nehru porta l’affaire devant le Conseil de Sécurité de l’O.N.U. dans l’espoir d’une solution légale favorable à l’Inde. Plusieurs résolutions furent passées dans les années qui suivirent, sans résultat. Le conflit devait s’enliser dans le « bourbier » onusien et être à l’origine de deux autres guerres entre l’Inde et le Pakistan après que ce dernier ait tenté de s’accaparer militairement du Jammu-Cachemire au mépris des différentes résolutions.

[5] Au printemps 1999, au mépris des traités signés avec l’Inde à l’issue des précédents conflits, et alors que le Premier ministre indien, Monsieur Atal Behari Vajpayee venait de se rendre à Lahore dans le cadre d’une visite historique inaugurant une période de détente sans précédent entre l’Inde et le Pakistan, l’armée pakistanaise, appuyant un fort contingent de mercenaires islamistes, infiltre une nouvelle fois le Cachemire dans la région montagneuse de Kargil. Cette opération organisée et dirigée par le général Pervez Musharraf, alors chef des armées pakistanaises, déclenche un nouveau conflit entre les deux pays dont l’armée indienne sort victorieuse. Si un conflit généralisé fut évité in-extremis, c'est parce que Bill Clinton, alors Président des États-Unis, fit pression sur le Premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif, qui ordonna à l’armée et aux mercenaires islamistes de cesser les combats. Ce qui lui valu d’être renversé par les militaires en octobre de la même année. À la faveur de ce coup d’état Pervez Musharraf devenait Président dictateur du Pakistan.

 

 

     
© Jaïa Bharati