Shri Krishna Leela
ou
Le jeu divin de Krishna


Chapitre 1

La naissance de Krishna

 


     Lorsque les forces asouriques dominent la terre alors que les valeurs de droiture et de justice sont en déclin, l'Être Suprême s'incarne dans un être humain afin de déraciner le mensonge et rétablir la vérité. L'histoire est jalonnée de faits semblables. La naissance de Krishna, il y a plusieurs milliers d'années, en est un exemple.
     À cette époque, la Mère Terre était torturée par des pouvoirs démoniaques au sommet de leur puissance. La noirceur était à son comble, régnant partout, et dévorant les valeurs nobles sans pitié. Jusqu'au jour où la Mère Terre, ne pouvant en tolérer davantage, vint trouver le Dieu Brahma, le Créateur du Monde. Brahma l'accompagna chez le Dieu Vishnou afin de lui demander son aide. En écoutant son triste récit, Vishnou la consola et dit : « Ne sois plus inquiète, Déesse Terre ! Je viendrai moi-même sous la forme de Krishna pour extirper de ton corps les griffes du mal. » Tel fut le contexte de l'incarnation du Seigneur Krishna.

     L'histoire commence lorsque Kansa, fils du vieux souverain de Mathura, Ugrasena, escorte sa cousine Devaki et son mari Vasudeva chez ses beaux-parents, peu après leur mariage.
     En chemin, Kansa s'arrêta net et sursauta en entendant une voix lui crier du ciel : « Oh ! roi cruel ! Le huitième fils de ta cousine ici présente, sera ton assassin. »
     La voix se tut, laissant Kansa sous le choc, puis il éclata de colère. Bien que son amour pour sa cousine fut immense, il la considéra comme la future mère de son assassin et décida de la tuer sur-le-champ. Il dégaina son épée et cria : « Je vais mettre fin à ta vie, Devaki ! De qui alors naîtra mon assassin ? Si l'arbre disparaît, il ne peut y avoir de fruit. »
     Vasudeva connaissait Kansa de longue date. Il se jeta aux pieds du roi et l'implora : « Qu'es-tu en train de faire ? Devaki est ta cousine ! Bien sûr, tu ne veux pas que la prophétie se réalise. Écoute, je fais serment de te remettre chacun de nos enfants dès sa naissance. »
     Kansa accepta l'offre de son ami et dit : « Bien ! je ne tuerai pas Devaki. Mais je ne peux vous laisser rentrer chez vous. Vous serez mes prisonniers ici, à Mathura. »
     Kansa fit demi-tour et ramena Devaki et Vasudeva à Mathura. Dès son retour, il emprisonna son vieux père, le roi Ugrasena et se déclara roi de Mathura. En effet, il était certain que son père, en tant que roi, l'aurait empêché de tuer le 8ème enfant de Devaki.

     Quelques mois plus tard, Devaki donna naissance à un garçon. Vasudeva envoya le garde de la prison en informer Kansa, qui envoya chercher Vasudeva et le bébé. Kansa fut ravi de les voir, Vasudeva avait tenu parole. Il lui rendit le bébé, et Vasudeva revint à la prison, satisfait. Mais une heure plus tard, Kansa arriva, fou de rage. Un de ses conseillers l'avait poussé à prendre la décision, ferme et irrévocable de tuer tous les enfants de Devaki. Il arracha l'enfant des bras de sa mère, le jeta par terre, et le tua sur le coup.
     Il fit de même pour les cinq fils suivants.

     Effrayée par les agissements de Kansa, Rohini, la seconde épouse de Vasudeva, quitta Mathura pour s'installer à Gokul.
     Pendant ce temps, Devaki attendait son 7ème enfant.
     Miraculeusement, à travers le pouvoir divin de Vishnou, l'enfant fut transferé dans la matrice de Rohini qui donna naissance à un fils, Balarama.
     Kansa, lui, attendait toujours le 7ème enfant. Lorsque le médecin de la cour l'informa que Devaki avait sans doute perdu l'enfant, il éclata de rire : « Voyez, Docteur ! même les futurs bébés disparaissent avant de naître tant ils ont peur de moi ! Nous verrons bien si la prophétie divine se réalisera ! »

     Puis Devaki attendit son huitième enfant. Elle était très inquiète. Vasudeva essayait de la rassurer : cet enfant n'était-il pas destiné à mettre fin aux excès de ce roi cruel et sans pitié ?
     Kansa apprit la nouvelle. En apparence, il fanfaronnait et vantait ses prouesses, mais au fond de lui, il était très perturbé par cette prochaine naissance. Il appela deux gardes puissants, et s'adressa à l'un d'eux, nommé Pradyot : « Attention ! Devaki va bientôt accoucher de son huitième enfant. Vous connaissez la prophétie... Je vous ordonne de renforcer la garde, et de poster de terribles démons tout autour de la prison. » Les gardes s'inclinèrent, et organisèrent de façon stricte et méthodique la sécurité de la prison.

     Enfin, le mois d'août arriva, puis ce fut le huitième jour de la lune descendante. Devaki et Vasudeva, entravés de chaînes, attendaient, anxieux, lorsque soudain, le ciel fut zébré d'éclairs et le tonnerre gronda de roulements terribles. Un rayon de lumière aveuglant pénétra à travers les barreaux de la lucarne, tandis qu'une voix impressionnante résonna : « Devaki, je suis Vishnu et je vais naître ce soir. » Puis, s'adressant à Vasudeva : « Dès ma naissance, emmène-moi chez Nand Baba, chef de Gokul. Une fille naîtra de son épouse en même temps que moi. Prends sa fille et mets la à ma place dans les bras de Devaki. » En entendant ces paroles, Vasudeva et Devaki tombèrent à genou, et louèrent le Dieu Vishnu.

     À minuit, Krishna naquit. Le bébé était charmant et d'une grande beauté. Il semblait leur sourire. Dès que Vasudeva pensa à son départ pour Gokul, ses chaînes se desserrèrent et il fut libre. Il mit le bébé dans un panier et se prépara à partir. Alors, les grilles de la prison s'ouvrirent et il vit les gardes affalés dans un sommeil profond, qui ronflaient bruyamment. Vasudeva sortit sans encombres et prit le chemin de Gokul. Lorsqu'il arriva au bord de la rivière Yamuna, il commença à pleuvoir à torrent et Vasudeva s'inquiéta pour son fils. Mais il ignorait que Sheshnaga [1] le suivait, son capuchon largement dilaté au-dessus du panier afin de protéger l'enfant des pluies torrentielles. Sous peu, la rivière Yamouna fut en crue. Mais Vasudeva était déterminé à atteindre Gokul, et il continua sa route. C'était une question de vie ou de mort. Il sauta dans une barque avec la volonté de rejoindre peu à peu l'autre rive. Luttant contre le courant violent, il s'efforça d'avancer dans les flots déchaînés. À un moment donné, une vague s'abattit sur eux. Dès qu'elle toucha le pied de Krishna, les eaux se calmèrent instantanément. Soulagé, Vasudeva se hâta vers l'autre rive.

     Dès qu'il accosta, il courut à Gokul et atteignit rapidement la maison de Nand Baba. Ce dernier était un vieil ami de Vasudeva, et il fut très étonné de le voir arriver, un nouveau-né dans les bras, par une tempête pareille : « Toi ici à cette heure ! Comment es-tu sorti de la prison ? Je suis si heureux de te voir ! Que puis-je faire pour toi ? » Vasudeva répondit : « Ami, nous avons très peu de temps. Je suis venu te trouver sur les ordres de Vishnu lui-même. Voici mon 8ème enfant, Krishna. » Et, tendant le nouveau né à Nand Baba, il ajouta : « Protège-le du mieux que tu pourras, afin qu'il échappe à la fureur de l'impitoyable Kansa. » Nand Baba répondit sans la moindre hésitation : « Ne t'inquiète pas, Vasudeva. Je prendrai soin de ton fils, dût-il m'en coûter la vie ». Puis il ajouta : « J'ai eu le bonheur de voir naître ma fille cette nuit. Emmène-la à Devaki afin que Kansa ne se doute de rien. »
     Il prit aussitôt Krishna et le coucha près de son épouse Yashoda. Puis il déposa sa propre fille dans le panier de Vasudeva qui repartit aussitôt vers Mathura.
     Dès qu'il arriva dans la cellule, les chaînes se resserrèrent autour de ses chevilles, les grilles se refermèrent et les gardes se réveillèrent. Aussitôt, le bébé cria comme s'il venait de naître à l'instant. Le gardien chef courut prévenir Kansa de la naissance du 8ème enfant de Dévaki. Kansa se hâta vers la prison, plein d'entrain : « Après tout, Devaki vient d'accoucher ! je vais tuer cet enfant tout de suite, et ce sera la fin de l'histoire. » Dès son arrivée, il hurla : « Devaki ! donne-moi ton bébé sur-le-champ ! » Vasudeva s'interposa : « C'est une fille ! Que gagneras-tu en la tuant ? »
     « Tais-toi ! donne-la-moi, même si c'est une fille ! » Il arracha le bébé des bras de Devaki, et voulut la jeter sur une pierre. Mais le bébé lui glissa des mains et s'envola en lui criant : « Oh ! cruel Kansa. Je suis une illusion divine. Ton futur assassin est né, c'est le 8ème enfant de Devaki. »
     En entendant ces mots, Kansa devint livide et fut frappé de terreur.


 

     À Gokul, la nouvelle de la naissance du fils de Nand Baba se répandit comme une traînée de poudre. Les habitants affluèrent pour les féliciter, lui et sa femme Yashoda. Tous ceux qui se penchaient sur le berceau ne pouvaient détacher leur regard du visage du bébé. Les félicitations pleuvaient, les jeunes femmes restaient songeuses en le voyant. Le bébé semblait jeter un charme à tous ceux qui l'approchaient. L'une d'elle s'écria : « Quel charmant bébé ! J'aimerais rester près de lui pour toujours ! » Une autre murmura : « Quel être charmant et fascinant. On dirait Vishnu sous la forme du fils de Yashoda ».
     Les enfants aussi venaient voir le bébé. Ils lui amenaient des jouets et certains lui chuchotaient : « Grandis vite pour venir jouer avec nous. »
     Nand Baba s'affairait à célébrer la naissance de son fils. Il offrit des vaches, du blé, des habits brodés aux Brahmanes, aux chanteurs et aux musiciens.

     Kansa était paniqué par l'annonce de la naissance du 8ème fils de Dévaki. Il fit mander une démone appelée Pootna et lui ordonna : « Tue tous les bébés nés au mois d'août, qu'ils soient nés à Mathura ou à Gokul. Mon futur assassin est l'un de ces bébés. Si tu les tues tous, il disparaîtra ! »

     Pootna revêtit l'apparence d'une belle dame et se mit à flâner dans les rues de Mathura, afin de localiser les nouveau-nés du mois d'août. Elle badigeonna sa poitrine de poison, et, à l'insu des parents, allaitait les bébés qui mouraient empoisonnés. Quand elle les eut tous tués, elle se rendit à Gokul, où elle procéda de la même façon.
    Un matin, alors qu'elle errait dans les rues de Gokul, elle entendit parler du fils de Yashoda. Aussitôt, elle courut à la maison de Nand Baba, mais il y avait tant de monde qu'elle dût se frayer un passage à travers la foule des admirateurs. Elle rencontra Yashoda, qu'elle félicita mielleusement, et s'approchant à son tour du berceau, elle s'exclama : « Quel adorable bébé ! Quel âge a-t-il ? » Une des dames lui répondit : « C'est le fils de Nand Baba, il s'appelle Krishna. Il est né la 8ème nuit de la lune descendante, au mois d'août ».
     À ces mots, les yeux de Pootna brillèrent d'excitation. D'une voix douce et suave, elle demanda à Yashoda : « Puis-je le bercer et le caresser ? » Touchée par la tendresse témoignée par Pootna à l'égard de son fils, Yashoda acquiesça. Pootna prit l'enfant dans ses bras et le berça doucement en s'éloignant lentement. Elle s'écarta peu à peu sans attirer l'attention, et, cachée derrière un pilier, dégagea discrètement sa poitrine. Krishna commença à téter, mais il aspira avec une telle force, que Pootna poussa un cri de douleur et, s'affalant de tout son long, mourut sur-le-champ.

     Yashoda s'inquiétait. Pootna avait disparu avec Krishna depuis un bon moment. Elle partit à leur recherche avec les autres dames. Soudain, elle poussa un hurlement. Pootna gisait, inani-mée, Krishna souriant à ses côtés. Elle comprit aussitôt qui était Pootna, et se précipita sur l'enfant qu'elle serra contre elle. Cette femme avait essayé de tuer son fils. Elle en tremblait de terreur.
     La nouvelle de sa mort se répandit comme une traînée de poudre, et les gens affluèrent pour la voir. Ils louèrent Krishna jusqu'à la nuit.
     Kansa aussi apprit la nouvelle. Un bébé nommé Krishna avait tué la démone Pootna…

     Gokul connut une accalmie dans les jours qui suivirent l'événement. À des lieues à la ronde et sous toutes les chaumières, les grands et les petits racontaient les exploits du bébé Krishna.


à suivre...                


[1] Sheshnaga (le serpent Shesha) : Selon la tradition, Shesha représente la force primordiale. Il est, comme son nom l'indique, le « vestige », le germe, qui reste après la destruction des univers pour ensemencer une nouvelle manifestation. Appelé aussi Ananta, il est le serpent sur les anneaux duquel repose Vishnou (celui qui préserve la création), entre deux créations. Shesha prit naissance dans Balarama, frère aîné de Krishna, et Vishnou descendit dans Krishna qui fut sa huitième incarnation.

 

 

     
© Jaïa Bharati