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LA CULTURE INDIENNE

VUE PAR SRI AUROBINDO


par Michel Danino




Ce texte a été présenté lors d'un séminaire tenu à New Delhi les 21-24 novembre 1998 à l'occasion du 125e anniversaire de la naissance de Sri Aurobindo. Ce séminaire était organisé par le ministère de l'Éducation avec la collaboration du Conseil national de recherches et formation pédagogiques, et du Conseil indien de recherches philosophiques

 

     Si je puis me permettre de commencer par quelques mots de nature personnelle, j'aimerais dire que je suis presque chaque jour de ma vie conscient d'un double privilège : celui d'avoir posé le pied en Inde il y a maintenant vingt et un ans, et celui d'avoir découvert Sri Aurobindo et Mère encore plus tôt. Plus tôt, c'est-à-dire lorsque j'étais un adolescent en France, en 1972, l'année du Centenaire de Sri Aurobindo. Je n'aurais jamais pu imaginer alors que, vingt-cinq ans plus tard, je serais invité à participer à la commémoration de son 125e anniversaire. Tout ce que je savais, c'est que je n'avais rien trouvé en France ou en Occident qui puisse donner à ma vie son plein sens ; rien – ni dans sa science, ses philosophies ou même sa culture – qui puisse me convaincre que la vie valait la peine d'être vécue. Les quelques premières pages que je lus de Sri Aurobindo mirent fin à cette quête – et furent bien entendu le début d'une autre.
     La vie en Inde a été une autre aventure – et pourtant la même. Cela a été une expérience enrichissante et croissante de chaque instant, que j'ai toujours tenté de voir avec le regard de Sri Aurobindo, si j'ose dire. Car je ne crois pas que quiconque ait réussi à mieux exprimer, et avec autant de beauté, ce que l'Inde est, ce qu'elle représente pour elle-même et pour le monde. Et non seulement de l'exprimer, mais d'y œuvrer.
     Non pas que l'Inde soit aujourd'hui le paradis que nous tous rêvons qu'elle soit – loin de là. Mais Sri Aurobindo voyait toujours derrière les apparences du moment, aussi décourageantes puissent-elles être. Et il voyait l'ancienne force de l'Inde, les causes de sa déchéance, la certitude de sa renaissance. Soixante années durant, depuis ses études à Cambridge jusqu'à son départ en 1950, sa volonté de voir le destin de son pays s'accomplir pleinement resta immuable. C'est à cette fin qu'il se battit contre les Anglais, fit face à la souffrance, déversa toutes ses énergies. Soixante ans, c'est long dans une vie d'homme.
     Qu'a donc ce pays de spécial pour provoquer cet amour passionné chez ses enfants ? – pas chez tous, malheureusement, mais nous avons suffisamment d'exemples éclatants, de Bankim Chatterji à Tilak, de Vivékananda à Subramania Bharati, de Rabindranath Tagore à Lala Lajpat Raï. Que signifie l'Inde à un niveau plus profond ? Et ce sens profond peut-il être mis en application pratique dès maintenant afin de changer la condition actuelle de l'Inde ? – condition que les Indiens aiment tant à décrier, et on les comprend bien. Ou la « grandeur de la civilisation indienne » n'est-elle qu'un vain et creux slogan ? Et si cette civilisation a survécu depuis quelque 6 à 7 000 ans, est-ce pour être maintenant qualifiée d'inapte à notre « époque moderne » et rejetée pour de bon ?

     Avant d'essayer de trouver chez Sri Aurobindo quelques réponses à ces questions, il me semble que nous gagnerons à jeter un regard critique sur l'Occident. De loin, on aperçoit un imposant édifice, rutilant et certes impressionnant ; les accomplissements sont éblouissants, les talents abondants. Mais si l'on s'approche, on remarque des fissures sur la façade, dont bon nombre se sont agrandies ces dernières années, en dépit des replâtrages désespérés. Et si l'on se dirige à l'arrière du bâtiment sans y avoir été invité, ce sont des piles de détritus qui nous accueillent, et une puanteur qui émane des fondations. Telle est l'expérience de maints Occidentaux, même si peu d'entre eux seraient disposés à l'exprimer en ces mots. La société occidentale d'aujourd'hui ne parle que d' « exploitation », de « développement », d' « efficacité », de « compétitivité » – et s'efforce de transformer ses membres en rouages hébétés d'une énorme Machine. On trouvera certainement ici et là quelques individus remarquables, mais la masse est réduite à une existence au jour le jour, avec de temps en temps le luxe d'une dépression, lorsque le cœur se sent un peu trop intensément vide. Ou bien, si ce n'est pas la dépression, c'est un puits sans fond de dégradation. La civilisation occidentale – si on peut lui donner ce noble nom – a été bâtie sur une avidité cynique, avec un mince vernis de culture pour lui donner une apparence respectable. Quiconque trouve ces mots excessifs devrait étudier la façon dont les nations occidentales « dominantes » passent leur temps à vendre des armes de mort au monde entier, puis à envoyer des missions de paix pour éteindre les guerres qu'ils ont mises en branle, et enfin des bombardiers lorsque lesdites missions échouent. Sans parler des dictateurs et terroristes sans nombre qu'elles créent constamment, pour mieux les combattre au nom des « droits de l'homme » lorsqu'ils deviennent un peu trop gênants. Ou encore, regardez ces entreprises géantes qui trouvent tout naturel de ravager la terre si cela leur rapporte quelques dollars de plus. Personne ne sait vers quoi la Machine se dirige, et personne ne s'en soucie – bien que beaucoup, parmi les gens « ordinaires » en particulier, ont un vague pressentiment anxieux que cela ne peut guère durer encore bien longtemps. Des fondations si malsaines ne peuvent que se décomposer rapidement, et les signes de la désintégration prochaine ne manquent pas, que ce soit dans le domaine économique ou le domaine social.

    Sri Aurobindo, qui au siècle dernier avait absorbé toute la culture que l'Europe avait à lui offrir, ne tarda pas à comprendre la direction que l'Occident avait choisie. En 1910 il écrivait :

    La vie a-t-elle été toujours aussi triviale, toujours aussi vulgaire, insipide et encombrée, toujours aussi dépourvue d'amour que ce qu'en ont fait les Européens ? Ce confort si bien aménagé m'oppresse, cette perfection dans la mécanique ne permet pas à l'âme de se souvenir qu'elle n'est pas elle-même une machine. Est-ce donc cela, l'aboutissement de la longue marche de la civilisation humaine, ce suicide spirituel ? L'âme qui se pétrifie silencieusement en matière ? L'homme d'affaires prospère, était-ce là ce splendide sommet du genre humain vers quoi tendait tout l'effort de l'évolution ? Et d'ailleurs, si le point de vue scientifique est juste, pourquoi pas ? Une évolution qui part du protoplasme et s'épanouit dans l'orang-outang et le chimpanzé peut bien se trouver satisfaite d'avoir créé le chapeau, la redingote, le pantalon, l'aristocrate britannique, le capitaliste américain et le truand parisien. Car ce sont là, me semble-t-il, les grands triomphes des lumières européennes devant lesquels nous nous inclinons bien bas... Quelle faillite ! Quelle dérision de choses qui étaient riches et nobles !


    
 L'Europe se vante de sa science et de ses merveilles. Mais, à l'intellect vantard de l'Europe, l'Indien ne pourra que répondre : « Ce qui m'intéresse, ce n'est pas ce que vous savez, c'est ce que vous êtes. Avec toutes vos découvertes et vos inventions, qu'êtes-vous devenu ? Vos lumières sont grandes – mais quelles sont ces étranges créatures qui s'agitent sous l'éclairage électrique que vous avez installé, et qui s'imaginent qu'elles sont humaines ? » Que gagne l'intellect humain à avoir plus d'acuité et de discernement si c'est pour que l'âme humaine dépérisse ?... L'homme en Europe est en train de descendre continuellement du niveau humain pour se rapprocher de celui de la fourmi et du frelon. Le processus n'est pas terminé, mais les choses progressent rapidement, et si rien n'arrête la débâcle, nous pouvons espérer en voir le couronnement au cours de ce XXe siècle. Après tout, nos superstitions étaient préférables à ces lumières, et nos abus sociaux moins meurtriers pour les espoirs du genre humain que cette perfection sociale... [1]


     Quatre-vingt-dix ans plus tard, ce qui n'était alors que derrière le voile est devenu visible au grand jour. Nous sommes presque au « couronnement » de l'échec de l'Occident. S'il a échoué en dépit de tous ses accomplissements, c'est parce qu'il a ignoré ce que nous « sommes », s'est moqué de ce qu'il nous faut « devenir ». Et c'est cela, pour Sri Aurobindo, qui est le cœur de la civilisation indienne, son souci constant à travers les âges, dans son art, sa science, son yoga, dans toutes les activités de la vie. « Le laboratoire de l'âme a toujours été l'Inde » [2] , disait-il. La culture indienne, c'est tout simplement la culture de la richesse intérieure de l'homme. C'est être conscient que l'univers entier est divin : l'arbre, l'oiseau, l'homme comme l'étoile – et notre mère la Terre, que depuis deux mille ans l'Occident a déclaré n'être qu'un morceau de matière inanimée, créé pour servir nos appétits sans cesse croissants.
     Tandis qu'il se battait pour l'indépendance de l'Inde au début du siècle, Sri Aurobindo rappelait à ses compatriotes :

    Cette grande et ancienne nation était jadis la source de toute la lumière des hommes, le sommet de la civilisation humaine, un exemple vivant de courage et d'humanité, la perfection de l'art de gouverner et de l'organisation sociale, la mère de toutes les religions, l'instructeur de toute sagesse et de toute philosophie. Elle a gravement souffert aux mains de civilisations inférieures et de peuples plus sauvages. Elle est entrée dans les ténèbres de la nuit et a goûté plus d'une fois à l'amertume de la mort. Sa fierté a été foulée aux pieds et sa gloire s'en est allée. Faim, misère et désespoir sont devenus les maîtres de cette belle terre, de ces nobles collines, ces anciennes rivières, ces villes dont l'origine remonte à la nuit préhistorique... [Mais] toutes les calamités qui se sont abattues sur nous n'ont été qu'un entraînement à la souffrance, car, pour la grande mission qui est la nôtre, il n'était pas suffisant d'avoir goûté à la prospérité, il fallait encore apprendre ce que le malheur avait à nous enseigner ; il ne suffisait pas d'avoir goûté à la gloire du pouvoir et à la bienfaisance et à la joie ; il fallait aussi connaître la faiblesse et la torture et l'humiliation... [3]



     Espérons que la leçon de faiblesse et d'humiliation va bientôt toucher à sa fin. Elle a duré suffisamment longtemps. Mais pour Sri Aurobindo, elle ne peut finir que si nous nous débarrassons d'une erreur centrale et fatale. Quand on parle du « laboratoire de l'âme », de la sagesse ou de la spiritualité indiennes, la tendance est généralement de penser que tout cela est fort bien pour ceux qui vivent entre les quatre murs d'un ashram, ou peut-être pour le troisième âge, mais de peu d'utilité pratique lorsqu'il s'agit de construire une nation. Sri Aurobindo n'est nullement de cet avis. Selon lui, la croissance intérieure ne peut jamais être en contradiction avec la croissance extérieure, mais elle seule peut lui fournir une fondation saine. À propos du passé extraordinairement créateur de l'Inde, qui n'a certainement jamais négligé les réalisations de la vie matérielle, il observait :


     L'Inde n'aurait jamais pu faire autant de ses tendances spirituelles si elle n'avait pas eu cette vitalité opulente et cette intellectualité opulente. C'est une grave erreur d'imaginer que la spiritualité s'épanouit le mieux sur un terrain appauvri avec une vie à moitié tuée et un intellect découragé et intimidé [4].
     C'est une erreur, nous le répétons, de croire que la spiritualité est une chose coupée de la vie. [5]


     Lorsque, en 1920, on demanda à Sri Aurobindo de se replonger dans la politique (qu'il avait quittée en 1910), il dit ceci, après avoir énoncé les raisons de son refus :


     J'ai toujours attaché une grande importance – et aujourd'hui une importance exclusive – à la vie spirituelle, mais mon idée de la spiritualité n'a rien à voir avec le retrait ascétique ni avec le dégoût et le mépris des choses séculières. Rien, pour moi, n'est séculier ; une vie spirituelle doit, à mon sens, inclure toutes les activités humaines. [6]


      Sri Aurobindo expliquait aussi, non sans une certaine causticité :


     Les gens se moquent de la base spirituelle de la vie, alors que c'est la véritable mission de l'Inde et la seule source possible de sa grandeur ; ou alors ils y attachent une valeur minime, secondaire ou accessoire, une babiole qu'on colle par-dessus le reste pour ajouter un peu de sentiment ou de couleur. Nous partons d'un principe entièrement différent. [7]

     On nous demande parfois ce que nous pouvons bien vouloir dire quand nous parlons de spiritualité dans l'art et dans la poésie ou dans la vie politique et sociale – aveu d'ignorance pour le moins étrange venant d'Indiens, au stade actuel de notre histoire nationale... Nous avons là, en réalité, un écho de cette idée européenne, qui a cours depuis déjà assez longtemps, que religion et spiritualité d'une part, activité intellectuelle et vie pratique d'autre part, sont deux choses tout à fait différentes, chacune avec une direction bien distincte et des principes bien distincts, et à tenir tout à fait séparées dans leur mise en application... [Mais] la vraie spiritualité ne rejette aucune lumière nouvelle, aucun moyen ou matériau qui vient s'ajouter pour notre développement humain. Cela veut simplement dire garder notre centre, notre manière d'être essentielle, notre nature innée, y intégrer tout ce que nous recevons, et en faire émerger toutes nos actions et créations... L'Inde peut, si elle le veut, donner une orientation nouvelle et décisive aux problèmes sur lesquels peine et bute toute l'humanité, car la clef de leur solution se trouve dans sa connaissance ancienne. Saura-t-elle ou non être à la hauteur de l'occasion qui lui est offerte dans cette renaissance prochaine, c'est toute la question de sa destinée. [8]


     Pour atteindre à cette « renaissance » de l'Inde, Sri Aurobindo exhortait sans cesse ses compatriotes à cultiver l'attitude du Kshatriya (la conception indienne du guerrier, qui se bat pour défendre le dharma), attitude presque disparue après ces siècles de sujétion :

     Le kshatriya d'autrefois doit reprendre sa vraie place dans notre organisation sociale pour y remplir son premier devoir, essentiel, qui est d'en défendre les intérêts. Le cerveau est impuissant s'il est privé de son bras droit, la force. [9]

     Ce dont l'Inde a besoin, particulièrement à l'heure actuelle, c'est de vertus combatives, d'un esprit d'idéalisme toujours plus élevé, d'un esprit de hardiesse dans la création, d'intrépidité dans la résistance et de courage dans l'attaque. L'esprit tamasique et passif de l'inertie, nous ne l'avons déjà que trop. C'est une autre formation, un autre tempérament, une autre tournure d'esprit qu'il nous faut développer. [10]


     Et comment cultiver cette autre tournure d'esprit, cet autre tempérament ? On peut le cultiver au niveau individuel ou au niveau collectif. Individuellement, c'est le yoga, ce qui veut dire s'ouvrir à une conscience plus vaste et à un pouvoir plus grand, et leur permettre de remodeler notre nature peu humaine. Et bien entendu, cela veut dire rejeter cette idée fausse que le yoga n'est bon qu'à s'échapper du monde. Récemment, un jeune ami indien me demandait : « Mais quel bénéfice tire-t-on du yoga  » Passant sur l'aspect assez mercantile de sa question, je tentai de lui expliquer que le « bénéfice » était tout ce que la vie ordinaire est incapable de donner – tout ce que les Rishis d'antan recherchaient : la vraie maîtrise, le vrai pouvoir, la vraie croissance, et une vraie compréhension du monde dont nous manquons si tragiquement aujourd'hui. Je ne crois pas que mon jeune ami ait été convaincu que cela en valait vraiment la peine ! Et c'est pourquoi Sri Aurobindo ne s'attendait guère à ce qu'un grand nombre pratique sincèrement son yoga intégral si exigeant.

     Cela nous amène au niveau collectif, plus lent mais crucial. Sri Aurobindo insistait toujours beaucoup sur l'éducation. À Cambridge il avait eu lui-même la meilleure éducation européenne, et entre 1897 et 1906, il fut professeur au Collège d'état de Baroda, puis au Collège national du Bengale. Il connaissait donc la question en profondeur. Et son espoir était la jeunesse de l'Inde.


     Notre appel s'adresse à la jeunesse de l'Inde. Ce sont les jeunes qui doivent être les bâtisseurs du monde nouveau – non ceux qui acceptent l'individualisme compétitif, le capitalisme ou le communisme matérialiste de l'Occident comme idéal futur de l'Inde, ni ceux qui sont esclaves de vieilles formules religieuses et ne peuvent croire à l'acceptation et la transformation de la vie par l'esprit – mais ceux qui, libres dans leur intellect et dans leur cœur, sont prêts à accepter une vérité plus complète et à œuvrer pour un idéal plus grand. [11]


     Inlassablement, Sri Aurobindo demanda la mise en place de ce qu'il appelait une « éducation indienne ». Voici comment il la définissait brièvement :


     C'est une éducation qui, prenant d'abord appui sur le passé et utilisant pleinement le présent, construit une grande nation. Quiconque veut couper la nation de son passé est hostile à sa croissance. Quiconque ne sait pas tirer parti du présent perd pour nous la bataille de la vie. Nous devons donc, pour l'Inde, préserver toute la connaissance, la force de caractère et les nobles idéaux qu'elle a accumulés dans son passé immémorial. Pour elle, nous devons acquérir le meilleur de ce que l'Europe peut donner en termes de connaissances, et l'assimiler en respectant les particularités du tempérament indien. Nous devons introduire en Inde les meilleures méthodes d'enseignement que l'humanité ait élaborées, qu'elles soient récentes ou anciennes. Tous ces éléments, il nous faudra les combiner en un ensemble harmonieux qui vise à construire des hommes et non des machines. [12]


     Sri Aurobindo n'était guère épris de l'éducation britannique en Inde, qu'il appelait « une éducation mercantile et sans âme», [13]  ni de son influence débilitante sur les « possibilités innées » du cerveau indien. « Les étudiants en Inde, disait-il, ont généralement de grandes capacités, mais le système éducationnel étouffe et détruit ces capacités. » [14] Comme dans tout autre domaine, il voulait que l'Inde fraye courageusement son propre chemin :


     L'Inde détient dans son patrimoine la plus haute connaissance et les plus grandes richesses que l'homme puisse posséder ; elle a ce que toute l'humanité attend... Mais la plénitude de l'âme, riche de l'héritage du passé, des gains toujours plus larges du présent et de la vaste potentialité de l'avenir, ne peut se réaliser qu'au travers d'un système d'éducation propre au pays. Elle ne peut s'obtenir par un quelconque prolongement ou une imitation du système universitaire existant, avec ses principes radicalement faux, ses méthodes perverses et mécaniques, sa tradition routinière et poussiéreuse, son esprit étroit et aveugle. Seuls un esprit nouveau et un corps nouveau nés du cœur même de la Nation, remplis de la lumière et de l'espoir de sa résurgence, peuvent la créer... [15]


     Cette brève présentation ne me permet pas de décrire les traits d'une éducation indienne telle que l'envisageait Sri Aurobindo. Je mentionnerai seulement qu'il insistait particulièrement sur l'exercice de pouvoirs de pensée et de concentration, ce qui va à l'encontre du système actuel où tout doit être appris par cœur, mécaniquement ; l'étudiant devait être entraîné à penser avec liberté et profondeur : « À mon avis, observait Sri Aurobindo en 1920, la principale cause de la faiblesse de l'Inde n'est pas la sujétion, ni la pauvreté, ni le manque de spiritualité ou de dharma, mais le déclin de la puissance de pensée, la croissance de l'ignorance dans la patrie de la Connaissance. Partout je vois l'incapacité ou la paresse de penser. » [16] Sri Aurobindo insistait également sur la maîtrise de la langue maternelle, sur l'enseignement du sanscrit, qu'il ne considérait certainement pas comme une « langue morte », de valeurs artistiques fondées sur l'ancien esprit de l'art indien – toutes choses qui selon lui étaient essentielles au développement intégral de la personnalité de l'enfant. En somme, rien d'indien ni d'occidental ne devait être écarté, mais tout devait être intégré à l'esprit indien.

     Il est clair que l'éducation en Inde a pris une tout autre direction. Si l'on considère qu'aujourd'hui l'enfant indien n'apprend rien du Mahâbhârata ni du Râmâyana, on peut mesurer l'abîme à combler. Que les plus grandes épopées de l'humanité soient rejetées sous le prétexte absurde et erroné qu'il s'agirait de textes « religieux » est incompréhensible à tout observateur impartial. Un enfant allemand ou français ou anglais apprendra quelque chose de l'Iliade et de l'Odyssée d'Homère, parce qu'on les considère comme étant à la racine de la culture européenne, et plus on moins présentes dans la conscience européenne ; on ne lui demandera pas d'adorer Zeus ou Athéna, mais on lui montrera comment les Anciens voyaient et éprouvaient le monde et l'être humain. Mais les épopées indiennes – cent fois plus riches et plus vastes en expérience humaine, mille fois plus présentes dans la conscience indienne – n'ont pas de place dans l'enseignement donné à un enfant indien. Sans parler d'autres textes importants tels que la belle épopée tamile, le Shilappadikâram ; même le Panchatantra et d'innombrables autres collections d'histoires indiennes de grande valeur éducative, même les contes populaires sont exclus.

     Le résultat est que les jeunes Indiens sont de plus en plus privés de leur héritage légitime, coupés de leurs racines profondes. Paradoxalement, il m'est souvent arrivé de devoir expliquer à certains d'entre eux le sens symbolique de tel ancien mythe indien, par exemple – ou pire, de devoir raconter le mythe lui-même. Répétons-le, un enfant français ou anglais recevra un semblant d'identité culturelle, quelle qu'en soit la valeur ; mais ici, dans ce pays qui, il n'y a pas si longtemps, avait la culture la plus vivante au monde, un enfant ne reçoit aucune nourriture digne de ce nom – seulement une bouillie peu appétissante, insipide, cuisinée en Occident et épicée en Inde. Cela veut dire qu'au nom de principes parfaitement irrationnels, l'Inde en tant qu'entité est en train de jeter au caniveau certains de ses trésors les plus précieux. Comme disait Sri Aurobindo :

     Il se peut qu'attaquée par le modernisme européen, dominée sur le plan matériel, trahie par l'indifférence de ses enfants, la culture de l'Inde ancienne périsse à tout jamais en même temps que l'âme de la nation qui en a la garde ... [17]

     Il est certain que ceux qui conçurent l'éducation indienne après l'Indépendance furent les victimes d'une aberration. Ou peut-être ne conçurent-ils rien du tout, mais se contentèrent-ils d'épousseter quelque peu le plan de Macaulay*. Il fait peine à voir que l'enseignement du sanscrit est presque systématiquement découragé en Inde ; que la plus profonde connaissance de l'être humain, celle de la science yoguique, est écartée en faveur de la psychologie et psychanalyse occidentales si superficielles ; que l'étudiant moyen n'entend jamais même le nom de Sri Aurobindo, qui fit tant pour son pays ; et que de façon générale, l'intellectualisme occidental le plus creux est la seule nourriture offerte à une nation que Sri Aurobindo disait avoir été autrefois « le peuple à la pensée la plus profonde ». [18]

      L'Inde sera certainement contrainte à faire face à ces questions centrales dans un avenir très proche, alors même que l'édifice occidental croule. Maintes et maintes fois, dans les termes les plus clairs et les plus forts, Sri Aurobindo affirma que l'Inde ne pourrait jamais survivre en tant que nation si elle négligeait ou rejetait ce qui a toujours été la source de sa force. Maintes et maintes fois, il vit en l'Inde la clef de la renaissance de l'humanité.
     En 1948, deux ans seulement avant son départ, Sri Aurobindo déclara dans un message à l'Université d'Andhra :

     Ce serait une ironie du sort tragique si l'Inde devait rejeter son héritage spirituel précisément au moment où, de plus en plus dans le reste du monde, on se tourne vers elle pour lui demander une aide spirituelle et une Lumière salvatrice. Cela ne doit pas arriver et cela n'arrivera sûrement pas ; mais on ne peut pas dire que le danger n'existe pas. Il y a, certes, bien d'autres problèmes difficiles qui se posent à ce pays ou qui vont se poser très prochainement. Nous les surmonterons, sans aucun doute, mais nous ne devons pas nous dissimuler le fait qu'après ces longues années d'asservissement avec ce qu'elles ont entraîné de rétrécissement et de détérioration, il faudra une grande libération et un grand changement, tant intérieurs qu'extérieurs, un vaste progrès au dedans et au dehors, si nous voulons accomplir la vraie destinée de l'Inde. [19]

Michel Danino

 

(Michel Danino vit en Inde depuis plus de vingt-cinq ans. Il a traduit et dirigé plusieurs ouvrages en anglais au sujet de Sri Aurobindo et de Mère, et donne de nombreuses conférences sur la culture indienne dont plusieurs ont été publiées. Il est également l'auteur d'un livre sur le problème aryen du point de vue indien., « The Invasion That Never Was ». En 2001, Michel Danino a réuni le « Forum International pour l'Héritage indien », avec 160 éminentes personnalités indiennes.)



 

Note :

* Thomas Babington Macaulay (1800-1859), l'un des architectes de l'établissement de l'Empire britannique en Inde, y énonça un programme d'éducation destiné à déraciner toute culture indienne : Nous devons à présent faire de notre mieux pour former une classe de gens qui soient Indiens par le sang et la couleur, mais Anglais par leurs goûts, leurs opinions, leur morale et leur intellect. C'est cette éducation qui sévit en Inde encore aujourd'hui malheureusement.

 

Références :

Le premier chiffre de ces références renvoie au numéro du tome de l'Édition du Centenaire des œuvres de Sri Aurobindo (Sri Aurobindo Ashram, Pondichéry, 1972) ; le second chiffre indique la page.

[1]   « Epistles from Abroad », 3.454-456.
[2]   Bande Mataram, 28 mars 1908, 1.800.
[3]   Ibid., 7 octobre 1907, 1.560-561.
[4]   The Renaissance in India, 14.404.
[5]   Karmayogin, 19 juin 1909.
[6]   On Himself, 26.430.
[7]   Extrait d'une lettre à Motilal Roy, mai 1920, 27.487.
[8]   The Renaissance in India, 14.426-433.
[9]   Bande Mataram, 8 avril 1907, 1.244.
[10] Ibid., 7 juin 1907, 1.405.
[11] « Ourselves », 15 août 1920, 16.331.
[12] Bande Mataram, 24 février 1908, 1.718.
[13] « The National Value of Art », Karmayogin, 20 novembre 1909, 17.231.
[14] Entretien du 1er juillet 1926.
[15] « National Education », avril 1918, 27.505.
[16] Lettre à son jeune frère Barin Ghose, avril 1920.
[17] The Foundations of Indian Culture, 14.1.
[18] Karmayogin, 25 septembre 1909, 2.211.
[19] Message à l'Université d'Andhra, décembre 1948, On Himself, 26.412-413.


Tous ces extraits de Sri Aurobindo, et bien d'autres d'importance quant à l'Inde et à ses problèmes, se trouvent dans la sélection de ses œuvres intitulée L'Inde et la Renaissance de la Terre (Institut de Recherches Évolutives, Paris, 1998).






     
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