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UNE DETTE POLITIQUE


Interview de Monsieur Maurice Schumann à propos de
sa rencontre avec Sri Aurobindo en septembre 1947

 

     Monsieur Maurice Schumann a été le porte-parole officiel de la France Libre à Londres et la voix de l’émission « Les Français parlent aux Français ». Après la guerre, il fut Secrétaire d’État aux Affaires Étrangères de 1951 à 1954, puis Ministre des Affaires Étrangères de 1969 à 1973. Il a ensuite occupé les fonctions, entre autres, de sénateur, d’administrateur de la Fondation de France, de membre de l’Académie Française, de professeur de philosophie à l’Université de Lille et, enfin, d’écrivain.



« Pondichéry, 30 septembre 1947, visite de Monsieur Maurice Schumann.
     Il y a 19 ans, lorsque le poète Rabindranath Tagore vint à Pondichéry, Sri Aurobindo rompit son silence pour discuter avec le poète immortel indien. Samedi dernier, lorsque Maurice Schumann, chef de la mission culturelle française déléguée par le Gouvernement français et Monsieur Baron, Gouverneur français de Pondichéry, ont visité l’Ashram, Sri Aurobindo a rompu à nouveau son silence et les a reçus pendant trois-quarts d’heures.
     
Sri Aurobindo, au cours de la ‘plaisante conversation’ qu’il tint à ses hôtes, leur déclara que la France était le pays qu’il aimait le plus après son propre pays. Il leur suggéra d’ouvrir une université à Pondichéry qui offrirait la possibilité aux étudiants des quatre coins du monde d’étudier les civilisations aryennes et dravidiennes. »

Hindustan Standard, Jeudi 2 octobre 1947

 

1947
     Le monde sort de la Deuxième Guerre Mondiale. C'est le rationnement, la reconstruction de l'Europe, les prémisses du plan Marshall, le jugement des criminels de guerre, le vote par l'Assemblée générale de l'O.N.U. de la résolution n° 281 sur le partage de la Palestine sous domination britannique. C'est l'époque de l'Exodus, de la reconstitution de l'Internationale communiste à la conférence de Belgrade, le début de la guerre froide, le Prix Nobel de littérature à André Gide.
     
En France, à la fin de l'année, de graves troubles conduisent le Ministre de l'Intérieur, Jules Moch, à réprimer durement la grève générale, alors que dans l'Union française, Ho-Chi-Minh, continue à lutter pour l'indépendance de ce qu'on appelle encore l'Indochine française.
     Le 15 août c'est l'Indépendance de l'Inde, sa partition aussi. Les massacres au Punjab et les déplacements de population, les troubles au Cachemire, les jeûnes de Gandhi.
     C'est dans ce contexte que Sri Aurobindo, retiré depuis 1926, reçoit au mois de septembre le Gouverneur de Pondichéry, François Baron et Maurice Schumann, chargé de mission aux Indes par le deuxième Cabinet Ramadier. Cette rencontre, Maurice Schumann l'a retracée dans son ouvrage « La mort née de leur propre vie (trois essais sur Péguy, Gandhi, Simone Weil) » paru aux Éditions Fayard en 1974.

     Nous publions ici des extraits d’une interview que Monsieur Maurice Schumann a accordé à propos de cette mission à quelques membres de l'association Auroville International France (AV.I.F.) en décembre 1988.

 





AV.I.F. : Vous nous avez dit que c'était une raison politique qui vous avez amené à Pondichéry, à l'époque de quoi s'agissait-il exactement ?

Maurice Schumann : Il s'agissait d'une mission proprement politique.
     En 1947, le Président du Conseil est Monsieur Paul Ramadier, qui est entré dans l'Histoire parce qu'il est le Chef d'un gouvernement socialiste qui, à la demande et avec l'appui du Président de la République, Monsieur Vincent Auriol, a provoqué le départ du gouvernement des ministres communistes. Nous sommes à la fin de 1947, très exactement en septembre et, au mois d'août, l'indépendance de l'Inde vient d'être proclamée. Rappelez-vous que nous sommes à une époque où la décolonisation, pour ce qui concerne la France, n'est même pas commencée ; où le problème qui est à l'ordre du jour, c'est la transformation de l'Empire en Union française – ce qui sera la grande ambition, hélas manquée, de la quatrième République.
     L'Inde est indépendante depuis le 15 août 1947. Nous avons cinq comptoirs dans l'Inde, comme tout le monde le sait : Pondichéry, Chandernagor, Karikal, Mahé et Yanaon. C'est ce qu'il reste de l'Inde de Dupleix depuis les traités de Vienne de 1815, et bien entendu, il ne s'y trouve aucun élément de défense. Donc, si l'Inde indépendante décide d'annexer les cinq comptoirs, cela sera fait en quelques heures. Le problème est de l'éviter. Et pourquoi de l'éviter ? Parce que le gouvernement Ramadier ne veut pas créer un précédent.
     Tout cela aujourd'hui, 41 ans après, alors que le Général de Gaulle revenu au pouvoir a achevé la décolonisation, peut paraître à peine croyable à des hommes de votre âge. Mais replacez vous dans l'atmosphère du moment, d'autant plus qu'une France libérée et ayant pris une part essentielle à sa libération, mais humiliée, marquée par les événements de 1940 et les années d'occupation, se redresse dans sa fierté et entend assumer intégralement son héritage et son passé.
     La mission dont je suis chargé consiste donc à convaincre le premier gouvernement de l'Inde indépendante non pas de renoncer, naturellement, à l'annexion des cinq comptoirs, mais à ne pas procéder à cette annexion dans l'immédiat et par la force.

     Or, c’est grâce à Sri Aurobindo que cette mission a été miraculeusement réussie. Car quand je suis parti, le Président de le République lui-même, Monsieur Vincent Auriol, m'a dit : « Mon cher Maurice, [...] je suis navré qu'on vous ait chargé d'une mission dont j'ai bien peur qu'elle ne soit d'ores et déjà une mission désespérée. »

     Lorsque je suis arrivé à Pondichéry, j’y ai trouvé comme gouverneur François Baron, disciple de Sri Aurobindo, pénétré de mystique hindoue, mais avant tout ancien volontaire des Forces Françaises Libres et uni à moi par les liens de solidarité qui, très légitimement, reliaient les uns aux autres à cette époque très proche de la fin de la guerre, ceux qui, dès 1940 – et pas en 1942-43 ou 44 – avaient fait le bon choix. Et François me dit : « Nous allons voir immédiatement la Mère qui veille sur l’Ashram, Mme Alfassa » – femme extraordinaire dont j’ai souvent parlé. [...] Elle était animée, comme la plupart des gens de sa génération – elle me faisait penser à mon père –, par un patriotisme profond.
     Son patriotisme et son mysticisme faisaient un excellent ménage. Et elle a tout de suite compris que si Sri Aurobindo – traqué à l’époque par la police anglaise et ayant trouvé refuge à Pondichéry, et considéré dans l’Inde entière comme « Sri », comme un homme ayant parcouru tout le chemin qui sépare la vie normale de la sainteté, étant allé dans l’approfondissement du mysticisme au-delà de Gandhi, qui était un Mahatma, une « grande-âme », mais qui n’était que cela, si j’ose dire –, si Sri Aurobindo me recevait, lui dont la présence sacralisait la terre pondichérienne, le Gouvernement indien renoncerait à toute opération de force. Il fallait commencer par ça.

     Et j’ai passé une heure avec Sri Aurobindo qui m’a vivement frappé par le prodigieux rayonnement que dégageait sa personne. J’ai d’ailleurs remarqué tout de suite une chose qui m’a beaucoup frappé dans l’Inde et que j’ai essayé d’expliquer dans le chapitre de mon livre auquel vous vous référiez, à savoir que les penseurs hindous contemporains étaient essentiellement et initialement marqués par l’Occident. Par un choc en retour, ils auront une influence énorme sur l’Occident, mais c’est de l’Occident qu’ils viennent. Cela me frappera au chevet de Gandhi avec lequel je passerai une journée entière. Je verrai en particulier qu’il lit la Bhagavad-Gita dans la version anglaise de Matthew Arnold ; ça m’a beaucoup frappé. Le livre essentiel de Sri Aurobindo, c’est La Vie Divine, The Life Divine.
     Il s’exprime d’ailleurs dans un excellent anglais et on a l’impression, si on ferme les yeux, d’être à Oxford plutôt qu’à Pondichéry et que l’on entend un homme qui a découvert la mystique hindoue, et qu’il l’a découverte à travers sa culture occidentale. C’est une impression qui, d’abord, était une impression physique ; je n’en fais pas une doctrine, je n’en fais pas une théorie, j’en fais encore moins une trouvaille.
     Aucune allusion n’est faite à la menace sur l’appartenance à la France de Pondichéry, aucune... Mais immédiatement le sentiment est créé à travers l’Inde que la partie est gagnée – la partie que nous voulions jouer : nous n’étions pas assez fous pour imaginer qu’en l’an 2000, dans une Inde indépendante depuis 53 ans, Pondichéry serait française.

     Faut-il ajouter que l’Ashram qui, comme vous le savez, est une communauté de vie, avait attiré à ce moment-là un certain nombre de personnalités françaises, en particulier Barbier de Saint-Hilaire, un polytechnicien qu’on appelait « Pavitra » [...]

     En quittant Pondichéry... il y avait deux hommes en moi : l’homme qui était chargé de mission, et l’homme qui, toute sa vie, a pratiqué ou enseigné la philosophie et qui, naturellement, était passionné par La Vie Divine.

     Quand je suis arrivé à Chandernagor, je me suis trouvé devant une situation de toute évidence intenable. Essayez d’imaginer que vous sortez par la Porte d’Auteuil, que vous arrivez à l’entrée de Boulogne, et que là vous voyez un drapeau indien, et on vous dit alors : « Vous êtes en territoire indien ; il y a ici un député qui siège au parlement de Calcutta ». Chandernagor apparaissait, beaucoup plus que Pondichéry qui a une unité propre, comme un scandale géographique, ou historique, car c’était vraiment une ville de la banlieue industrielle de Calcutta. Et le Consul général de Calcutta, qui s'appelait Monsieur Cold-Bernard – qui lui aussi était un résistant de la première heure, un officier de marine des Forces Françaises Libres – m'a dit : « Je crois avoir prouvé que je suis aussi patriote qu'on peut l'être, je n'ai pas hésité en juin 1940, mais regarde... et dis moi si cette situation peut durer ? » Et je lui avais répondu : « Le problème n'est pas là. Le problème, c'est que le gouvernement Ramadier voudrait ne pas créer un précédent. » L'armée française à Chandernagor, à l'époque, se composait d'un Maréchal des logis et de deux gendarmes...
     Mais ce qu’il faut ajouter tout de suite – cela a été le deuxième facteur bien regrettable et même dramatique du succès de la mission – c’est que l’Inde était déchirée, à ce moment-là, par ce qu’on a appelé les « luttes communales » – charmant euphémisme –, c’est-à-dire ravagée par des massacres (comme d’ailleurs notre siècle en est jalonné, comme il semble s’en produire aujourd’hui encore en Arménie par exemple, ou dans l’enclave arménienne de l’Azerbaidjan.) Mais là, aucune comparaison : dans l’Inde tout se multiplie par 10, par 100 ou par 1000. Le spectacle de Calcutta était atroce : les chauffeurs de taxi étaient musulmans et, la veille de mon arrivée, à côté de chaque taxi il y avait un musulman la gorge ouverte. Je ne parle pas de la misère : je venais d’une Europe qui n’était pas remise des désastres de la guerre, mais qui semblait nager dans l’opulence à côté du spectacle qu’offrait l’Inde indépendante.
     Comme je le raconte dans le chapitre de mon livre consacré à la mort de Gandhi – Gandhi jeûnait à ce moment-là jusqu’au risque de la mort pour arrêter la guerre intestine ; il était déjà inconsolable du partage de « Mother India », de la Mère Inde – mais que dire des massacres qui étaient horribles. […]
     Voilà l’atmosphère de l’Inde du moment. Alors, évidemment, cela aurait été un dérivatif trop facile que de s’orienter vers Chandernagor. Gandhi s’est contenté de me dire (c’est la seule allusion qu’il ait faite) devant son entourage pour que cela fût répété : « Alors, vous avez vu Sri Aurobindo !... » ça voulait tout dire dans le langage de l’époque : il ne faut pas toucher à Pondichéry pour le moment.
     Et quand j’ai vu Nehru, que je connaissais d’avant-guerre... je connaissais surtout Indira – qui est morte tragiquement à son tour – parce qu’Indira, jeune fille charmante, en 1939, cherchait un Français bilingue, ayant fait des études en Angleterre, pour traduire les Mémoires de son père ; et sans me faire trop d’illusions, je lui avais dit : « Ecoutez, oui, très volontiers, j’ai un roman en lecture chez Gallimard, on m’a demandé de changer un chapitre ; si c’est fini à la fin de 39, au début de 40 je me mettrai à la traduction. » Je m’attendais donc à être très bien accueilli par Nehru.
     Or, je n’ai pas été bien accueilli. Nehru m’a reçu avec un silence et une sécheresse… car je le plaçais devant le fait accompli. Il n’aurait pas demandé mieux, peut-être que de me dire : « Par égard pour la France qui a été malheureuse... je consens à ne pas... vous pouvez dire à Monsieur Ramadier qu’il ne s’inquiète pas pour le moment... ». Mais quand je suis arrivé, la partie était gagnée, et les hommes politiques n’aiment pas ça.
     Je me rappelle, il avait une puissance de silence qui dépassait l’entendement. L’Ambassadeur de France, à l’époque, était Daniel Lévy, le fils de Sylvain Lévy, et Nehru avait une grande admiration pour lui à cause du respect qu’il devait à la mémoire de son père qui avait été le grand introducteur de la pensée et des études hindoues en France, et qui, comme vous le savez, avait une chaire au Collège de France. Il se retournait tout le temps vers Daniel Lévy, comme pour lui dire : « Je ne sais pas pourquoi on m’envoie ce petit bonhomme – j’avais 35 ans – alors que vous, ambassadeur chevronné, fils de Sylvain Lévy, vous faîtes très bien l’affaire. » Donc, il m’a reçu très sèchement. Plus tard les relations sont devenues extrêmement cordiales, et j’étais l’ami d’Indira. [...]

     Voilà l’essentiel de la mission... Donc, j’ai d’abord une dette politique – appelons les choses par leur nom – envers la mémoire de Sri Aurobindo. Mais n’ayant jamais approfondi les connaissances superficielles que j’avais de la pensée ou de la philosophie hindoues, je me suis senti ramené quelques années en arrière dès que j’ai vu Sri Aurobindo. Pourquoi ? Eh bien parce que [...] Le Chant du Bienheureux (la Bhagavad-Gita) [était] devenu pour moi une véritable lecture de chevet [...] Et ce qui m’intéresse beaucoup dans la Bhagavad-Gita, c’est que c’est une exaltation de la résistance au mal et non pas de la non-résistance au mal.

AV.I.F. : C’est l’évangile de l’engagement, justement...

Maurice Schuman : C’est l’évangile de l’engagement... le dialogue d’Arjuna est quelque chose d’absolument extraordinaire.
     La conversation avec Sri Aurobindo a été très courte. L’entretien a été long et la conversation a été très courte – il faut connaître l’Inde pour comprendre ce que cela veut dire. On peut rester ensemble pendant je ne sais combien de temps, se regarder et ne rien dire. C’était vrai, sur le plan politique, avec Nehru ; cela a été vrai avec Sri Aurobindo qui vivait de la culture du silence et avait perdu le goût ou le sens de la conversation.
     Mais au début s’est produit une scène tout à fait caractéristique : François Baron, qui était son disciple, s’est mis à genoux devant lui, a exprimé l’émotion qu’il avait de le voir pour la première fois presque seul [...] Et la rencontre a commencé par une conversation, chaque interlocuteur ne prononçant que quelques mots, sur la transformation de la vie de François Baron – frère d’un poète surréaliste, parisien de l’entre-deux-guerres. [...] Puis la conversation s’est poursuivie sur La Vie Divine, et, puisque au fond c’était la seule chose que je connaissais, la Bhagavad-Gita, Le chant du Bienheureux.

AV.I.F. : Et la politique?

Maurice Schuman : La politique ? La politique, c’était le seul fait d’être reçu. Et il fallait même n’en pas parler. Il fallait que les journaux disent : « Monsieur Maurice Schumann, Député, délégué en mission dans l’Inde par le Gouvernement de Monsieur Paul Ramadier, a eu hier une entrevue directe d’une heure avec Sri Aurobindo ». C’était ça la politique.
     La gaffe suprême aurait été de lui dire : « Alors, on vous a accueilli ici, la moindre des choses c’est que vous nous rendiez la monnaie de notre pièce… » (rires). Il aurait fallu être plus stupide que nature pour négocier comme cela. Mais c’était la négociation la plus intéressante à mener, parce qu’elle allait entièrement sans dire [1].
      Je pense que je dois être le dernier, parmi ceux qui n’étaient pas à l’Ashram, à avoir vu Sri Aurobindo, et surtout à avoir eu avec lui un long entretien, parce qu’il était déjà très vieux... il a fait allusion, d’ailleurs, à son départ prochain de la terre...

AV.I.F. : Est-ce que vous vous souvenez de ce qu’il a dit ?

Maurice Schuman : Non-non... c’était assez banal, mais c’était clair : « Moi qui, déjà, ne suis plus tout à fait d’ici... »

AV.I.F. : En 47 il était déjà malade puisqu’il est mort d’une crise d’urémie en 1950.

Maurice Schuman : Il ne donnait pas l’impression d’être malade, mais il donnait l’impression d’être très âgé.

AV.I.F. : Est-ce que Mère est intervenue dans la conversation ?

Maurice Schuman : Au début, pour faire les présentations, après quoi elle n’a plus ouvert la bouche. En 47 elle devait déjà avoir 70 ans...

AV.I.F. : Elle est née en 1878.

Maurice Schuman : En 78 ?... 1947... Elle avait 70 ans, c’est ça. Pas besoin de vous dire que pour moi, qui aujourd’hui en ai 77, elle m’apparaissait comme une trisaïeule (comment pouvait-on avoir 70 ans ?) Mais elle m’a sidéré parce que, après le frugal repas du soir, elle m’a dit : « Vous n’avez pas envie de faire une partie de ping-pong ? Il paraît que vous savez jouer… » Et je lui ai répondu : « Oui, je jouais même bien quand j’avais dix-huit ans, mais maintenant je m’occupe d’autre chose… » Et alors, j’ai vu cette septuagénaire qui volait d’un bout à l’autre de la table... elle m’a bel et bien battu ! (rires)

AV.I.F. : Avez-vous discuté avec elle ?

Maurice Schuman : Elle n’a fait que m’interroger sur la France...

AV.I.F. : Sur la situation politique de la France ?

Maurice Schuman : Sur la situation politique de la France, où en était, après la guerre, l’Alsace, etc. Je lui ai dit : « Vous me faites penser à Marco Polo, n’est-ce pas, qui ne pensait qu’à Venise ; seulement lui, il est revenu... » Eh bien, c’était là l’intérêt de la Mère ; elle était toute entière fondue dans Sri Aurobindo et sa pensée, et en même temps, elle restait, là où elle était, intégralement française. Elle était intégralement... je ne veux pas dire hindoue, mais intégralement plongée dans la mystique hindoue et intégralement liée à son terroir d’origine.

AV.I.F. : Vous avez parlé en anglais lors de votre rencontre ?

Maurice Schuman : Avec Sri Aurobindo, oui, bien sûr.

[...]

AV.I.F. : On pourrait presque dire que c’est cette conversation (avec Sri Aurobindo ) sur la Bhagavad-Gita qui a « sauvé » la France à ce moment-là...

Maurice Schuman : Sauver la France... c’est beaucoup dire, parce que le destin de la France n’était pas lié à ses colonies, d’une part, et encore moins à ses comptoirs. […] Le but, c’était de maintenir à Pondichéry une sorte de vitrine française sur l’Inde et de vitrine hindoue vers la France... Quelle est la situation actuelle ? Je crois qu’il y a encore une spécificité pondichérienne ?

AV.I.F. : La présence française y est importante : il y a d’abord plusieurs milliers d’Indiens pondichériens de nationalité française, on y trouve un Lycée français, une Alliance française et un Centre de Formation, un Institut d’Indologie, un Consulat ; de nombreux Français vivent à Pondichéry, il y en a aussi beaucoup à Auroville – le tout faisant une ambiance encore très française.

Maurice Schuman : Eh bien, c’était le but ! Le but, c’était de nous laisser le temps de construire la vitrine française que à l’époque de la domination coloniale, nous n’avions pas créée du tout, de nous laisser le temps de la créer à la faveur de l’Union française et ensuite, de la conserver par accord avec l’Inde. C’est un modèle de décolonisation intelligente.

AV.I.F. : Nous avons retrouvé dans « Le Monde » de 1947 un certain nombre de déclarations de François Baron, où il dit je cite : « Nous avons le projet de créer à Pondichéry une université dont le succès serait assuré », et cela revient plusieurs fois, au mois d’août, au mois de novembre…

Maurice Schuman : C’est cela, c’était cela l’idée.

AV.I.F. : Mais apparemment elle n’a jamais débouché sur quelque chose ?

Maurice Schuman : Université… c’est peut être trop dire, je ne sais pas, parce qu’il n’y avait peut être pas la possibilité de créer une véritable université française.

AV.I.F. : Parce que nous savons que Sri Aurobindo avait aussi été intéressé par créer un centre universitaire…

Maurice Schuman : Mais on l’a créé, il y a tout de même un centre universitaire. Il n’y a pas d’université mais…

AV.I.F. : Il y a un lycée français.

Maurice Schuman : C’est peut être plus important encore…


 

Note :
[1] En 1910, poursuivi et espionné par la police anglaise, menacé de déportation, Sri Aurobindo se réfugia en territoire français, à Pondichéry.



 

     
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