L'INDE CRÉE UNE BASE DE DONNÉES POUR
PROTÉGER SA MÉDECINE TRADITIONNELLE


par Gavin Rabinowitz

 

     NEW DELHI – Pendant des milliers d'années, les villageois indiens ont utilisé des extraits de margousier comme pesticide pour protéger leurs cultures. Mais lorsqu'une société américaine a breveté le procédé en 1994, l'Inde a engagé une décennie de batailles juridiques qu'elle a remportées et créé une base de données pour protéger ses connaissances.
     Cette Bibliothèque numérique de savoirs traditionnels (TKDL) est destinée à recenser les remèdes traditionnels afin qu'ils ne soient pas présentés comme de nouvelles découvertes, explique V. K. Gupta, président du National Institute for Science Communication and Information Resources (NISCAIR).
     « S'ils déposent des brevets (pour ces remèdes) en sachant qu'ils sont tombés dans le domaine public ici, c'est tout simplement inadmissible », souligne Shiv Basant, un responsable du ministère indien de la Santé. « Si des communautés les ont utilisés pendant des siècles, pourquoi devraient-ils être brevetés? »

     Outre l'annulation du brevet pour le margousier, un arbre dont les graines sont connues pour leurs propriétés fongicides, l'Inde a également réussi à faire invalider des licences pour le curcuma, épice aux vertus antiseptiques et cicatrisantes, et pour un dérivé du riz basmati. Mais ce n'est qu'une infime part du problème. Selon une étude réalisée en 2003 par le NISCAIR, environ 7.000 brevets dans le monde sont basés sur des connaissances indiennes.
     Si l'Inde ne prévoit pas de se lancer dans des batailles juridiques pour obtenir leur annulation, en raison du coût exorbitant que cela représenterait, les autorités espèrent que cette base de données évitera de futurs litiges.
     « Si nous avons toutes les données dans le TKDL, nous n'aurons pas besoin de dépenser des millions de dollars », estime Ajay Dua au ministère du Commerce.

     Il est par ailleurs actuellement difficile de prouver que des brevets déposés à l'étranger ne portent pas sur des innovations mais des connaissances souvent exportées par des exilés indiens. Ces informations sont largement disponibles en Inde, mais souvent dans des langues anciennes comme le sanscrit ou des langues régionales, le tamoul par exemple. Pour surmonter cet obstacle, V.K. Gupta a réuni un groupe de 150 experts en médecine traditionnelle, scientifiques, médecins, avocats et informaticiens chargés d'élaborer sa base de données numériques.
     Plutôt que de traduire les manuscrits, ils ont répertorié les documents dans des classifications utilisées pour l'examen des brevets. Ces données seront mises à disposition dans plusieurs langues (hindi, anglais, allemand, français, japonais et espagnol) grâce à des logiciels de traduction spécialement mis au point. Plus de dix millions de pages ont déjà été téléchargées dans le système, qui devrait en contenir 30 millions d'ici fin 2006, précise V.K. Gupta.
     Ces informations pourront être utilisées par les chercheurs dès que les protections technologiques et juridiques destinées à éviter une utilisation frauduleuse auront été mises au point.

     La lutte contre le biopiratage n'est pas simplement une question de fierté nationale. Elle a également des enjeux financiers importants. Il en coûte plusieurs milliards de dollars et des années de recherche aux groupes pharmaceutiques pour lancer un nouveau médicament sur le marché, un coût qui est réduit si ce lancement est facilité par les connaissances traditionnelles.
     En outre, l'un des objectifs du projet est de s'assurer que les populations locales bénéficient de l'éventuelle utilisation de leurs connaissances dans l'élaboration de ces produits. « Les pays en voie de développement réclament tous un partage des bénéfices », conclut Ayay Dua.

Sur le Net :
http://indianmedicine.nic.in/


 

     
© Jaïa Bharati