« Homelands » au Pakistan

(Les « patries » du Pakistan)


par Claude Arpi

 

Traduction de l'article « Homelands in Pakistan » de Claude Arpi
Paru sur « rediff.com » le 26 avril 2002


     Une des façons de me relaxer est de regarder les programmes sportifs à la télévision. Sur la même chaîne que les sports, PTV (Pakistan TV) transmets ses informations et très souvent je jette un coup d'œil. Les programmes de musique et les feuilletons, je dois dire, ne sont guère différents des feuilletons hindis diffusés sur la chaîne Sahara. Si l'on faisait un test auprès des étrangers pour savoir auquel des deux pays appartient tel ou tel programme, très peu le devineraient

     Il en va de même pour la publicité. Cela n'est sans doute pas étonnant, pour deux nations qui partagent 5 000 ans d'histoire (moins 50).

     Mais une chose est radicalement différente et cela personne ne peut manquer de le noter, ce sont les informations.

     Quelle que soit la détente que me procure la chaîne des sports elle disparaît toujours très vite dès que j'entends (et vois) la propagande constante et systématique contre l'Inde. Il semble que cette nation (ou du moins son gouvernement) n'ait eu durant ces 50 dernières années, qu'une seule obsession, l'Inde.

     Au sein de cette obsession, s'en trouve une autre, le Cachemire. Il est impossible de regarder un simple bulletin d'actualités ou un débat sans entendre parler des « excès commis par les forces indiennes de sécurité sur le peuple du Cachemire luttant pour son autodétermination » – bien que ce soit toujours la même séquence des forces de sécurité affrontant la foule durant l'une des grèves générales à Srinagar que l'on nous montre, encore et toujours.

     Un nouveau sujet a fait récemment son apparition sur PTV (Pakistan TV) : la regrettable émeute du Gujarât, qui suivit l'incident de Godhra [1]. Depuis on assiste au Gujarât à une explosion de violence, et PTV News semble s'en délecter. Le ton est, « N'avions-nous pas annoncé qu'ils [les Hindous] le feraient ? ». C'est tellement excessif que l'on a le sentiment que le Pakistan n'est pas totalement innocent dans ces incidents [2].

     Cela ne se produit pas uniquement à la télévision, mais aussi sur d'autres médias qui sont ravis de cette nouvelle occasion de porter un coup à l'Inde. Par exemple, un site web pakistanais d'actualités, « Paknews.com », diffusait le mois dernier un article qui titrait : « Dieu merci, nous avons le Pakistan. »
     Non seulement ils déclaraient que « le génocide contre les minorités n'est pas nouveau en Inde ou dans les zones occupées par les Indiens », mais ils franchissaient un pas supplémentaire en annonçant la division de l'Inde. Pour étayer ces propos, ils citaient des médias américains : « Cela a amené des propos très vifs de la part d' Information Times, un média américain à Washington DC, sur le découpage de l'Inde en plusieurs petits pays où les minorités pourraient être représentées au gouvernement et être ainsi capables de protéger leurs droits. L'idée de partition ré-émerge 55 ans après. En effet, l'argument sous jacent de La Théorie des deux Nations, qui était basée sur la création du Pakistan, havre de sécurité pour les musulmans, est de nouveau d'actualité et applicable en Inde. Mais cette fois, plutôt que de créer de nouveau une grande disparité entre deux pays (l'Inde est huit fois plus grande que le Pakistan), il est proposé de découper l'Inde en plusieurs petits pays, de tailles et de ressources égales. »
     Au Pakistan comme à l'étranger, chaque Pakistanais prie pour la sécurité de ses frères musulmans en Inde, et pense, « Dieu merci nous avons le Pakistan », « Merci Dieu pour la prévoyance d'Iqbal et de Jinnah qui ont créé cette patrie. »

     Alors qu'il n'est pas certain que tous les Pakistanais prient pour le morcellement de l'Inde, ces articles soulèvent un point très intéressant : n'est-ce pas le Pakistan qui est sur le point de se balkaniser ?

     Récemment, le magazine « Fortune » a publié un long article intitulé « La Nation prise en otage » de Richard Behar, qui examine en profondeur la situation catastrophique de l'économie pakistanaise. Il ne fait aucun doute que le Pakistan est proche d'un effondrement économique.

     Voici les propos recueillis par Behar de l'un des dirigeants de l'organisation jihadie [3] Sipah-e-Sahaba, dans la ville de Quetta : « Le 11 septembre, c'est la faute des Juifs, Dieu détruira Bush ». Il condamne aussi Musharraf pour la défaite des Talibans et fournit tranquillement au magazine « Fortune » des détails sur le paiement, la logistique et les soldats que le Sipah avait infiltré à travers la frontière « passoire » pour aider les Talibans.

     Voilà ce qu'en dit Behar : « La mort de Pearl et l'attentat à la bombe mi-mars d'une église protestante à Islamabad sont seulement les signes les plus visibles du dysfonctionnement de la nation – appelons ça Problemistan – un pays qui se vante d'être un allié des US dans la guerre contre le terrorisme, mais qui héberge probablement plus de terroristes que n'importe quel endroit sur terre. »

     Il est seulement l'un des nombreux journalistes qui commencent à se rendre compte que le meilleur allié des US dans cette partie du monde est en fait le plus grand nid de terroristes et que Musharraf, malgré toutes ses déclarations contradictoires, ne peut rien faire même s'il le voulait (et ce n'est pas du tout certain qu'il le veuille).

     Un autre exemple de la faillite du pays est le discours dramatique tenu le 12 janvier par Musharraf, annonçant que les groupes jihadis ne pourraient plus opérer à partir du sol pakistanais. Pour donner à ses mentors américains une preuve de sa bonne foi, il fit arrêter 2 000 militants (sur quelques millions). La plupart d'entre eux sont aujourd'hui en liberté.
     En effet, lorsque la Haute Cour de Lahore donna instruction au Gouvernement du Pendjab de fournir les éléments des procès-verbaux de ceux qui avaient été arrêtés, celui-ci en fut incapable. Par exemple, le professeur Hafeez Mohammad Saeed, leader de l'organisation prohibée « Lashkar-e-Tayiba » inculpé pour atteinte à l'ordre public à cause de ses discours incendiaires, a été relâché, car le décret concernant le maintien de l'ordre public ne permet pas au gouvernement de détenir un individu plus de 90 jours.

     Mais des problèmes plus sérieux attendent Musharraf ; il peut prier pour la division de l'Inde, mais il y a aujourd'hui de fortes probabilités pour que cela se produise au Pakistan.

     Tout d'abord, il existe de vastes parties du territoire sur lesquelles il n'a aucun contrôle, les pires étant les zones tribales à la frontière avec l'Afghanistan. Il y a quelques semaines un nouvel article rapportait l'arrestation du principal lieutenant d'Oussama Ben Laden, Abu Zabaydah, à Faislabad. Il s'avère que les agents des services secrets américains avaient arrêté des Pakistanais à Kaboul qui les avaient renseignés à propos du lieutenant de Ben Laden.
     Une autre histoire a fait surface quelques jours plus tard : Ben Laden lui-même aurait été dans cette même maison qu'il aurait quittée le jour précédant le raid conjoint des forces de sécurité pakistanaises et du Bureau Fédéral d'Investigation sur Faislabad (probablement informé par un de ses contacts de l'ISI, la police secrète pakistanaise).      On peut imaginer la situation dans les territoires frontaliers connus pour leur « perméabilité » si Ben Laden a pu se cacher au cœur même du Pendjab ! (notons que Musharraf a annoncé pendant des mois que Ben Laden était mort mais cette fois-ci il n'a pas fait de commentaires).

     Le district connu comme » Administration Fédérale des Organisations Tribales » a un long passé d'anarchie. Cela est même antérieur au 19ème siècle quand les Anglais étaient les maîtres du sous-continent… excepté pour un territoire : la terre des Pachtounes (Pathans).
     Mais l'Empire était toujours plein de ressources : un haut diplomate anglais, Sir Mortimer Durand, fut mandé pour partager cette terre en deux. Il le fit avec sa plume, et les Pachtounes se retrouvèrent dans deux pays différents, l'Afghanistan et l'Inde britannique. Mais encore à ce jour, les tribus pachtounes de chaque côté de la « ligne Durand » ne reconnaissent pas l'existence de ce trait de plume. On va même jusqu'à dire que les liens tribaux et ethniques sont, pour les Pachtounes, plus forts que leur foi en l'islam.

     La division n'aida pas beaucoup les Anglais et ils n'eurent pas d'autres options que de donner leur autonomie à ces deux territoires. Cela ne découragea pas la population de rêver à la réunification des terres pachtounes. Dans les premières années qui suivirent l'indépendance du Pakistan, le gouvernement d'Afghanistan discuta de l'affaire avec le Pakistan via Washington, qui était partagé sur la validité de la « ligne Durand ». Mais l'administration des États-Unis savait que si les revendications de Kaboul étaient acceptées ce serait la fin du Pakistan en tant qu'État. Et ce n'était pas leur intérêt, d'un point de vue stratégique.

     Excepté le fait que Musharraf ait un contrôle très restreint sur le territoire, le retour du Roi Zaher Shah à Kaboul laisse peu de doute sur la ré-émergence du problème du « Pachtounistan ». La lutte entre l'Alliance du Nord, surtout composée d'Ubzecks et de Tajiks (comme Ahmed Shah Massoud), contre le régime pachtoune de Kaboul doit aussi être regardée dans cette perspective.

     C'était sûrement une des raisons pour lesquelles Islamabad devait contrôler le régime de Kaboul, et pourquoi l'ISI avec l'aide de la CIA installèrent les Talibans en Afghanistan.

     Après « Problemistan » et « Pachtounistan », l'autre casse-tête pour les Pakistanais en général, est le « Sindhistan ».

     Bien que le leader des « Mohajirs », Altaf Hussain, ait déclaré il y a quelques jours qu'il était neutre quant au référendum proposé par Musharraf [4], il n'en a pas toujours été ainsi et les tendances séparatistes du Sindh sont très présentes aujourd'hui. En septembre, l'année dernière, Hussain prononçait un discours enflammé par téléphone depuis Londres. Il déclarait qu'il « lancerait la lutte pour l'autodétermination » dans la province du Sindh au Pakistan. Il se disait prêt à approcher  « les Nations-Unis, les États-Unis, l'Inde et d'autres pays démocratiques ».

     Pour Hussain, 54 années passées sous le joug colonial du Pouvoir Panjabi, étaient suffisantes. Il déclara que la mission de sa vie était de libérer le Sindh.
     Hussain qui dirige les Mohajirs – environ 20 millions de musulmans qui ont migré de l'Inde vers le Pakistan pendant et après la partition de 1947 – constate que cette communauté n'a pas reçu ses droits au Pakistan. « Nous avons été abusés au nom de l'Islam. »
     Il accuse le pouvoir Panjabi de considérer les Mohajirs, les Sindhis et les Baluchis comme des individus à risques pour la sécurité lorsqu'ils obtiennent des postes au gouvernement, et a conclu : « Nul ne vous accordera vos droits, vous devrez les reprendre vous-mêmes aux usurpateurs. »

     En plus de tout cela, les zones du Nord occupées du Cachemire posent un sérieux problème au Pakistan.
     Un article de l'agence d'information chinoise Xinhua, signalait la semaine dernière que le col de Khunjerab entre le Sinkiang et le Pakistan serait finalement ré-ouvert en mai, pour la première fois depuis le 11 septembre.
     Ce col est l'un des endroits les plus stratégique de cette région du monde parce qu'il fait partie de l'ancien axe USA-Pakistan-Chine. Il ne faut pas oublier qu'Ayub Khan est à l'origine de la première rencontre Mao-Nixon dans les années 70. Peu après la destruction des Twin Towers, les tribus jihadies auraient pris le col et plus personne ne serait autorisé à le franchir. Le pari le plus sûr pour la Chine (et peut-être pour Musharraf) était de le fermer.

     Juste avant le sommet d'Agra [5], le général s'est entretenu à plusieurs reprises avec les autorités religieuses et politiques du Pakistan, y compris celles de la partie du Cachemire occupée par le Pakistan. Mais il n'invita aucun représentant des territoires du Nord (Gilgit et Baltistan) à ces discussions. La raison en fut connue plus tard : en juin 2001, des troubles éclatèrent dans la région de Gilgit, à cause des organisations sunnites qui contestaient la décision de l'administration locale d'introduire des livres religieux séparés dans les écoles pour les chiites (qui sont majoritaires à Gilgit). Embarrassé par cet incident, Musharraf stoppa toutes activités entre Gilgit et le Pakistan et imposa une censure très stricte.
     Dans les émeutes qui suivirent des milliers d'activistes de différents groupes politiques sunnites bloquèrent les routes de la ville de Gilgit pour empêcher les renforts pakistanais de se rendre sur place. Ceux-ci durent finalement être transportés par hélicoptères et les manifestants furent impitoyablement dispersés. Ceci n'est que l'un des nombreux incidents survenus récemment.

     Une attitude similaire à celle adoptée par Islamabad au Sindh et au Baluchistan fut notée par un journaliste indien qui visitait Gilgit en mars. Ali Mardan, le rédacteur de l'hebdomadaire local Naqqara, lui confiait : « Si le gouvernement continue d'ignorer les griefs des territoires du Nord, cela pourrait se terminer en lutte armée ». Il ajoutait : « Le Pakistan ne fait pas confiance au peuple de Gilgit-Balistan. À ce jour, nous n'avons jamais eu un secrétaire en chef ou un chef de police local. Ils sont toujours soit Pendjabis soit Pachtounes. » Une des personnes interrogées a déclaré au journaliste : « Au moins, dans votre partie du Cachemire, bien que ce soit un fantoche, c'est un Cachemiri musulman qui est à la barre. »
     Depuis 50 ans ces terres n'ont jamais été administrées par un Cachemiri et le Comité National du Cachemire lui-même, créé récemment par Islamabad sous le contrôle de Abdul Qayyum Khan, comprend très peu de membres cachemiris.

     Certaines parties du Pakistan peuvent continuer de « remercier Dieu pour la prévoyance d'Iqbal et de Jinnah d'avoir créé notre patrie », mais le fait demeure qu'il y a aujourd'hui plusieurs « patries » au sein du Pakistan. On ne voit pas comment le général, même s'il obtient un nouveau bail de 5 ans à la tête du Pakistan, sera en mesure de contenir les forces centrifuges avec ses réformes superficielles et ses discours grandiloquents contre l'Inde.

Claude Arpi




(Français, Claude Arpi vit en Inde depuis plus de 29 ans. Il est l'auteur de l'excellent ouvrage Tibet, le pays sacrifié publié aux éditions Calmann-Lévy en 2000, préfacé par le Dalaï Lama avec qui il entretient une longue amitié. Il est également l'auteur de deux autres livres : La politique française de Nehru 1947-1954 et Long and dark shall be the night : the Karma of Tibet.
Claude Arpi est non seulement un spécialiste du Tibet mais aussi des relations sino-indiennes et indo-pakistanaises. Actuellement il termine un nouveau livre sur le Cachemire.
Claude Arpi écrit aussi régulièrement des articles pour Rediff.com, le permier portail indien d'infor-mations et le journal indien The Pioneer.
E-mail : claude@auroville.org.in ou tibpav@satyam.net.in)

Notes :

[1] Le 27 février 2002, 58 pèlerins hindous étaient brûlés vifs dans le Sabarmati express en gare de Godhra par une foule de 2000 musulmans armés de cocktails Molotov, de bombes d'acide, de barres de fer, d'épées et de haches.

[2] Publié en mai 2002, le rapport de la commission d'enquête charger de faire la lumière sur l'attaque du train de Godhra, conclut que celle-ci a été organisée par des terroristes qui avaient prévu de faire brûler l'intégralité du train avec à son bord plus de 2 000 passagers. " C'est une action terroriste planifiée qui a échoué partiellement. Les auteurs de cet attentat ont reçu l'aide d'éléments jihadis ayant leur base à Godhra […] Ce fut un acte de terrorisme international qui visait à transformer le pays en un horrible chaudron de conflits intercommunautaires "

[3] Jihad : guerre sainte contre les non-musulmans.
Le 30 avril 2002 le Général dictateur du Pakistan organisait un référendum demandant aux Pakistanais de se prononcer sur son maintien ou non au pouvoir pendant cinq années supplémentaires. Ce référendum fut marqué par une très faible participation (10%) et une fraude massive qui permit au " oui " de l'emporter à 99%.

[4] En 2001, le Premier ministre indien A.B Vajpayee recevait le général dictateur pakistanais à Agra en Inde.

[5] En 2001, le Premier ministre indien A.B Vajpayee recevait le général dictateur pakistanais à Agra en Inde.



 

     
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