LA POSITION DE L'INDE VIS-À-VIS DU PAKISTAN
ET DES ÉTATS-UNIS

par François Gautier

 

     « Faudra-t-il que les États-Unis soient frappés au cœur de leur forteresse pour qu'ils se rendent compte du rôle que le Pakistan joue dans la promotion du terrorisme international », s'exclamait prophétiquement un officiel indien lors de la visite du Président Clinton à New Delhi il y a deux ans. L'Inde se plaint en effet depuis des décennies de souffrir du terrorisme islamique.

     Toute l'histoire commence en 1971, lorsque le parti de l'Awami League du Pakistan oriental remporte le maximum de voix aux élections générales, le Sheikh Mujibur Rahman aurait normalement dû devenir Premier ministre de tout le Pakistan. Mais il fut jeté en prison et l'armée pakistanaise commit un génocide sans précédent (dirigé principalement contre les hindous) au Pakistan oriental. Des centaines de milliers de réfugiés affluèrent en Inde. L'armée indienne intervint alors et écrasa les Pakistanais, qui se rendirent inconditionnellement avec 95 000 prisonniers. C'était l'humiliation la plus totale et la partition du Pakistan en deux – le Pakistan oriental devenant le Bangladesh – que les Pakistanais n'oublieront jamais. De cette défaite naîtront deux obsessions pakistanaises. D'abord, Zulfikar Ali Bhutto, le père de Benazir, réalise que jamais le Pakistan ne pourra battre le géant indien dans le cadre d'une guerre conventionnelle, et décide alors de doter son pays de la bombe atomique. C'est aujourd'hui chose faite : les services secrets américains estiment que dès le début des années 90, Islamabad possédait sept à huit petites bombes atomiques, chacune trois fois plus puissante que celle d'Hiroshima. Ensuite, il fut décidé de faire à l'Inde une guerre par procuration. Le Cachemire et le Pendjab, deux États frontaliers avec le Pakistan, ayant déjà chacun des problèmes séparatistes, furent sélectionnés. Cette stratégie a payé : durant les années 80, le Pendjab fut à feu et à sang ; et le Cachemire a été aujourd'hui radicalisé et islamisé, sans doute à jamais.

     Malheureusement, cette politique machiavélique eut aussi ses retours de manivelle : les nombreux groupuscules islamiques, qui utilisèrent pour base le Pakistan afin d'attaquer le Cachemire, décidèrent d'étendre leur djihad au monde entier, particulièrement contre le « Satan » américain ; c'est ainsi que de nombreux attentats, dont celui du World Trade Centre en 1993, avaient une connexion pakistanaise. Mais les États-Unis décidèrent de fermer les yeux, d'une part parce que le Pakistan avait prêté son territoire pour la guerre par procuration de Washington contre les Soviétiques en Afghanistan, mais aussi parce que l'on ne voulait pas « radicaliser » une nation jugée encore « modérément » islamique.

     Bien mal leur en prit. Car le nouvel élément des dernières années furent les madrasas, les écoles religieuses du Pakistan, d'où sortirent les Talibans. Là encore, l'Inde s'époumona à répéter que les Pakistanais, non contents d'être le seul État avec l'Arabie Saoudite, à reconnaître le Taliban, les entraîne, les arme, les finance (avec l'argent de la drogue) – mais surtout que des officiers pakistanais les encadrent.

     Le gouvernement pakistanais était-il au courant du complot terroriste contre les États-Unis ? Pas forcément. Mais il suffit que quelques-uns des terroristes aient été entraînés ou aient même transité par le Pakistan, pour que l'oncle Sam sévisse. Ce jour là, toute l'équation géopolitique en Asie du Sud changera : L'Inde, de pays suspect, pro-Soviétique pendant la guerre froide, deviendra l'allié privilégié – avant même la Chine, qui toujours soutenu le Pakistan, allant même, soupçonnent les services secrets américains, jusqu'à lui fournir la technologie nucléaire nécessaire à la bombe « islamique », ainsi que les missiles M-11 nord-coréens capables de porter des têtes nucléaires. Et le Pakistan, d'allié privilégié contre les Soviétiques, deviendra un des États soupçonnés de fomenter une djihad internationale.


François Gautier

New Delhi


(Écrivain, journaliste et photographe français, François Gautier, né à Paris en 1950, fut le correspondant en Inde et en Asie du Sud du Figaro pendant plusieurs années. Il vit en Inde depuis plus de trente ans, ce qui lui a permis d'aller au-delà des clichés et des préjugés qui ont généralement trait à ce pays, clichés auxquels il a longtemps souscrit lui-même comme la plupart des correspondants étrangers en poste en Inde (et malheureusement aussi la majorité des historiens et des indianistes).
François Gautier a été invité à présenter Un Autre Regard sur l'Inde à l'émission Bouillon de Culture en juin 2000.)




     
© Jaïa Bharati