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UN MILLIARD D’INDIENS ET UNE OCCIDENTALE

par François Gautier

 

     
Manmohan Singh et Sonia Gandhi     Sonia Gandhi a finalement refusé de devenir Premier ministre de l’Inde, laissant la place à Manmohan Singh, après que la bourse indienne se soit effondrée et que ses confidents lui aient chuchoté à l’oreille que beaucoup d’Indiens, qui n’avaient pas réalisé qu’en votant pour le Congrès ils allaient hériter d’un Premier ministre « italien », envisageaient de protester publiquement. Il semblerait même que Sonia Gandhi ait gardé la double nationalité, alors que la loi indienne ne le permet pas.

     Mais de voir les députés du Congrès, en pleurs, se mettre littéralement à plat ventre devant elle, l’implorant de reconsidérer sa décision alors qu’elle restait impassible, m’a mis profondément mal à l’aise.

     Comment est-il possible qu’un peuple d’un milliard d’âmes, un peuple à la civilisation si ancienne, si originale, si vivante encore aujourd’hui, ne puisse pas trouver un Indien, ou une Indienne, pour prendre la tête du pays et qu’il ait besoin d’une Occidentale pour le gouverner ?

     Tous les analystes politiques ont souligné que ce sont les Indiens pauvres qui ont rejeté le gouvernement du BJP, parce que son slogan « India Shining », « l’Inde qui scintille » n’était valable que pour la classe bourgeoise qui bénéficie de la libéralisation économique. Soit. Mais si vous connaissez bien l’Inde, si vous circulez partout dans le pays, comme je le fais, vous constaterez que le niveau de vie a également augmenté dans les villages, même s’il reste encore des inégalités sociales inacceptables.

     Il faut également savoir que pendant les trois mois qu’a duré cette campagne électorale, on a vu ici d’étranges alliances : le Congrès (supposément laïque), les communistes, les musulmans et la petite communauté chrétienne ont fait front commun. Les communistes surtout. Et si le communisme est moribond partout dans le monde, il est bien vivant en Inde, Les communistes du Bengale et du Kérala croient toujours fermement que le marxisme aura le dernier mot et va reprendre son ascendant sur le monde. D’ailleurs aujourd’hui, avec près de 60 sièges, ce sont eux qui portent le Congrès au pouvoir, et il va être totalement dépendant de leur soutien. Ils ont déjà fait savoir qu’ils vont imposer un freinage de la libéralisation et des privatisations, ce qui a provoqué un brusque affaissement de la bourse, entraînant la perte de dizaines de milliards de roupies pour les investisseurs.

     En Europe, on ne sait pas non plus que la plupart des journaux en Inde sont d’obédience marxiste, et qu’une télévision comme NDTV, par exemple, a fait une vaste campagne anti-BJP et pro-Sonia Gandhi, ainsi que « The Times of India », le quotidien indien à plus gros tirage. Les Britanniques ont laissé derrière eux une fascination pour la peau blanche et l’Occident, tout particulièrement chez la classe intellectuelle indienne, qui souvent ne trouve rien de mieux que de rejeter sa propre culture pour singer l’Occident…

     Ce qui est tout aussi choquant, c’est la couverture de ces élections par les correspondants étrangers en poste. Personne ne trouve à redire qu’une personne d’origine étrangère – qui a pris la nationalité indienne tardivement, et uniquement parce que son époux, Rajiv Gandhi, accédait au poste de Premier ministre –, catholique de surcroît, ait pu être si près de prendre la tête d’un pays qui compte 850 millions d’hindous, 120 millions musulmans et seulement 25 millions de chrétiens. Il y a là un certain relent de colonialisme qui laisse rêveur. Les Américains ont-ils jamais eu un Président né à l’étranger à leur tête ? Non, car leur constitution l’interdit. Et serait-il envisageable qu’en France, pays où la religion catholique est majoritaire, une femme indienne et de religion hindoue accède à la Présidence de la République ou au poste de Premier ministre ? Impossible !
     

     Je me rappelle encore ce qu’un confère du Figaro avait écrit en 1999, alors que Sonia Gandhi venait de prendre la tête du Congrès : « elle va apporter un peu de bon sens dans la vie politique indienne ». Voulait-il dire que les Indiens, ces « indigènes hindous » sont incapables de se gouverner eux-mêmes ? Par ailleurs, cette fascination que les journalistes occidentaux ont pour la dynastie Nehru-Gandhi me laisse également songeur. Pour eux, semble-t-il, l’appartenance à celle-ci accorderait un droit légitime à diriger le parti du Congrès et l’Inde ? Est-ce bien démocratique ? Mais serait-il concevable qu’en France, par exemple, Claude Chirac prenne la tête de l’UMP uniquement parce qu’elle est la fille de Jacques Chirac ? Impensable !
     Les journalistes français font également passer le Congrès comme défenseur de la laïcité face aux nationalistes hindous. Mais il faudrait rappeler que des lois communalistes, donnant par exemple aux musulmans le droit d’avoir plusieurs femmes et de divorcer en prononçant uniquement le mot « talak » trois fois, ont été passées par des gouvernements du Congrès. C’est le BJP qui souhaitait doter l’Inde d’un code civil commun, élément le plus représentatif d’un état laïque, mais il en a été empêché par les communistes alliés au Congrès et aux musulmans.
     Il est curieux aussi que la plupart des articles parlent d'un plébiscite en faveur du Congrès, et plus particulièrement pour sa Présidente Sonia Gandhi, alors qu'il n'obtient que 145 sièges sur 543, et 9 de plus que le BJP. La coalition de partis qu'il dirigeait n'en obtient que 220 au total. Avec bien moins de la moitié des sièges du parlement, nous sommes donc loin du plébiscite annoncé. En 1989, Rajiv Gandhi avait refusé de former un gouvernement alors que le Congrès venait de remporter 197 sièges. Le Congrès devra donc compter sur le soutien des communistes, qui obtiennent 60 sièges, et celui de plusieurs partis régionaux pour se maintenir au pouvoir. Cette situation ne peut que favoriser les chantages politiques. Ce que les communistes n'ont pas tarder de faire après avoir refusé de rentrer dans le Gouvernement.

     Je suis également gêné par les commentaires des indianistes français dans les grands quotidiens français. « Cette victoire de Sonia démontre la montée en puissance des basses castes », a par exemple dit Christophe Jaffrelot. Quelle sottise ! Cela fait 50 ans que les spécialistes de l’Inde en France du CNRS et du CERI matraquent les Français avec les problèmes des castes, le fondamentalisme hindou (un contresens total), la pauvreté et la tare de l’intouchabilité, occultant tout le côté positif de cet extraordinaire pays. Soit, il y a une petite part de vérité dans cela. Mais sait-on que le précédent Président indien, Mr Narayanan, était un intouchable ? Que l’actuel Président – dont la candidature a été soutenue par les supposés nationalistes hindous du BJP – est musulman ? Que le nouveau Premier ministre, Manmohan Singh, est sikh, et, rappelons-le, qu’il a failli être une catholique. Peut-on montrer plus grande tolérance ?
     On nous parle toujours de la misérable condition de la femme en Inde, mais pendant vingt ans, une femme, Indira Gandhi, dirigea le pays d’une main de fer. Avons-nous jamais eu en France une femme Président de la République?
     
     Je suis né occidental et chrétien, mais j’ai honte pour l’Inde de voir comment les leaders du Congrès, des hommes et des femmes qui sont souvent de grande intelligence, se sont mis à genoux devant une femme occidentale, qui est totalement ignorante des réalités profondes de l’Inde. Honte également de voir la vision condescendante que nous continuons à avoir de l’Inde.

     Il est temps que nous portions un autre regard sur cette future puissance, économique, politique, militaire et spirituelle du 21ème siècle.

New-Delhi, le 21 mai 2004.



      (Écrivain, journaliste et photographe français, François Gautier, né à Paris en 1950, fut le correspondant en Inde et en Asie du Sud du Figaro pendant plusieurs années. Il vit en Inde depuis plus de trente ans, ce qui lui a permis d'aller au-delà des clichés et des préjugés qui ont généralement trait à ce pays, clichés auxquels il a longtemps souscrit lui-même comme la plupart des correspondants étrangers en poste en Inde (et malheureusement aussi la majorité des historiens et des indianistes).
     François Gautier a été invité à présenter Un Autre Regard sur l'Inde à l'émission Bouillon de Culture en juin 2000.)




 

     
© Jaïa Bharati