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INTERVIEW DE FRANÇOIS GAUTIER


réalisée par « Les Indes Réunionnaises »

http://www.indereunion.net/actu/fgautier/interfgaut.htm

Reproduit avec l'aimable autorisation de François Gautier

et « Les Indes Réunionnaises »

 

Depuis des lustres installé dans ce pays qu'il aime tant : l'Inde, François Gautier, journaliste et écrivain, est une des personnes assez rares que l'on puisse présenter comme authentiques connaisseurs du pays. Il a et donne de celui-ci une image des plus positives et optimistes, à l'encontre d'opinions que d'autres se plaisent à diffuser. Retrouvons ici cette « autre » vision de l'Inde, se refusant au misérabilisme et aux clichés les plus folkloriques.

 

« En Inde, la culture est bien vivante et est principalement tournée vers l’intérieur »
François Gautier

 

François Gautier Indes Réunionnaises : François Gautier, pouvez-vous tout d'abord vous présenter aux visiteurs d'Indes réunionnaises ?

     François Gautier :  Je vis en Inde depuis trente-cinq ans. Je suis arrivé en 1969 par la route et me suis établi à Auroville, près de Pondichéry, après avoir rencontré la Mère. J’avais fait un peu de journalisme et de photographie avant de partir, et au bout de dix ans à l’ashram de Pondichéry, où je fus jardinier et méditant, j’ai commencé à faire du freelance dans le sud de l’Inde, texte et photos, avant de devenir correspondant du « Journal de Genève » en Asie du Sud, puis du « Figaro ». Il y a quatre ans, ma vie a changé complètement de direction : j’ai arrêté le journalisme de reportage, qui est quelque peu stérile et répétitif et me suis mis à écrire des livres et à faire des conférences sur l’Inde. J’enseigne également dans une école de journalisme à Bangalore et suis professeur de pranayama au sein du mouvement l’Art de Vivre.

     IR : Un trait majeur de votre vision de l'Inde est que l'Occident – la France en particulier – se fait une idée fausse de ce pays, de cette civilisation. Quelles sont selon vous ces erreurs véhiculées parmi nous ?

     FG : Le gros problème de l’Inde, c’est son image à l’étranger, particulièrement en Occident, une image de pauvreté, de corruption, d’inefficacité. Il y a plusieurs raisons à cela. La première, je crois, c’est un certain sentiment de supériorité néo-colonial qui nous reste : « la bombe, nous les Occidentaux savons la gérer, mais pas vous, peuple sous-développé », par exemple. Le deuxième facteur, c’est bien sûr l’image polythéiste de l’Inde, qui lui fait grand tort, alors qu’en fait les Indiens voient l’Unité totale dans la diversité la plus complète ; le troisième c’est la mauvaise image que les missionnaires anglicans et les marxistes propagent de l’Inde, une image d’intouchabilité, de pauvreté, de corruption et de sous-développement ; et la dernière, ce sont les images folkloriques qui subsistent dans l’imaginaire des Français et des Occidentaux : les fakirs, les maharajas, les palaces, les charmeurs de serpents, etc.

     IR : Dans les grandes lignes, quelles sont alors les « vérités » culturelles, sociales, religieuses, politiques, économiques... que votre long séjour en Inde vous a fait percevoir et qu'il faut retenir ?

      FG :  Culturelles : souvent dans un pays, la culture est quelque chose de passé que l’on fait revivre pour se remémorer son histoire ou pour les yeux des touristes. En Inde, la culture est bien vivante et est principalement tournée vers l’intérieur – pour les Indiens, par les Indiens – même si les touristes en profitent, comme à Puskhkar, par exemple, la foire aux chameaux.
     Sociales : bien sûr, les grands clivages de l’Inde sont sociaux, mais la notion de castes est fort mal comprise en Occident : dans l’Inde ancienne, les castes représentaient un système qui distribuait les fonctions au sein de la société, comme ce fut le cas des corps de métier dans l’Europe du Moyen Âge. Malheureusement, le système des castes fut corrompu au fil des âges par l’égoïsme humain et la tendance spontanée des hommes à toujours exploiter l’autre. Aujourd’hui la modernité tend cependant à niveler les castes – comment distinguez-vous un brahmane d’un intouchable au Hilton de Delhi ? – même si elles subsistent dans les villages.
     Religieuses : ce n’est pas la religion qui divise l’Inde, ce sont les intrus. Le christianisme des Chrétiens syriaques du Kérala, la première communauté chrétienne au monde, était syncrétique et avait adopté de nombreuses coutumes locales ; ce sont les Portugais de Vasco de Gama et d’Albuquerque, qui au 15ème siècle imposèrent un christianisme européen qui n’était pas adapté à l’Inde, scindant l’église syriaque en deux. Le soufisme, qui avait fait la synthèse de l’Islam et du Védanta hindou, a été éradiqué par les Sunnites intransigeants, particulièrement au Cachemire, où le dernier sanctuaire soufi, à Shrar-e-Sharif, a été brûlé par un mercenaire pakistanais il y a quelque années (j’y étais) ; même le bouddhisme à visage ouvert de Gautama a pris quelquefois le visage agressif qu'on lui trouve dans le bouddhisme cinghalais du Sri Lanka, ou bien le bouddhisme prosélyte de Goenka.

     IR : Quels grands enseignements retenez-vous de l'histoire de l'Inde, à laquelle vous vous êtes intéressé de près ?

      FG : L’Inde a toujours assimilé toutes les influences étrangères, c’est là sa grandeur. Les Indiens ont également toujours toléré la différence, c’est ainsi que toutes les minorités religieuses persécutées chez elles, les Juifs, les Parsis, les Chrétiens de Syrie, les Arméniens, les Tibétains aujourd’hui, ont trouvé refuge en Inde. Malheureusement elle n' a pas été payée en retour et les marchands arabes, qui s’étaient établis en Inde avant les premières invasion arabes du 7ème siècle et purent pratiquer leur religion en paix, se tournèrent contre les hindous dès les premiers pillages ; de même les Chrétiens du Kérala, qui aujourd’hui propagent un christianisme agressif. Je pense, aussi, comme Alain Daniélou ou Will Durant, que le invasions musulmanes ont constitué le plus grand holocauste de l’histoire de l’humanité, contre les hindous, dont l’histoire n’a jamais vraiment été écrite.

     IR : On ne décide pas de se fixer dans un pays si différent de celui de ses origines sans une motivation très forte : qu'est-ce qui vous a attiré et retenu en Inde ?

      FG : Lorsque je suis arrivé en Inde en 1969, je me suis immédiatement senti « à la maison ». Pourtant l’Inde n’est pas un pays facile pour un Occidental, car tout ici contredit notre culture et nos sens esthétiques, moraux et religieux sont quelquefois assaillis. Mais l’Inde m’a beaucoup donné : spirituellement d’abord et surtout l’enseignement de Sri Aurobindo, la puissance de la Mère, aujourd’hui le pranayama et la méditation tels qu’ils sont enseignés par Sri Sri Ravi Shankar ; professionnellement ensuite : on ne peut pas trouver un pays plus fascinant, plus riche et divers en sujets pour un journaliste étranger (malheureusement la plupart d’entre nous ne soulignons que le côté négatif et sensationnel de l’Inde), en plus il y très peu de journalistes français en poste, aussi la concurrence est mince ; sentimentalement, enfin, je suis marié à une Indienne qui a comblé ma vie.

     IR : Vous sentez-vous vous-même quelque peu Indien à présent ? Dans quelle mesure est-il possible de devenir Indien ?

      FG: Être un Occidental en Inde, c’est un peu jongler avec deux cultures : on ne peut pas se fondre totalement en Inde et devenir un Indien, ceux qui ont essayé se sont perdus ou sont devenus fous ; on ne peut pas non plus rester totalement Français car automatiquement l’Inde vous éjecte – nombreux sont les expatriés ou les correspondants étrangers, qui après trois ou cinq ans haïssent l’Inde ; je m’identifie donc à l’Inde, particulièrement à sa spiritualité et la qualité humaine des Indiens, mais je garde une petite part d’Occidental, dans la nourriture, la manière dont je m’habille, un peu de musique classique occidentale que j’aime et cinq semaines en France par an…

     IR : Vous êtes, je crois, allé dans des lieux auxquels peu d'Occidentaux ont accédé : lesquels retenez-vous particulièrement ? Pouvez-vous nous en parler plus en détail ?

     FG : Tawang ; la frontière entre l‘Inde et le Tibet. C’est un mini Tibet en Inde et comme il faut un permis pour y accéder, c’est un des rares endroits en Inde qui soit écologiquement protégé, où les arbres tombent sans que personne ne les ramasse, où les bananes poussent sauvages et où on ne rencontre personne pendant des centaines de kilomètres. Le no man’s land qui sépare les quatre derniers kilomètres avant le Tibet est fantômatique, car c’est par là que les Chinois descendirent sur l’Inde en 1962 et il reste des tensions assez fortes entre l’Inde et la Chine.
     La Ligne de Contrôle entre l’Inde et le Pakistan dans les Himalaya. J’y étais deux fois avec l’armée indienne ; on se fait tirer dessus au canon par les Pakistanais, mais c’est un pays de toute beauté, également préservé, car on n’y trouve plus âme.
     Ayappa, le grand festival hindou dans les montagnes du Kérala ; un endroit de toute beauté, où se retrouvent un million de personnes le dernier jour.

     IR : Et quelles sont les rencontres les plus marquantes que vous ayez faites en Inde ?

     FG : La Mère de Pondichery, sa rencontre a fait basculer ma vie ; le Dalaï-lama, que j’ai interviewé sept fois : je ne m’attendais à rien la première fois, mais j'avais au bout de dix minutes, sans comprendre pourquoi, l’envie de pleurer. C’est un homme extrêmement bon, qui a travaillé toute sa vie sur lui-même. Les gens simples de l’Inde, leur hospitalité, leur gentillesse, leur acceptation de l’Autre.

     IR :  Vous vous plaisez à évoquer l'Inde comme un pays prometteur pour l'avenir : quelle devrait être sa place dans le monde à plus ou moins long terme ? L'occidentalisation galopante de la planète ne risque-t-elle pas de noyer ces cultures indiennes qui ont traversé pourtant de périlleux millénaires ?

     FG : Encore une fois, l’Inde a toujours su assimiler les influences extérieures. Il est vrai qu’aujourd’hui elle fait face à la globalisation. Mais si vous observez attentivement, vous constaterez que MTV, par exemple, que ses producteurs américains avaient essayé d’imposer à l’Inde telle qu’elle est vue aux États-Unis, ou en Colombie, n’a pas marché. Aujourd’hui donc MTV a été indianisée ; c’est un mélange de rap punjabi, de pop hindi et de musique de films hindis. Même chose pour Mac Donald : ils ont été obligés d’introduire des plats végétariens et de mettre du chili dans leurs burgers. Cela ne veut pas dire que l’Inde n’a pas succombé : dans les grandes villes, les jeunes Indiens ont souvent perdu leurs racines et veulent singer l’Occident. Alors seul l’avenir dira si l’Inde assimilera cette influence-là – heureusement, 80% de l’Inde est encore rurale. Je le crois.
     L’avenir de l’Inde ?
     C’est la future super puissance d’Asie. Les Français, tout obnubilés qu'ils sont par la Chine, se sont à peine rendus compte que l'Inde est en train d’émerger. Pourtant, avec une classe moyenne de 200 millions d'âmes, l'Inde est un énorme marché potentiel de biens de consommation. Les Français savent-ils que cette nation est la cinquième puissance industrielle mondiale, la septième puissance nucléaire, qu'elle possède le plus grand réservoir de matière grise de notre planète, que ses savants construisent de A à Z des fusées qui font de l'Inde un des futurs concurrents d'Ariane, ou que ses informaticiens concoctent des programmes pour la Carte Visa, ou Swissair, et ont exporté l'année dernière pour un milliard de francs de programmes informatiques ?
     Ceci ne nous a toutefois pas empêchés d’investir dix fois plus en Chine qu’en Inde. Pourtant, non seulement « l'autre » géant d'Asie a su préserver sa trame démocratique depuis cinquante ans, cela malgré ses immenses problèmes démographiques et tous ses séparatismes, mais en plus, il offre des conditions de travail bien supérieures à celles du géant chinois : l’Inde possède par exemple un système juridique qui protège les contrats (ce qui n’est pas le cas en Chine), l'anglais est parlé dans tout le pays, (idem) et le couvercle de la marmite a été enlevé depuis longtemps. Ainsi depuis cinquante ans, tous les séparatismes, révoltes, excès, ont déjà bouillonné à la surface, sans affecter la trame démocratique de ce pays, preuve s'il en est de la stabilité future de l'Inde, qui assurera sécurité et rentabilité aux investissements étrangers. L'Occident a misé presque tous ses pions sur la case Chine. Mais lorsque tôt ou tard, la main de fer qui discipline les Chinois va disparaître, le continent chinois pourrait connaître une période d'instabilité politico-économique et les investissements occidentaux s'en trouveraient gravement atteints. Ne serait-il donc pas temps de se tourner vers l'autre géant d'Asie ?

     IR : La population indo-réunionnaise est en grande partie composée de descendants d'engagés tamouls et de commerçants gujaratis musulmans : qu'auriez-vous envie de leur dire sur leurs actuels « cousins » demeurés en Inde ?

     FG :   Liez-vous à l’Inde, investissez une partie de vos gains en Inde, envisagez de revenir à temps partiel ou complet en Inde. L’avenir est en Inde. Il faut que les Indiens expatriés de par le monde, qui ont réussi, fassent comme leurs frères chinois : aider ce grand pays, si mal compris, à atteindre sa destinée.





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La page http://www.francoisgautier.com/mywork.htm permet en particulier d'accéder à de très nombreux articles, en anglais et en français, ainsi qu'à ses ouvrages en version virtuelle : Un autre Regard sur l’Inde (Éditions du Tricorne, 2000), Swami, PDG et moine hindou    (J.-P. Delville, 2003), L'Inde au féminin : Rencontre avec des femmes remarquables (Albin Michel, 2004), Arise O India (Éditions Har Anand, 2000, trois rééditions) Guru of Joy (India Today Book Club. New Delhi, 2002).

 

 
Un Autre Regard sur l'Inde, François Gautier

 


 

      
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