href="invasion-mi.htm" href="bblal-indoeuro.htm" href="cambay.htm" href="invasion/index.htm" href="aryen-sa.htm" href="indiatoday/index.html" href="contes-legende/krishna-leela/index.htm" sarasvati, indus, yoga, spiritualite, Michel Danino, Claude Arpi, Max Muller, Harappa, invasion aryenne, aryen, veda, Jaia Bharati, information sur l'Inde, Sri Aurobindo, culture indienne


 


La polémique sur l'invasion aryenne de l'Inde

Jean-Yves Lung

 

Article paru dans La Revue de l'Inde N°3 – avril/juin 2006

     


     Depuis plusieurs années, la théorie d'une invasion de l'Inde par des peuples « aryens » qui seraient venus d'Asie Centrale autour de 1500 ans av. J.-C., avec leur langue, leurs rites et leur culture, est remise en question. Il n'y a là rien de choquant en soi, la capacité d'une thèse scientifique étant d'être « falsifiable », selon le mot de Karl Popper, c'est-à-dire ouverte à la remise en question et à l'approche critique. Mais s'agit-il d'une thèse scientifique ? Dès son origine, elle s'est trouvée mêlée de motifs politiques et utilisée délibérément pour démontrer aux Indiens l'inanité de leur indianité.

     En effet, la théorie d'une invasion de l'Inde par une « race aryenne » (concept inconnu dans l'hindouisme) est à l'origine une conjecture sans aucune base probante, émise par Max Müller, indianiste allemand employé par la Compagnie des Indes orientales et chrétien militant, dont les motifs étaient n'étaient pas purement désintéressés : dans une lettre à sa femme, il confesse qu'il a bientôt terminé la traduction des védas, et que les Indiens pourront vérifier par eux-mêmes l'absurdité superstitieuse qui est le fondement de leur religion. L'Inde serait bientôt prête à recevoir la révélation chrétienne. On comprend mieux pourquoi la Compagnie des Indes orientales, une des entreprises coloniales les plus cruelles qui ait existé, finançait généreusement ses recherches érudites. Elles s'inscrivent en fait dans une stratégie extrêmement lucide du colonisateur britannique. À l'époque où Marx ne voyait en la culture qu'une simple superstructure reflétant les modes de production, les Britanniques, plus pragmatique, y voyaient une variable déterminante du pouvoir. Diviser, déculturiser et christianiser l'Inde pour mieux la dominer, telle était la stratégie [1].

     On ne peut qu'admirer la lucidité d'une telle entreprise, qui nous révèle peut-être la nature profonde du colonialisme, porteur d'un objectif plus culturel qu'économique ou politique, la création d'un clone du colonisateur dans la matrice du colonisé se révélant ici à la fois le but et le moyen principal de la domination de l'Occident sur le reste du monde.

     Les Britanniques usèrent et abusèrent de la thèse de l'invasion aryenne, si obligeamment fournie par l'érudit importé, laquelle s'avérait si utile pour « diviser pour mieux régner ». L'Inde, disaient-ils, est une terre d'invasion ; nous ne sommes que les derniers envahisseurs, les cousins civilisateurs. Il n'y a pas de culture indienne, il n'y a que des sédiments venus d'ailleurs. Les Britanniques et les musulmans ne sont pas plus des colonisateurs que les hindous eux-mêmes. Les « dravidiens » du Sud sont les victimes des « aryens » du Nord. Tout bien pesé, y a-t-il même une réalité indienne ? Dans le climat de supériorité raciale de la fin du XIXème siècle européen, cette théorie « indo-européenne », bientôt changée en « indo-germanique » – avec les conséquences que l'on sait – leur semblait la plus naturelle du monde et n'avait nul besoin d'étayer scientifiquement pour convaincre ; il suffisait qu'elle confirme le « fardeau de l'homme blanc » dans sa mission civilisatrice pour apparaître comme vraie.

     N'importe quelle théorie ayant subi des influences aussi déformantes dans sa conception et son développement serait immédiatement soumise au crible de la critique, par simple respect de l'éthique scientifique. Curieusement, ce n'est pas le cas ici. Au contraire, ceux qui protestent contre la validité de la théorie sont accusés des motifs politiques les plus sombres – c'est le criminel accusant sa victime !

     Il faut dire que le contexte présent n'y est pas favorable. En Inde comme ailleurs, la critique de l'invasion aryenne remet en question un establishment : critiquer la validité d'une thèse aussi fondamentale quant à l'histoire de l'ancien monde signifie d'abord remettre en question des autorités universitaires et leurs travaux. Or ces autorités dirigent des thèses, gèrent des budgets, attribuent des postes, décident de production éditoriales et du contenu des manuels scolaires : c'est tout un système d'intérêts qui est remis en question dans sa légitimité. On comprend que le débat s'envenime. De plus, en Inde il s'est politisé : croire en l'invasion aryenne, c'est être marqué à gauche, du côté du Congrès et des sécularistes ; ne pas y croire, c'est être marqué à droite comme fanatique du fondamentalisme hindou ; il n'y a plus de position neutre ni d'espace où la question pourrait être sereinement posée. Avec l'importante communauté indienne présente aux États-Unis, la question et les polémiques qui l'accompagnent ont traversé les continents : le California Board of Education, pris entre deux feux, ne sait plus ce qu'il doit mentionner de l'Inde dans ses manuels scolaires. Enfin, les dernières fièvres du monde islamique à propos des caricatures de Mahomet favorisent l'amalgame : toute remise en question de la théorie de l'invasion « aryenne » serait une défaite de la libre pensée face à l'obscurantisme religieux partout renaissant.

     Pourtant la question n'est pas innocente politiquement : partant des prémices d'une invasion « aryenne », conjecture toute théorique, c'est à la destruction de l'identité indienne – donc de l'Inde – que l'on arrive, avec toutes les conséquences géopolitiques que cela entraîne pour l'Asie du Sud, sujet éminemment politique s'il en est ! Or les hindous ont beau chercher dans leurs traditions, ils ne trouvent aucune mention d'une quelconque invasion ni d'aucune « race ». Même les « dravidiens », les prétendus envahis, ne se souviennent pas de l'avoir été ! Quant au mot arya, il connote en Inde un idéal de noblesse intérieure, un comportement, non un caractère racial ni une langue. Demander aux Indiens de croire qu'ils sont le produit d'une invasion « aryenne » revient à leur demander de nier tout ce qu'ils savent sur eux-mêmes et d'accepter pour vrai ce qu'ils savent maintenant être une fraude politiquement motivée.

     Le fait que le mot arya, un des plus significatifs de l'ancienne culture indienne, leur ait été dérobé pour soutenir des théories racistes nées en Europe semble aux Indiens inconvenant, un pillage du meilleur de l'Inde mis au service du pire de l'Occident. Lorsqu'en plus, cela leur est retourné par des « experts » occidentaux qui leur expliquent benoîtement que tel est le contenu de leur culture, alors que tous leurs écrits disent le contraire et que les anciennes prières de paix qu'ils chantent chaque jour sont pour tous les hommes qui peuplent la terre comme une même famille, vasudaiva kutumbakam, ils se sentent trahis au plus profond d'eux-mêmes, interdits de parole, interdits d'être ce qu'ils sont. L'Inde aimerait être autre chose qu'un objet de projection des fantasmes de l'Occident.

     L'Occident, se disent-ils, qui a répandu sa religion par le fer et le feu, inventé et exporté l'Inquisition, justifié l'esclavage, instauré l'apartheid, donné naissance au génocide et à l'holocauste, mis le monde au pillage, et généralisé la soif de profit comme moteur du développement au nom des droits de l'homme, est-il en position de juger l'Inde sur quelque plan que ce soit ? Il faudrait pour cela qu'il commence à se juger lui-même au nom de ses propres valeurs avant de vouloir à tout pris sauver les autres, et qu'il laisse à l'Inde le soin de définir ce qu'elle est et ce qu'elle veut-être.

     Nous n'entrerons pas ici dans les arguments pour ou contre l'invasion « aryenne », ni dans ce qui caractérise l'hindouisme, mais nous souhaitons vivement que la recherche de la vérité, commune aux deux cultures, prenne le pas sur les passions qui l'obscurcissent. Il est vrai que la naïveté scientifique de certains hindous est parfois proprement confondante et qu'ils ne jugent pas toujours nécessaire d'intégrer la rigueur scientifique à leur propre démarche. Les Indiens ont souvent un rapport d'amour avec leur culture, ils y devinent partout quelque chose d'adorable et ont pour chacun de ses éléments les yeux de Chimène plutôt que ceux de Sherlock Holmes. Il y a quelque chose d'authentique dans cette attitude, que l'on peut et doit respecter. Cependant, transférée telle quelle dans les domaines des sciences exactes et humaines, elle produit des résultats parfois surprenants. La confusion entre le symbolique et le littéral, la réalité intérieure et l'objectivité extérieure, peuvent être la source d'une confusion qui leur jouera plus d'un tour. La recherche de la vérité au delà de toute préférence et idée préconçue reste un impératif pour toutes les cultures, un dharma nécessaire qu'il nous faut cultiver si l'on veut qu'elles deviennent un jour capables de se parler. Les mots védiques satyam, ritam, brihat – le vrai, le juste, le vaste – furent les premiers mots et restent les derniers de toute recherche de connaissance vraie, qu'elle soit spirituelle, philosophique, morale ou scientifique. D'un autre côté la véhémence avec laquelle certains professeurs occidentaux – par ailleurs forts érudits – veulent expliquer aux Indiens ce qu'ils sont, alors que l'essentiel de l'hindouisme leur a manifestement échappé, a quelque chose de déplacé : on ne peut étudier une culture en lui retirant le droit à la parole ni en la décomposant au point où elle n'existe plus. En attendant que les deux camps apprennent à se parler et à trouver ensemble sur quelles bases communes ils peuvent le faire, je propose que nous fassions nôtre cette déclaration de Serge Moscovici sur les approches des cultures autres :

     « Précepte moral pour commencer : chaque réalité, chaque groupe, chaque espèce mérite d'être envisagé dans sa plénitude, dans sa concrétion, avec le respect que l'on doit à son originalité. Les êtres, quels qu'ils soient, ne sont pas le passé, les précurseurs, les ratés des autres : ils sont surtout eux-mêmes, leur éclatant présent. Si nous tenons à les penser, à les saisir dans la différence, ne les pensons, ne les saisissons pas, eux, dans le manque, dans la négation, mais pensons-nous, saisissons-nous alors comme une de leurs métamorphoses, c'est-à-dire restons dans l'affirmation conjointe [2]. »

     La recherche commune d'une « affirmation conjointe » est la seule base possible pour une rencontre des cultures ; c'est donc cet objectif qu'il nous faut consciemment choisir.

Jean-Yves Lung

(Diplômé de Sciences Politiques, enseignant-chercheur au Sri Aurobindo International Institute for Educational Research (SAIIER) à Auroville, en Inde)

 

Notes :

[1] Thomas Babington Macaulay (1800-1859), fut l'un des architectes de cette stratégie et de l'établissement de l'Empire britannique en Inde. Il énonça un programme d'éducation destiné à déraciner toute culture indienne.

[2] L'unité de l'homme, Colloque de Royaumont, Le Seuil, Paris, 1974, p. 770




 

     
© Jaïa Bharati