Un Autre Regard sur l'Inde, François Gautier

 

UN AUTRE REGARD SUR L''INDE


Chapitre 10

Le nationalisme indien



 
 
 

    L'idée de patrie ne peut naître que dans un groupe social qui
se sent menacé. La notion de Polis chez les Anciens grecs ne
put se développer que dans le contexte d'une guerre entre les cités.
                                              (Deleury, le Modèle Indou)

    
     
     Il faut espérer qu'un jour l'histoire de l'indépendance indienne sera entièrement réécrite. Car en fait, ce qui est enseigné aujourd'hui, à la fois en Inde et en Occident, c'est souvent l'histoire du superficiel, de l'apparent, du mensonger même. Et ce sont fréquemment ceux qui ont contribué le moins à l'indépendance de l'Inde – ou pire, ceux qui sont en partie responsables de ses terribles traumatismes – qui occupent les places d'honneur, alors que les hommes qui avaient la vision d'une réelle indépendance ont été oubliés par les historiens.
     L'histoire officielle veut nous faire croire que le mouvement pour l'indépendance indienne commença avec le Congrès national indien. Mais en fait, le Congrès fut créé par les Anglais afin de mieux contrôler les Indiens. C'est en effet un Britannique, A.O. Hume, qui fonde le Congrès en 1885, avec le but « de permettre à tous ceux qui travaillent pour le bien national [britannique] de se rencontrer, de discuter et de décider des opérations politiques à mener pendant l'année. » Et jusqu'à la fin du 19e siècle, le Congrès considérera l'empire britannique en Inde comme « une prescription divine » et se contentera de critiquer modérément le Gouvernement, tout en réaffirmant sa loyauté à la Couronne « et sa foi dans le libéralisme et le sens inné de justice des Anglais. »
     C'est ainsi que pendant longtemps les Britanniques traitèrent le Congrès avec indulgence et l'utilisèrent pour justifier la continuation de leur occupation en Inde. Mais très vite, bien évidemment, cette attitude se mua en méfiance, puis en une hostilité grandissante lorsque le Congrès, réalisant sa bêtise, se tourna vers une agitation constitutionnelle pour obtenir du parlement anglais quelques lois favorables aux Indiens. Les Anglais jetèrent bien quelques miettes ici et là, telle la nomination de Lord Sinha au Conseil Exécutif du Gouverneur. Mais cela ne changea pas grand chose, car Lord Sinha, trop heureux de sa position, se contenta de singer ses maîtres.




     Les premiers Indiens qui adhérèrent au Congrès avaient été pour la plupart éduqués en Angleterre et s'en étaient retournés dans leur pays imbus d'un libéralisme anglo-saxon, saupoudré de marxisme. « Ainsi, écrit Alain Daniélou, s'expliquent les principaux caractères du mouvement appelé Congrès national indien, révolte non pas des masses indiennes, des princes ou des lettrés traditionalistes, mais d'une minorité anglicisée, à qui l'on refusait l'égalité hors de l'Angleterre. » [1] Cette minorité anglicisée était le fruit de la politique britannique abordée dans le chapitre précédent, qui consistait à former une petite élite indienne destinée à servir aux niveaux intermédiaires de la bureaucratie du Raj. C'est ainsi que non seulement les leaders du Congrès étaient « modérés » – et c'est d'ailleurs ainsi qu'on les appellera – mais ils étaient surtout en grande partie coupés de la réalité indienne, de son génie ancestral et de la grandeur de son peuple rural. Et c'est pourquoi ils devinrent les plus farouches ennemis de l'hindouisme – ainsi que leurs descendants continuent à l'être aujourd'hui. Du coup, la masse rurale de l'Inde, profondément hindoue, avait du mal à s'identifier avec ces leaders du Congrès, modérés et occidentalisés. « Le caractère non-indien de l'idéologie du Congrès provoqua l'hostilité de larges sections de la population, entre autres des mahrattes, [du Maharashtra, dont la capitale est Bombay], fiers de leur tradition religieuse et politique, et des musulmans, peu intéressés par la culture occidentale », [2] considère Alain Daniélou. Le Congrès incita alors à la création de mouvements hindous « réformés », tels l'Arya Samaj, ou le Brahma Samaj, à travers lesquels il pouvait attaquer l'hindouisme sous prétexte de le transformer, ce qui est parfaitement acceptable pour les hindous, qui ont toujours toléré au sein de leur religion des mouvements divergents. « Le Congrès encouragea des organisations culturelles qui s'inspiraient de l' idéalisme anglo-saxon, pittoresquement déguisé sous des oripeaux indiens. La principale de ces organisation fut le Visva-Bharati, une école créée par Rabindranath Tagore à Shantinitekan au Bengale. » [3] Tagore, prix Nobel de littérature en 1913, était un disciple de Tolstoï, un ami de Romain Rolland et un poète d'une étonnante diversité. Mais il était profondément hostile à tout ce qui représentait l'hindouisme traditionnel et son œuvre reste peu connue des masses indiennes en dehors du Bengale. Ce sont ces chefs du Congrès des premières années qui initièrent le lent mais impitoyable anéantissement de la société hindoue. Les premiers gouvernements du Congrès qui furent instaurés en 1937 s'empressèrent de copier le système éducatif, culturel et politique britannique. Du coup, continue Daniélou, « Peu à peu se formèrent des mouvements culturels et politiques pour défendre la culture traditionnelle, la religion et la structure de la société hindoue. Le premier fut l'Hindu Mahasabha qui avait pour fin de contrebalancer l'influence de la Ligue musulmane. Puis, vers 1940, prit naissance, sous la direction d'un moine hindou d'une extraordinaire culture et intelligence, Swamy Karpatri, d'abord un mouvement culturel, le Dharma Sangha, puis un mouvement politique, le Jana Sangha, qui constitue encore aujourd'hui la principale opposition à la politique d'occidentalisation culturelle du gouvernement indien. » [4] Le Congrès, dont la plupart des journaux étaient de langue anglaise, présenta ces partis hindous comme barbares, fanatiques, ridicules ; et la presse britannique eut beau jeu de reprendre les propos de ses « confrères » indiens.  Aujourd'hui, rien n'a vraiment changé : les journaux indiens de langue anglaise continuent de « croquer » du hindou (fondamentalistes, nazis, racistes), fidèlement copiés en cela par les correspondants occidentaux, qui à leur arrivée en poste se tournent spontanément vers leurs confrères indiens pour comprendre ce pays si compliqué et contradictoire. Il fut ainsi facile de convaincre les Anglais que lorsqu'ils partiraient, il devraient transférer le pouvoir au respectable Congrès (après tout, nous sommes tous des gentlemen), même s'il ne constituait qu'une toute petite minorité occidentalisée, alors que l'immense majorité hindoue serait privée de ses droits. Le Congrès se radicalisa finalement, lorsque en 1942, Mahatma Gandhi, au nom du principe sacré de non-violence, décida que l'Inde ne participerait pas à l'effort de guerre britannique contre les forces de l'Axe. Du coup, les Anglais déclarèrent le Congrès illégal, emprisonnèrent la plupart de ses leaders et initièrent une politique de répression. Aujourd'hui on a fait des saints de ces militants (freedom fighters) du Congrès. Mais en fait, ils n'allèrent pas en prison pour l'indépendance de leur pays, mais tout simplement parce que Gandhi refusait de combattre le monstre nazi, ainsi que le dragon japonais, qui était alors aux portes de l'Inde.


 

     Mais alors, qu'est-ce donc que le vrai nationalisme ? Qui furent les véritables révolutionnaires de l'indépendance indienne, ceux qui avaient la vision du génie de l'Inde et qui voulaient qu'elle retrouve sa splendeur d'antan ? Le nationalisme indien diffère du nôtre, car en Occident, qui dit nationalisme, dit mouvements révolutionnaires gérés par la seule force de l'intellect et le pouvoir des armes. Mais la grandeur de l'Inde a toujours été sa spiritualité ; sa force a toujours été fondée sur le pouvoir de son esprit. Et ce n'est pas seulement les kshatriya, les guerriers, qui tiraient leur vitalité et leur héroïsme de cette source, mais aussi les brahmanes, les vaishyas et même les shoudras. C'est ainsi qu'en Inde, le mouvement nationaliste, le réveil de l'âme de l'Inde, commença à la source, c'est-à-dire dans son Esprit même.
     Quelquefois, l'âme d'une nation prédomine dans une région, ou au sein d'une culture particulière. En Inde, les meilleurs poètes, les philosophes d'exception et les grands mystiques ont souvent été originaires du Bengale. C'est le Bengale qui fut à l'avant- garde du tout premier mouvement nationaliste en Inde. Ce fut cet état de l'Est de l'Inde qui sonna le premier la trompette de la renaissance culturelle et spirituelle indienne. C'est ainsi que naquit au Bengale un homme qui ne savait ni lire ni écrire, un homme que les Britanniques ou les Indiens occidentalisés considéraient comme totalement insignifiant. Mais la force intérieure de cet homme était si grande, la vérité qu'il irradiait si puissante, que toute l'Inde accourut pour le rencontrer : lettrés, analphabètes, pauvres et riches, brahmanes et shoudras se rendaient jusqu'au temple de Dakshineshwar, près de Calcutta, et se prosternaient aux pieds de Shri Ramakrishna, un des plus grands sages du siècle dernier. En apparence, la présence de Ramakrishna à ce moment crucial de l'histoire de l'Inde n'a aucune relation avec le mouvement d'indépendance. Mais pour de nombreux nationalistes, elle était cruciale : « La rédemption de l'Inde, le travail titanique pour la sortir de son sommeil léthargique avaient commencé », écrit Nolini Kanta Gupta, un des premiers révolutionnaires indiens. Plus tard Narendranath Dutta, plus connu sous le nom de Swamy Vivekananda, Bengali lui aussi et disciple favori de Ramakrishna, formula les grandes lignes du renouveau nationaliste et spirituel de son pays. « Toute révolution en Inde exige d'abord une préparation spirituelle. Avant d'inonder notre nation d'idées socialistes, imprégnez-la de concepts spirituels. La première tâche qui nous attend donc, c'est d'extraire les grandes vérités contenues dans nos écritures sacrées, de les sortir de leurs monastères, de les arracher des forêts où se réfugient nos sannyasins, de les extirper des cœurs des sages et de les répandre sur notre terre, afin qu'elles se propagent comme un feu de prairie du nord au sud, de l'est à l'ouest, des Himalayas au cap Comorin, du Sindh au Brahmapoutre. » C'est lui encore qui se rendit au Congrès des Religions de Chicago en 1900 et fit connaître pour la première fois l'hindouisme au monde avec passion et raison : « Toute nation doit se donner si elle veut survivre, car lorsque vous donnez la vie, vous la recevez en échange. Et le cadeau de l'Inde au monde, c'est sa philosophie, sa sagesse et sa spiritualité. Mais jamais nous n'avons piétiné les autres, jamais nous n'avons conquis par le sang. La spiritualité ne s'exporte pas dans la violence, mais sur les ailes de la paix et de l'amour. » [5] Puis sa propre disciple, Sœur Nivedita, une Irlandaise qui se prit d'amour pour l'Inde, continua son travail en contribuant à améliorer la condition de la femme en Inde et participa même à la lutte pour l'indépendance. Quel scandale : une Britannique qui n'était pas une modérée, alors que la plupart des Indiens refusaient le radicalisme indispensable à tout mouvement de libération !
     Mais l'homme qui fut le vrai visionnaire d'une Inde indépendante, l'homme qui travailla le plus pour sa libération, l'homme qui fut aussi un grand poète, un philosophe hors pair et un yogi, a été oublié par l'histoire. Cet homme, bien sûr, s'appelait Sri Aurobindo. Après son retour en Inde, il se mit d'abord au service du Maharajah de Baroda, puis commença vers 1893 à écrire une série d'articles politiques pour des journaux marathis (langue du Maharashtra) et anglais de Bombay, articles qui firent sensation dans une Inde tombée dans la plus profonde léthargie : « Du Congrès donc, je dis ceci : que ses buts sont erronés, que l'esprit dans lequel il travaille à leur réalisation n'est pas un esprit de sincérité et d'entière dévotion, que les méthodes qu'il a adoptées ne sont pas les bonnes méthodes et que les chefs en qui il met sa confiance ne sont pas des hommes faits pour être des chefs – bref, que nous sommes pour le moment des aveugles conduits, sinon par des aveugles, du moins par des borgnes. » [6] À partir de 1900, Sri Aurobindo réalisa que la résistance passive, l'agitation constitutionnelle que le Congrès avait adoptées, ne constituaient pas le meilleur moyen d'atteindre l'indépendance indienne. Il redécouvrit alors le sens caché de la Bhagavad Gita, le texte le plus sacré de l'hindouisme : la violence est parfois nécessaire, si elle découle du dharma, du devoir. Et le dharma du moment, c'était la libération de l'Inde. C'est ainsi qu'il commença à contacter les quelques groupes révolutionnaires qui existaient au Maharashtra et au Bengale, pour tenter de coordonner leurs actions. Il est important de se rappeler qu'à ce moment-là (et en fait jusqu'à l'indépendance) la violence en Inde contre les Britanniques n'était pas organisée et était le seul fait de quelques individus, ou bien du soudain emportement d'une foule en colère.


 

     Sri Aurobindo forma donc au Bengale avec Sœur Nivedita et deux autres amis, le premier concile révolutionnaire secret ayant pour but « de bouter les Britanniques hors des Indes ». Mais cette action, même si elle pouvait mener à la violence, était doublée d'une vision intérieure : « Alors que d'autres voient leur pays comme une masse inerte de matière – quelques champs et prairies, des forêts, des collines et des rivières – c'est la Mère que je vois en lui. Je l'adore, je le révère comme la Mère. Et un fils, que ferait-il, s'il voyait un démon assis sur la poitrine de sa mère et s'apprêtant à boire son sang ? Je sais que j'ai la force de délivrer cette race déchue ; il ne s'agit pas de force physique – je ne vais pas combattre avec l'épée ou le fusil, mais de la connaissance. » [7]
     En 1905, le terrible Lord Curzon, Vice-roi des Indes, divisa le Bengale en deux. Cette partition avait pour but de briser l'agitation politique qui prenait naissance au Bengale et se servir de la partie orientale de cet état, qui était peuplée en majorité de musulmans, pour les dresser contre les hindous, une politique qui mena à la partition de 1947 (le Bengale musulman deviendra d'abord le Pakistan oriental, puis le Bangladesh). Le Bengale répondit à cette division par des protestations phénoménales et spontanées, auxquelles prirent part des personnalités comme Rabindranath Tagore. Sri Aurobindo et d'autres révolutionnaires, tels G. Tilak et Bepin Chandra Pal, lancèrent alors le mouvement swadeshi, qui consistait à boycotter tous les produits en provenance d'Angleterre, mouvement qui prit rapidement de l'ampleur. C'est à ce moment-là que B.C. Pal lança son fameux quotidien Bande Mataram. Sri Aurobindo commença à y contribuer par des articles et en devint rapidement le rédacteur en chef. Et jour après jour, il essaya d'insuffler feu et courage à ses compatriotes.


 

     Qu'était donc le vrai nationalisme pour Sri Aurobindo ? « Ce n'est pas un programme politique, c'est une religion que vous devez vivre à chaque minute… Si vous voulez devenir nationaliste, il va falloir que vous communiez avec cette religion qu'est le nationalisme. Vous devez être les instruments pour sauver l'esprit de l'Inde de l'obscurité et de l'humiliation. » [8] Mais Sri Aurobindo devait aussi se battre contre les Modérés du Congrès (qui, il faut le souligner, ne demandèrent l'indépendance qu'en 1929, 30 ans après Sri Aurobindo), dont il disait : « Il existe une certaine frange de l'Inde qui considère que le nationalisme est de la folie et que cela ruinera le pays… Voilà des hommes qui vivent uniquement dans l'intellect. Et que pense l'intellect ? Que la tâche que nous avons entreprise est si gigantesque, si prodigieuse, nos moyens sont si pauvres, la résistance que nous rencontrerons si forte, si organisée, si bien équipée avec toutes les armes que la science lui a données, avec toute la force humaine que l'autorité peut conférer, qu'elle en est impossible…» [9]
     Sri Aurobindo définissait ainsi les qualités qui était exigées des futurs leaders de l'Inde : « La politique est la tâche des kshatriyas, et ce sont les vertus du kshatriya que nous devons cultiver en nous, si nous voulons devenir dignes et prêts à l'indépendance indienne. » [10] Ou bien encore : « Ce dont l'Inde a besoin, particulièrement à l'heure actuelle, c'est de vertus combatives, d'un esprit d'idéalisme toujours plus élevé, d'un esprit de hardiesse dans la création, d' intrépidité dans la résistance et de courage dans l'attaque. » [11] Les modérés traitèrent Sri Aurobindo de « mystique sans importance », mais Lord Minto, alors Vice-roi des Indes, ne s'y trompa pas, l'appelant « L'homme le plus dangereux que nous ayons en face de nous en ce moment ». C'est ainsi que Sri Aurobindo fut arrêté le 2 mai 1908, à la suite de l'assassinat manqué d'un juge anglais par un nationaliste appartenant à la société secrète dirigée par son frère. Sri Aurobindo passa une année en prison, et ce fut le tournant de sa vie, car il eut alors le temps de se consacrer à son yoga intérieur, c'est-à-dire à sa propre réalisation spirituelle.
     Lorsqu'il sortit de prison, le mouvement nationaliste s'était pratiquement écroulé et il entreprit de lui redonner énergie et dynamisme, lançant deux nouveaux quotidiens : le Karmayogin en anglais, et le Dharma en Bengali. Voici un extrait de son célèbre discours d'Uttarpara, qu'il prononça peu de temps après sa sortie de prison : « Une chose t'a été montrée pendant cette année de réclusion, une chose dont tu n'étais pas convaincu, et c'est la vérité de la religion hindoue. C'est cette religion que je suis en train d'élever à la face du monde, c'est elle que j'ai perfectionnée et développée à travers les rishis (voyants), les saints et les avatars, et voici qu'à présent elle se met en mouvement pour accomplir mon œuvre parmi les nations. Je suis en train d'élever cette nation pour qu'elle répande ma parole. Ainsi donc, quand il est dit que l'Inde s'élevera, c'est le Sanatana Dharma (loi éternelle) qui s'élèvera. Quand il est dit que l'Inde sera grande, c'est le Sanatana Dharma qui sera grand. [...] Cette religion n'est hindoue que parce que c'est la nation hindoue qui l'a conservée, parce que c'est dans cette péninsule isolée par la mer et les Himalayas qu'elle a grandi, parce que ce sont les Aryens qui ont eu la tâche de la préserver à travers les âges sur cette terre antique et sacrée. [...] Ce que nous appelons la religion hindoue est en réalité la religion éternelle, car c'est la religion universelle qui embrasse toutes les autres. Si une religion n'est pas universelle, elle ne peut être éternelle. Une religion étroite, sectaire, exclusive, ne peut vivre qu'un temps limité et ne peut avoir qu'un but limité. [...] Je dis que c'est le Sanatana Dharma qui est pour nous le nationalisme… Le Sanatana Dharma, voilà le nationalisme. » [12]
    
En Février 1910, Sri Aurobindo apprit que les Anglais avaient une fois de plus l'intention de fermer les bureaux de son journal et de l'arrêter. Sri Aurobindo était persuadé alors que l'Inde serait libre (ce n'était plus qu'une question de temps) et il décida donc de se réfugier à Pondichéry, afin de continuer son œuvre yoguique. Là quelques disciples se joignirent bientôt à lui, puis d'autres et d'autres encore, jusqu'à ce que se forme un ashram. En quelques années, il écrit toute son œuvre philosophique : plus de trente titres, dont Savitri, un immense poème, considéré par de nombreux poètes comme un des plus beaux hymnes épiques jamais composés. Il consacra le reste de sa vie à ce qu'il appela « le yoga intégral » et « quitta son corps » le 5 Décembre 1950. L'hindouisme donc, pour Sri Aurobindo, l'Indouisme plutôt, le dharma, c'était l'essence même du vrai nationalisme et cela devait constituer les bases de l'Inde future. Malheureusement, les leaders du Congrès n'avaient pas la même vision. Les livres d'histoire se sont souvenus de deux de ces leaders, les plus connus : Jawaharlal Nehru et le Mahatma Gandhi.

 



10.1. Jawaharlal Nehru

     On a idéalisé, romantisé Nehru et on a occulté ses côtés d'ombre. Deux écrivains ont contribué à cette exagération historique : le premier c'est bien sûr Dominique Lapierre (et Larry Collins), qui dans Cette nuit la liberté, un best-seller mondial qui continue à se vendre par milliers d'exemplaires, a renforcé cette image pervertie de l'Inde. Cette nuit la liberté idéalise par ailleurs Lord Mountbatten, le dernier Vice-roi, qui fut chargé de liquider l'empire de sa Majesté. Voici ce qu'en pense Guy Deleury : « En 1947, l'Angleterre avait fait ses comptes. Son économie exténuée par la guerre nazie ne lui permettait plus aucune fantaisie, fut-ce au nom de l'orgueil impérial. L'Inde avait été conquise et occupée pour les profits énormes que l'industrie métropolitaine pouvait en tirer. Elle était maintenant ruinée et aux prises avec un chaos économique et politique qui ne pouvait qu'empirer. Il fallait donc liquider au plus vite cette mauvaise affaire : Lord Mountbatten en fut chargé. Contrairement à l'image aberrante que Lapierre et Collins ont dessinée de lui... peu d'hommes ont joué dans l'histoire un rôle aussi néfaste et avec tant de grâce. Intoxiqué par la cautèle de Mohammed Ali Jinnah qui se présenta à lui comme le porte-parole de tous les musulmans de l'Inde, Mountbatten réussit à persuader les leaders du Congrès et Nehru lui-même à la vivisection de leur pays en deux Indes, l'une indienne, l'autre musulmane, pour prix d'une rapide indépendance… [Ainsi] le descendant de la reine Victoria ajouta aux nombreux millions de victimes que la domination anglaise avait coûtés à l'Inde, un nouveau million de cadavres comme prix de son départ. » [13] Les amours de Nehru et de Lady Mountbatten ont été également romancés par Catherine Clément, qui connaît bien l'Inde, pour y avoir séjourné pendant plusieurs années. Mais cette idylle – si elle a jamais existé – est totalement anecdotique et n'a aucun intérêt, si ce n'est que certains biographes de Mountbatten ont chuchoté qu'il était parfaitement au courant des frasques de sa femme avec Nehru, et qu'il les utilisa afin de mieux contrôler le futur leader de l'Inde indépendante.
     Alors, qui était donc le vrai Nehru ? « Nehru, écrit Daniélou, était la parfaite réplique d'un certain type d'Anglais. Il employait volontiers l'expression continental people pour parler des Français ou des Italiens, avec une supériorité bienveillante et amusée. Il méprisait les Indiens non anglicisés et n'avait qu'une connaissance restreinte et superficielle de la culture indienne. Son idéal était le socialisme romantique du XIXe siècle anglais. Toutefois ce socialisme tournait à vide, car il n'existait pas de lutte des classe ni de conditions sociales analogues à celles de l'Europe ». [14] Il faudrait ajouter également que Nehru n'était pas un kshatriya, tel que le concevait Sri Aurobindo, peut-être parce qu'il considérait que la qualité essentielle d'un homme était d'être un gentleman. C'est ainsi qu'il succomba souvent aux pressions de Gandhi – même s'il n'était pas toujours d'accord – aux exigences de Jinnah, le père du Pakistan, ainsi qu'à celles de Anglais, en particulier donc celles de Mountbatten. Rappelez-vous les paroles de Churchill lorsqu'il apprit la scission du Pakistan : « Ah, tout de même : nous avons eu le dernier mot ! ». Les Britanniques ont d'ailleurs l'habitude de laisser en cadeau de départ à leurs anciennes colonies un effroyable pétrin. C'est ce qu'ils ont fait en Inde, en Palestine, en Afrique. Et c'est ce qu'ils ont tenté à Hongkong, sous prétexte de démocratie.


 

10.2. Mahatma Gandhi

     On a appelé Gandhi le Mahatma c'est-à-dire « grande âme ». C'était certainement un être humain tout à fait exceptionnel ; mais la philosophie de Gandhi était totalement inadaptée à l'Inde, car ses idéaux formaient un mélange de catholicisme exalté et de socialisme tolstoïen, deux qualités qui appartiennent beaucoup plus à l'Occident qu'à l'Inde. Les aspirations qu'il eut pour l'Inde non seulement n'aboutirent à rien, mais firent quelquefois un tort considérable à ce pays qu'il aimait plus que tout. Pour comprendre Gandhi, il faut donc comparer ses aspirations et les résultats qui en découlent d'aujourd'hui.

     Déjà en Afrique du Sud, après ses amères expériences du racisme blanc (il se fit expulser d'un wagon de première classe réservé aux blancs), il prit à cœur de soulager le sort de ses compatriotes indiens dans ce pays. Mais Gandhi fit l'erreur de les dissocier de la communauté noire qui, après tout, partageait la même couleur de peau. Et aujourd'hui, la congrégation indienne, qui en grande majorité ne vota pas pour Mandela mais pour de Klerk aux élections présidentielles de 1993, se trouve prise en sandwich entre les Blancs qui n'acceptent pas tout à fait les Indiens comme leurs égaux et les Noirs qui leur reprochent ce qu'il faut bien appeler du racisme (les Indiens, particulièrement ceux du Nord, peuvent être extrêmement racistes ; toujours ce maudit complexe de supériorité aryen : plus on a la peau blanche, plus on se croit de caste élevée). Et une fois de plus, les Indiens pourraient être persécutés dans un pays qu'ils aiment et où ils vivent depuis plusieurs générations.
     Le Mahatma fit beaucoup pour l'Inde. Mais s'appliqua-t-il à l'essentiel ? Il promut le rouet au rang de devoir sacré, il passait lui-même plusieurs heures par jour à filer le coton. « [Gandhi] a fait du charkha (rouet) un article de foi religieuse et exclut du Congrès tous ceux qui ne pouvaient pas filer [...] Il est tout à fait déraisonnable de gaspiller de l'énergie de façon si colossale à seule fin de gagner trois sous, » [15] écrivait Sri Aurobindo en 1938. Il va sans dire qu'aujourd'hui aucun leader du Congrès ne file plus le coton et que la politique industrielle de Gandhi, qu'il appelait Khadi, c'est-à-dire la promotion des artisanats de village au préjudice des grandes industries, n'existe plus en Inde. D'ailleurs son disciple le plus fidèle, Nehru lui-même, fut le premier à introduire dans le pays l'étatisation à la mode soviétique et les industries lourdes.
      Nulle part le grand moralisme chrétien de Gandhi ne trouve meilleure expression que dans son attitude envers le sexe. Toute sa vie, il se sentit coupable d'avoir fait l'amour à sa jeune femme, alors que son père se mourait dans la chambre à côté. Du coup les concepts de Gandhi quant au sexe restèrent ambivalents durant toute son existence : il dormait par exemple la nuit dans le même lit que ses nièces (qui étaient ravissantes) pour tester son brahmacharya (se dit de ceux qui jurent abstinence sexuelle). Par ailleurs, pour résoudre le problème démographique en Inde, qui annihile tous les progrès que ce pays a fait depuis 50 ans, Gandhi préconisait l'abstinence et était contre toute forme de contraception. Mais le Mahatma pensa-t-il une seconde à toutes les femmes indiennes qui doivent subir des avortements douloureux et humiliants ? Et comment peuvent-elles persuader leurs maris de s'abstenir sexuellement lorsqu'elles sont fécondes ? Pourquoi, d'autre part, imposer aux autres ce qu'il pratiquait lui même ? Mais de toute manière l'Inde tourna le dos, une fois de plus, à ses préceptes et développa un des tout premiers programmes de contrôle des naissances, sans doute le plus élaboré au monde, sans même utiliser la contrainte, comme les Chinois.
      Pour le monde entier Gandhi est synonyme de non-violence. Le Mahatma prétendait aimer la Bhagavad Gita. Mais avait-il compris, demandent ses critiques, que la non-violence fait quelquefois plus de mal que la violence elle-même ? Que la violence peut être dharma, que le devoir peut être de défendre son pays, ses femmes et ses sœurs contre des agresseurs ? Prenez par exemple les proposition de Cripps. En 1942, les Japonais sont aux portes de l'Inde et pénètrent même le Nord-est du pays. L'Angleterre est affaiblie, la Luftwaffe bombarde Londres jour et nuit et on parle d'une invasion allemande de l'île d'Albion. Les Britanniques ont donc désespérément besoin de soutien. Churchill dépêche alors Sir Stafford Cripps pour proposer au Congrès que si l'Inde accepte de participer à l'effort de guerre des Alliés, on lui accordera le statut de membre du Commonwealth à la fin de la guerre, au même titre que l'Australie ou le Canada. Sri Aurobindo envoie une lettre personnelle aux leaders du Congrès, les adjurant d'accepter. Mais Gandhi refuse, au nom de sa sempiternelle non-violence ; et Nehru, qui hésite, doit se plier. Si cette proposition avait été acceptée, il est fort probable que la partition du sous-continent et ses terribles conséquences n'auraient pas eu lieu.
     Gandhi ne semble pas avoir également réalisé l'ampleur du danger que le nazisme représentait pour l'humanité. Il appela Hitler, l'homme qui tua 6 millions de juifs, « mon frère bien aimé » et conseilla aux juifs d'utiliser la non-violence face à l'extermination hitlérienne. Cette innocence frise la crédulité criminelle.

     Finalement, il faut le dire, quelle que soit la sainteté de Gandhi, sa rigidité morale (Alexandra David Neel rapporte que Gandhi « qui ne voyageait qu'en troisième classe, se montrait si strict à cet égard, qu'il lui arrivait de faire ajouter des wagons de troisième classe à des trains qui n'en comportaient pas, ou même de commander un train spécial formé uniquement de voitures de troisième classe pour lui et sa suite », [16] et son ascétisme firent un mal énorme à l'Inde, en particulier dans sa manière d'approcher la question des intouchables et des musulmans. Il fallait toujours qu'il cède devant les exigences de ces derniers, et il refusait obstinément de voir que les musulmans sont toujours à l'origine des émeutes, les hindous ne faisant que répondre. Il professait une indulgence sans borne envers Jinnah, à qui il proposa même de devenir le Premier Ministre de l'Inde, alors que les musulmans ne constituaient que 11% de la population. Quant à l'amour de Gandhi pour les Harijans, « les enfants de Dieu », comme il les appelait, il était très touchant, mais parfaitement inefficace. « L'idée qu'il faut un pounya (mérite) spécial pour naître bhangi (intouchable) est, évidemment une de ces puissantes exagérations coutumières du Mahatma qui frappent forcément l'esprit de ceux qui l'écoutent [...] » Il est certain que l'intouchable accomplit un travail indispensable dans la société au même titre que le prêtre ou le guerrier et que ce service est ardu et désagréable. Gandhi considère donc que si l'âme choisit volontairement de se manifester sous cette forme, c'est en récompense à des bonnes actions passées. De toute façon, il est faux que la vie d'un intouchable soit supérieure à celle d'un brahmane ou d'un marchand, pas plus qu'il n'est vrai que le brahmane est supérieur au paria. Et Sri Aurobindo d'ajouter : « La naissance compte, mais ce qui fait la valeur fondamentale se trouve dans l'homme lui-même, dans l'âme derrière et la façon dont elle se manifeste plus ou moins dans sa nature. » [17]
    Vous avez dit non-violence ? Mais Gandhi fit la plus grande violence à son corps en jeûnant toute sa vie pour soumettre les autres à sa volonté. Il y avait là non seulement un élément très chrétien de mortification, mais aussi un chantage auquel personne n'osa résister. « Il est hors de doute, écrit Madame David-Neel, que l'attitude préconisée par Jésus domine moralement de très haut le caractère affecté et théâtral des jeûnes du Mahatma... Il misait sur l'émotion qu'il suscitait parmi les foules naïves et voulait s'en servir pour inspirer la crainte dans l'esprit des maîtres étrangers qui en étaient venus à redouter des soulèvements populaires. » [18] Et que reste-t-il de la non-violence gandhienne ? L'Inde a dû mener quatre guerres depuis l'indépendance (trois avec le Pakistan, une avec la Chine), possède la deuxième armée du monde, vient de se doter des moyens de fabriquer des bombes atomiques et doit combattre des séparatismes armés au Pendjab, au Cachemire et en Assam.
     Gandhi a bien sûr ses inconditionnels et parmi eux, Guy Deleury : « Certes les villageois reconnurent en lui le saint non-violent de leur tradition, mais plus encore le sauveur de leur idéal villageois qu'il partageait, au grand scandale des technocrates en puissance de son parti et de ses biographes futurs. Oui, Gandhi était un ardent partisan du système des castes et c'est pour cela qu'il était déterminé à faire disparaître les pratiques de l'intouchabilité qui en souillaient le visage. Oui, il voulait redonner au village son rôle moteur et créateur dans la société indienne, et le protéger du capitalisme industriel. » [19]

     Avant de mourir, Gandhi vit ses idéaux de charkha, de non-violence et de brahmacharya rejetés, bafoués. Il eut le temps d'assister à la partition de l'Inde et fut le témoin impuissant des tueries entre hindous et musulmans. Mais son héritage n'est pas mort, car il survit en Occident, où il trouve un bien meilleur écho qu'en Inde. Ses idéaux y ont inspiré de nombreux leaders et intellectuels, de Martin Luther King à Albert Einstein, en passant par Nelson Mandela et le Dalaï-lama – et continuent à en inspirer d'autres. La naissance de Gandhi en Inde fut un accident, car aujourd'hui il n'y reste rien de lui, excepté des milliers de statues, des millions de rues qui portent son nom et des politiciens qui continuent à se recommander de lui, alors qu'ils ne pratiquent pas ses idéaux. L'Histoire jugera. Mais avec Nehru d'un côté et son concept d'une Inde marxisante – et Gandhi de l'autre, qui essaya d'imposer à l'Inde des idéaux qui n'étaient pas les siens – le sous-continent était destiné à être déchiré. C'est ainsi qu'à l'indépendance, l'Inde fut divisée en deux, en trois même, [20] et que les musulmans firent payer de leur sang aux hindous le prix de leur liberté retrouvée.


Notes :

[1]   Daniélou Alain, Histoire de l'Inde (Fayard, Paris, 1971), p. 340.
[2]   Ibid., p. 341.
[3]   Ibid., p. 344.
[4]   Ibid., p. 345.
[5]   Vivekananda, Lectures from Colombo to Almora (Advaïta Ashrama, Calcutta, 1995), p. 137.
[6]   Sri Aurobindo, L'Inde et la Renaissance de la Terre (Institut de Recherches Évolutives, Paris, 1998),         p. 12.
[7]   Ibid., p. 18.
[8]   Sri Aurobindo, Bande Mataram (Sri Aurobindo Ashram, Centenary Edition, vol. , Pondichéry, 1972),         p. 655.
[9]   Ibid., p. 656.
[10] Sri Aurobindo, L'Inde et la Renaissance de la Terre, op. cit. p. 22.
[11] Ibid., p. 25.
[12] Ibid., p. 53.
[13] Deleury Guy, Le Modèle indou (Hachette, 1978), p. 242.
[14] Daniélou Alain, Histoire de l'Inde, op. cit. p. 349.
[15] Sri Aurobindo, L'Inde et la Renaissance de la Terre, op. cit. p. 238.
[16] David-Neel Alexandra, L'Inde où j'ai vécu (Plon, Pocket, 1994), p. 342.
[17] Sri Aurobindo, L'Inde et la Renaissance de la Terre, op. cit. p. 232.
[18] David-Neel Alexandra, L'Inde où j'ai vécu, op. cit. p. 344.
[19] Deleury Guy, Le Modèle indou, op. cit. p. 233.

[20] Avant l'indépendance, ni le Bengale, ni la province du Sind, ni le Pendjab, qui furent tous scindés en deux – un morceau au Pakistan, l'autre à l'Inde – ne furent consultés sur leur sort. De plus, tous les leaders musulmans qui militèrent pour la création du Pakistan étaient originaires d'autres régions que celles qui allaient former le Pakistan. Lorsqu'en 1970, le Bengale put enfin faire entendre sa voix, il décida à la quasi-unanimité de se séparer du Pakistan. Le général Yaya Khan dictateur du Pakistan, dépêcha un autre général, Tikka Khan pour faire rentrer ce qui était alors le Pakistan oriental dans l'ordre. Malgré le massacre d'un million de Bengalis (la plupart hindous), le Bengale résista : dix millions d'hommes se réfugièrent en Inde pour échapper au génocide. Indira Gandhi décida alors de porter secours aux résistants bengalis et l'armée indienne, après une guerre éclair de treize jours, écrasa les Pakistanais, qui se rendirent avec 100 000 hommes. Mujibhur Rehman put ainsi proclamer l'indépendance du Bangladesh. La perte de sa province orientale porta un coup terrible au Pakistan, qui ne le pardonna jamais à l'Inde.


 





     
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