FOI ET INTOLÉRANCE

Un Regard Hindou sur le Christianisme et l'Islam


Chapitre 1

La Liberté religieuse

 


Ce texte est tiré d'un discours que l'auteur prononça lors d'un séminaire sur la liberté religieuse qui s'est tenu le 11 juilllet 1978 à New Delhi, sous les auspices de l'Institut d'études islamiques, à la demande de 85 chrétiens unitaires des États-Unis et d'Europe en visite en Inde. On avait demandé à Ram Swarup de présenter le point de vue hindou. (Note de l'éditeur)



     De nos jours, nombreux sont les pays où la liberté religieuse est menacée d'une manière ou d'une autre. Les cas les plus flagrants se trouvent dans les états communistes. On assiste, dans ces pays, à une tentative systématique pour détruire la liberté religieuse en même temps que les libertés politiques et civiles. On ne peut que le déplorer. Espérons que les dirigeants de ces pays en viendront à réaliser leur erreur et renverseront le processus.* La religion n'est pas une drogue pour le peuple : elle représente au contraire une dimension capitale de la vie et l'une des plus nobles expressions de l'esprit. La religion apporte une plénitude à laquelle il n'y a pas de substitut. Supprimer la religion, c'est mutiler la vie d'un peuple.
     Cependant il n'y a pas là monopole du communisme : l'intolérance religieuse, c'est regrettable mais malheureusement vrai, a été pratiquée par certaines religions elles-mêmes. Il y a eu les croisades ; il y a eu les équivalents religieux des « guerres de libération » menées par les états communistes modernes ; la chasse à l'hérésie a été amère et sanglante et souvent accompagnée par des violences de foules manipulées et par une persécution officielle. Dans bien des cas, il y a même eu génocide, un peuple entier décimé. Ailleurs, on a vu un vandalisme et une persécution systématique des cultures et des religions locales, qui s'est poursuivie jusqu'à ce que la mémoire même en disparaisse. En fait, c'est parce que l'intolérance a représenté un élément si habituel et si important de certaines religions que quelques penseurs ont été jusqu'à considérer le communisme aussi comme une religion.
     Mais, dieu merci, les peuples d'Europe et d'Amérique ont aujourd'hui gagné la bataille pour la liberté religieuse et pour le droit de pratiquer le culte de leur choix. Ce droit, cette liberté, cette tolérance vis-à-vis des autres sont précieux, ils ont été gagnés au prix d'innombrables sacrifices.
     L'histoire du triomphe de la liberté religieuse est intéressante. Un des aspects de cette liberté, c'est de pouvoir être libre de la religion elle-même. Certaines religions avaient commis de tels excès que la religion en tant que telle avait perdu son prestige aux yeux de beaucoup de ceux qui réfléchissent. Elle en vint à inspirer de l'hostilité à de nombreux individus et c'est cette hostilité qu'on retrouve dans bien des mouvements séculiers, dont le communisme.
     Une autre caractéristique de cette liberté religieuse récemment conquise, c'est le triomphe de la Raison. La foi avait nié la raison trop longtemps ; la raison à son tour, à l'heure de son triomphe, nia la foi. Le mouvement rationnel européen devint antireligieux et, à la réflexion, on peut le comprendre. La négation d'une grande vérité de la vie, comme celle de la raison au nom de la foi, finit par provoquer le mouvement inverse. Même s'il n'est pas nécessaire, dans les circonstances d'aujourdhui, que la raison dénie plus longtemps à la foi la place qui lui revient, nous devons nous souvenir que cette raison a représenté une grande force qui vint libérer les hommes.
     La troisième caractéristique du triomphe de la tolérance religieuse en Europe, c'est que les excès religieux se déplacèrent vers d'autres continents. Que ce soit les catholiques ou les protestants, les jésuites, les calvinistes ou les méthodistes, les baptistes ou les anabaptistes, tous se tournèrent vers les pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique. Ils pouvaient être en désaccord entre eux et débattre de subtilités théologiques sans signification pour les non-initiés, mais ils étaient tous d'accord pour dire que les peuples de ces nouveaux continents étaient dans l'obscurité et avaient besoin d'être éclairés par le christianisme. Afin de répandre ce qui était pour eux la lumière, ils utilisèrent toutes sortes de méthodes – la force, la tromperie, la persuasion, le commerce et, plus tard, l'humanitaire. L'énergie de l'Europe trouva un nouveau champ d'action dans cette tâche qu'elle s'était adjugée, ce « fardeau de l'homme blanc ».
      On ne comprend jamais tout à fait ce qui est à l'origine de l'ascension et de la chute des nations et des cultures. Dans la perspective hindoue, les nations et les cultures, comme les individus, ont chacune leur destinée et leur moment prédestiné. L'esprit de l'Europe était, à l'époque de la Renaissance, en pleine résurgence. Il faisait de nouvelles découvertes et de nouvelles conquêtes. C'était un esprit qu'on trouvait aussi bien chez le soldat que chez le marchand ou le prêtre ; tous trois, s'alliant, ouvrirent de nouveaux continents pour l'Europe. L'épée, le livre de compte et l'Évangile furent partenaires pendant longtemps et prospérèrent ensemble. Les Européens possédaient des armes supérieures, et pendant des siècles, nous tous, conquérants et conquis, avons cru que leur religion, aussi, était supérieure.
     En Inde même, leurs agissements furent extrêmement pernicieux. J'ai étudié les documents se rapportant à cette période. On imaginerait que les hommes de Dieu de l'Europe auraient été mieux à même que d'autres d'apprécier les voies de l'Esprit-Saint en Inde. Mais il n'en fut pas ainsi, malheureusement. En fait, le prêtre ou le missionnaire européen se montrèrent plus méprisants de la religion et de la culture indienne que leur compatriote marchand ou administrateur. Saint François-Xavier, Carey et Wilberforce, tous des missionnaires, ne trouvèrent rien de bon dans l'hindouisme ; ils n'y virent que noirceur et dépravation et voulaient que leurs gouvernements usent de force pour convertir les païens de l'Inde.
     Nous ne devons cependant pas nous plaindre. En dépit de plusieurs aspects négatifs, il y a eu aussi un certain nombre de choses que nous avons pu apprendre à ce contact. L'impérialisme avait son mauvais côté mais les hommes qui l'apportaient n'étaient pas insignifiants. Beaucoup des nouveaux dirigeants étaient des individus doués de grandes qualités. Ils possédaient intelligence, dévouement, talents d'organisation et capacité de travail soutenu et effectif. C'étaient des hommes de grande tapas [discipline] auprès de qui nous, les Indiens, avons pu apprendre.
     En second lieu, les contacts initiaux entre les nations et les cultures ne sont pas toujours fraternels, mais il arrive qu'une fraternité finisse par se créer à partir de ces contacts malheureux. Dieu se réalise de diverses manières. Les Européens étaient arrivés comme conquérants et professeurs ; au commencement, les relations furent inégales. Mais le temps a corrigé certains des déséquilibres anciens et nous pouvons maintenant être frères dans un monde qui est devenu un. La conquête occidentale a ouvert l'Asie aux Européens, mais du même coup l'Europe s'est ouverte à l'Asie. L'Europe d'aujourd'hui ne peut plus vivre refermée sur elle-même et seuls des Européens étroits d'esprit et trop sûrs d'eux peuvent se sentir à l'aise dans le rôle d'instituteurs du monde. Les meilleurs esprits d'Amérique et d'Europe ont une vision plus humble d'eux-mêmes et ils sentent qu'ils peuvent apprendre aussi certaines choses de l'héritage spirituel de l'Orient, et particulièrement de l'Inde.
     Les hindous ne manquent pas de défauts ; ils ont leur orgueil et leurs préjugés. Mais il y a une qualité de l'hindouisme qui a attiré l'attention d'un grand nombre de non-initiés et de penseurs, c'est son esprit de tolérance, sa manière pluraliste de voir les religions, l'absence de croisades et de missions organisées pour convertir les gens. Prenez l'ouvrage Encyclopaedia of Religions and Ethics [Encyclopédie des religions et des morales]. La plus grande part de ce livre est écrite par des théologiens chrétiens et témoigne d'un préjugé chrétien prononcé. En fait, l'ouvrage entier pourrait être considéré comme partie intégrante de l'apologétique chrétienne. Les dieux hindous sont faux, la théologie hindoue est bizarre, et la moralité hindoue est encore pire. L'Encyclopédie expose des concepts tels que charité, amour, chasteté, pitié, vérité, pureté : le christianisme remporte partout la palme. L'hindouisme n'est même pas classé en lointain second. Mais quand on en vient à exposer la persécution religieuse, l'hindouisme est supérieur aux autres religions du fait de l'absence d'un tel phénomène. C'est un point qui est du plus grand intérêt pour un séminaire qui veut promouvoir la liberté religieuse. Mais c'est un vaste sujet et un exposé adéquat demanderait d'examiner le génie de l'hindouisme dans sa totalité. C'est quelque chose qu'il n'est pas possible de faire ici. Je vais donc me contenter de mentionner un ou deux points fondamentaux.
     Si l'intolérance religieuse est absente de l'hindouisme, cela n'est pas un hasard. Cela provient de la façon dont l'hindouisme voit le monde, la façon dont il considère le genre humain et saisit le divin.
     Cette manière de voir, que j'appellerais la base théologique de la tolérance hindoue – si toutefois une telle expression est applicable dans ce contexte – quelle est-elle ? En termes simples, elle consiste en ce que, pour l'hindouisme, des symboles différents expriment une même réalité. C'est une perception intérieure sur laquelle les hindous ont insisté de façon répétée depuis l'antiquité. Les Védas, les écrits les plus anciens de la race aryenne, déclarent que c'est « la même réalité que le Sage appelle de différents noms. » Le Atharva Véda dit « Il est Aryama ; Il est Varuna ; Il est Rudra ; Il est le Grand Dieu ; Il est Agni ; Il est Surya ; Il est le Grand Yama. »
     Dans cette approche, le monde est un symbole, une image ; c'est la manifestation d'une divinité cachée. Quel que soit le symbole que nous avons choisi, quand nous l'adorons, nous adorons tous la même divinité. Sur le plan pratique, cela se traduit par la tolérance religieuse. Ce qu'on nous fait percevoir, c'est que la différence des symboles n'a pas de réalité, et qu'ils ne demandent pas tous ces massacres et toutes ces persécutions qui ont été commis en leur nom par certaines religions aux principes étroits.
     En outre dans l'approche hindoue, on croit qu'en chaque homme se trouve une âme, et que dans chaque âme se trouve quelque chose qui cherche, et que partout où il y a recherche vraie et prière sincère, Dieu est là. Dieu s'intéresse aux chercheurs sincères, et non à des sectes privilégiées, à des fraternités préférées, à des Églises ou des ummas. Cette perception intérieure, c'est évident, s'oppose à l'exclusivité à laquelle prétendent certaines religions, en affirmant qu'elles seules connaissent « le seul et unique Dieu vrai ». Pourquoi connaîtriez-vous le vrai dieu, vous, et pas votre voisin ? Êtes-vous meilleurs que lui en qualités d'esprit et de cœur ? Votre culte est-il plus vrai et plus sincère que le sien ?
     Dans cette approche, ce qui compte, ce n'est pas la façon dont vous définissez votre dieu, mais bien plutôt quelle vérité, sincérité et intériorité vous mettez dans votre recherche et dans votre culte. Le dieu d'un homme ne peut pas être plus grand que la recherche intérieure de cet homme. Dieu vient à ceux qui le cherchent sincèrement. Il ne respecte ni les personnes ni les titres. Il est évident que dans cette approche il n'y a pas de place pour des révélations exclusives, un Fils unique ou un dernier Prophète. L'approche hindoue possède une qualité universelle. Elle respecte les lois naturelles et évite l'arbitraire.
     Dieu a fait l'homme à son image. Mais, inversement, l'homme fait Dieu à son image. De ses ambitions, de ses haines, de sa sensualité et de ses intérêts il fait un petit dieu ; ensuite il le met sur un piédestal et l'adore ; non seulement il l'adore, mais il force les autres à l'adorer. Et il soutient qu'il le fait pour la plus grande gloire de Dieu et pour sa grandeur, mais c'est en réalité pour sa propre gloire et pour se gonfler lui-même. Il est prétentieux et égoïste de prétendre à une connaissance exclusive de Dieu. C'est une agression spirituelle qui conduit inévitablement à l'étape suivante qui est l'expansion sur le plan physique.
     Ainsi les hindous croient en une pluralité de symboles et insistent sur l'importance de la véracité de la recherche intérieure. À cela, ils ajoutent une autre perception intérieure : le fait que les hommes ont des natures différentes, des dispositions différentes et des niveaux différents de préparation ; leurs points de départ sont différents, leurs capacités, talents et désirs sont différents. Dans le culte, il ne faut donc pas chercher à promouvoir un seul modèle et un seul intermédiaire. Il faut tenir compte de la variété des hommes et la respecter.
     Dans cette manière de voir, des peuples différents et des races différentes ont chacun leur propre génie qui les dirige, leur propre talent et leur propre swadharma [loi individuelle]. On rend le culte le meilleur quand on le rend en conformité avec son swadharma. En conséquence, nous devons nous imprégner d'une attitude d'esprit dans laquelle nous croyons que de n'être pas avec nous ne veut pas dire être contre nous ; que ceux-là seuls sont vraiment avec nous qui sont dans leur vérité. On ne doit pas essayer d'intimider les autres.
     Dans un jardin, différentes plantes, différents arbres et différents fruits ont chacun leurs saisons, leur rythme et leurs besoins. Il reçoivent leur part de soleil, d'air et d'eau et ils poussent jusqu'à atteindre la taille qui est la leur. Le jardinier n'essaie pas de prescrire une seule saison, un seul rythme ou une seule démarche pour tous. Il essaie de servir chacun selon ses besoins. Et cela suffit. S'il essayait de leur imposer ses idées, il les détruirait. C'est seulement dans un service qui respecte les lois de la nature qu'il peut y avoir pour tous couleur et variété, vie et nourriture.
     Quand nous nous lançons dans des croisades au nom de notre idée de Dieu, quand nous cherchons à convertir des peuples et à leur imposer nos croyances et nos systèmes, nous témoignons d'un manque de foi en Dieu. En fait, nous nions Dieu en l'autre.
     La vie spirituelle est un pèlerinage auquel se joignent différentes personnes, venant de directions différentes, apportant avec elles pour les offrir leurs différentes expériences de vie ; ce pèlerinage emprunte des routes différentes, passe sur des terrains différents, utilise des modes de sensibilité différents. Tous chantent la gloire de Dieu dans des langues différentes, utilisant des images, des métaphores et des symboles différents. Le sage déclare : ne vous battez pas à propos d'images et de symboles. Portez votre regard plus loin, sur le cœur qui est un.
     C'est ce genre d'enseignement religieux et d'intuition religieuse qui a formé la psyché hindoue. C'est cette approche qui a enraciné solidement la tolérance religieuse chez les hindous. La tolérance religieuse et la liberté religieuse sont de grandes vérités libérales et humanistes, mais dont les racines se trouvent dans les vérités plus profondes encore de l'Esprit et de l'Être – des vérités qui se trouvent au-delà de la raison ordinaire de l'homme, au-delà de sa religiosité ordinaire ; au-delà, même, de certaines croyances si importantes pour certaines religions et des émotions fortes qu'elles inculquent ; et bien au-delà de certains rôles obsessionnels qu'elles se sont donnés.


 


Note :

* Naturellement, la situation a complètement changé depuis dans les pays ex-communistes. Mais l'analyse globale demeure valable. (Note du traducteur)





     
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