REVUE DE PRESSE PARUE DANS « LE MONDE »
DU 9 MAI 2003



LE ROMAN DU BENGALE


Le Monastère de la félicité (Anandamath)
De Bankim Chandra Chatterji

(Traduit du bengali par France Bhattacharya)

 

     Un classique de la littérature bengalie, paru en 1882, raconte avec une admirable simplicité poétique la complexité de l'identité indienne face aux « marchands » britanniques.

       
     
      En republiant la traduction d'un roman fondateur de la littérature indienne, les éditions du Serpent à plumes sortent ce chef-d'œuvre d'intelligence poétique et de narration romanesques du cercle des spécialistes. Son auteur, Bankim Chandra Chatterji (1838-1894), qui avait reçu une double éducation, indienne et anglaise, et s'était nourri de philosophie et de littérature occidentales, tout en puisant aux sources mythologiques des multiples cultures de son pays, jetait un pont entre plusieurs genres. Son livre, paru d'abord en revue en 1881-1882, allait connaître plusieurs éditions. Après sa mort, en même temps que sa version poétique du Vande Mataram, qui sert de contrepoint lyrique à tout le récit, et qui fut mis en musique par Rabindranath Tagore, ce roman sera utilisé comme l'expression symbolique du nationalisme indien. Traduit en anglais par Sri Aurobindo, Le Monastère de la félicité connaîtra une grande fortune politique et littéraire, malgré ses connotations très religieuses, qui allaient à l'encontre de l'idéal laïque de l'Inde indépendante. Son auteur fut surnommé par ses compatriotes « rishi », le voyant.
     Comme le classique italien presque contemporain à quelques décennies près, les Fiancés, de Manzoni, Le Monastère de la félicité, pour décrire son époque en décrit une autre et remonte dans le temps. C'est-à-dire que son auteur situe l'action un siècle plus tôt, au moment de la révolte des sannyasins (les renonçants) qui, dans un Bengale détruit par la famine et par les collecteurs d'impôts, tout comme dans la France prérévolutionnaire, tentent de s'opposer à la fois aux musulmans et aux oppresseurs anglais. Le roman raconte la double histoire d'un jeune couple et d'une femme qui se travestit en homme pour rejoindre son mari et décider finalement de vivre en ascète, tout en accompagnant la lutte des renonçants contre les Anglais. Personnages symboliques, ils sont pourtant plongés dans des situations politiques et historiques très précises. L'effet poétique du roman tient au naturel délicieux de ce passage d'un lyrisme métaphorique à des sentiments humains très réalistes ou à des circonstances historiques qui permettent des descriptions de batailles, des affrontements politiques.
     Les romans poétiques, assez rares dans les histoires littéraires, sont des passerelles qui jouent un rôle politique parfois involontaire. La longue préface de la traductrice offre non seulement une mine de renseignements sur la genèse du livre et ses variantes (la fin ambiguë du roman paraît en effet être une sorte de défaitisme face à l'inéluctable colonisation britannique et une justification par le dharma du peuple indien), mais de multiples interprétations des scènes extrêmement fortes.
     Bien entendu, on peut reprocher à Chatterji d'avoir opté, comme du reste l'avait fait Manzoni, pour des personnages simplifiés. Ils ne sont pas caricaturaux, mais ils sont simples, habités par des sentiments élémentaires. Cette simplification est toutefois compensée par le climat onirique de la narration : non seulement dans les rêves qui sont racontés, mais aussi dans quelques scènes d'une extrême violence tempérées par un relatif humour. Une des plus belles pages du livre décrit la fin d'une bataille où la belle Shanti, guidée par une sorte d'apparition fantomatique, cherche et trouve le corps agonisant de Jivananda, l'homme qu'elle aime d'un amour désormais sublime et chaste.
     Le destin des deux femmes qui occupent une grande place (Kalyani, la jeune femme du héros Mahendra, qui est tenue pour morte et croit elle-même sa fille morte, et cette Shanti, figure de guerrière travestie, telle que les littératures épiques les ont toujours aimées) montre que l'écrivain n'avait pas en tête d'écrire un livre strictement politique et guerrier. Le fond religieux revendique le principe du renoncement et le rejet de tout fanatisme. Détestation du pouvoir, refus de la possession individuelle et même méfiance à l'égard de tout accomplissement terrestre. La dévotion même est rendue suspecte par ceux qui la pratiquent : au moment de son initiation, Mahendra est interrogé par son maître sur sa vénération de Krishna. Il répond : « Ce que je crois être de la dévotion peut être de l'imposture ou bien une façon de me tromper moi-même. » Le roman se termine sur une vision mystique de transfiguration, affranchie de toute contingence. L'Histoire alors se retire du roman qu'elle a passagèrement hanté.

René de Ceccatty

Editions Le Serpent à plumes, « Motifs »

 

 

 

     
© Jaïa Bharati