LA POLITIQUE FRANÇAISE DE NEHRU

 La fin des comptoirs français en Inde (1947 - 1954)




La Conférence de Genève
et les Établissements français en Inde


     Depuis longtemps nous étions intrigués par la remarque que nous avait faite un jour un collègue connaissant bien François Baron, l‘ancien Gouverneur des Indes françaises. Dans les années soixante-dix, Baron aurait mentionné en passant : « Le sort des comptoirs s’est joué à la Conférence de Genève et c’était un deal’ (un marché) entre Mendès France et Nehru. »
     Cette phrase était restée dans un petit coin de notre mémoire et nous avons souvent pensé qu’il serait intéressant d’essayer d’élucider cette réflexion de l’ancien Gouverneur.
     Mais il nous faut revenir un peu en arrière pour comprendre les enjeux et le déroulement de la Conférence sur l’avenir de l’Indochine, réunie à Genève à la fin d’avril 1954.
     Même si l’Inde n'y participait pas directement, elle se sentait concernée à beaucoup d’égards. Nehru pensait que c’était le sort de l’Asie qui se jouait à Genève : soit les pays comme le Vietnam obtenaient finalement leur « libération », soit le conflit reprenait de plus belle, et cela avait de fortes chances d’aboutir, selon lui, à une guerre nucléaire dans laquelle toute l’Asie serait impliquée.
     Il ne faut pas oublier que la semaine même où débutaient les pourparlers à Genève, l’Inde et la Chine signaient le fameux accord du Panch Sheel dont nous avons déjà parlé.
     Cet accord, basé sur les cinq principes de co-existence, devait, pour Nehru, révolutionner les rapports entre les nations asiatiques. Après l’accord sino-indien [1], Nehru pensait que tous les pays asiatiques, à commencer par la Birmanie et l’Indonésie, signeraient entre eux des accords bi-latéraux similaires et que l’Asie pourrait progressivement devenir une zone de paix au milieu de la guerre froide.
     Cela explique l’intérêt du Premier ministre indien pour les pourparlers de Genève. Ce serait aussi sûrement, pensait-il, une occasion de rencontrer les dirigeants français et de régler le contentieux franco-indien. La bataille de Dien Bien Phu faisait rage [2]. N’était-il pas plus facile de négocier avec une France affaiblie ?
     Bien que l'Inde n'eût pas été invitée officiellement, Nehru envoya souvent à Genève Krishna Menon, son représentant aux Nations unies, pour prendre le pouls de la Conférence et éventuellement proposer les services de l’Inde comme médiateur (et plus tard comme observateur neutre).
     Le 27 mai, Georges Bidault, le ministre français des Affaires étrangères écrivait dans un télégramme, après une entrevue avec Menon : « L’envoyé de M. Nehru n’avait aucun plan à présenter. Il était surtout chargé de faire savoir que l’Inde accepterait éventuellement d’envoyer des contingents militaires pour participer au contrôle d’un armistice en Indochine. »
     Bidault devait tout de même dire au représentant américain Bedell Smith : « Le principe d’une participation indienne soulèverait sans doute des objections de notre part [3]. »
     Nous verrons que ces objections disparaîtront très rapidement par la suite.
     Une semaine plus tard, Bidault rencontrait à nouveau Krishna Menon et, après une discussion sur le problème des modalités du regroupement de forces au Vietnam, qui était la question la plus difficile à résoudre avant de pouvoir aborder la question du contrôle, Menon insista beaucoup sur l’importance d’un cessez-le-feu immédiat, sur lequel Bidault n’était pas d’accord. La France ne pouvait pas abandonner le Laos et le Cambodge, et la France n’accepterait jamais de préalable « politique » de la part du Viet Minh.
     À la fin de l’entretien, la question des Établissements français fut abordée, mais Bidault coupa court à toute discussion : « Je lui ai demandé de comprendre qu’un pays qui connaît les difficultés que la France affronte actuellement n’est pas en mesure, ni en disposition de faire de grandes concessions. » Menon, rapporte le Ministre français, n’insista pas sur ce sujet.
     Bidault conclut l’entretien en disant au représentant indien que si le problème du regroupement pouvait être résolu par les militaires des pays concernés, « c’était peut-être l’Inde qui détenait la clef du problème du contrôle international de l’armistice [4]. »
     Il faut quand même rappeler que des négociations sur l’avenir des Établissements s’étaient ouvertes à la mi-mai à Paris. Conduites par B.K.Nehru, le Secrétaire général du ministère des Affaires extérieures, et Guy de la Tournelle, son homologue au Quai d’Orsay, elles étaient de « petites négociations », comme dit Chaffard dans ces Carnets secrets de la décolonisation, les « grandes » négociations de Genève absorbant toute l’énergie de la diplomatie française.
     Sans volonté d’aboutir et sans direction politique, ces pourparlers à Paris n’avaient que peu de chance de se conclure positivement. Il restait aux bureaucrates de discuter de questions techniques. Les négociations échoueront le 4 juin, la France n’étant pas d’accord pour transférer les comptoirs sans référendum et n’acceptant pas, d’autre part, que la police soit sous contrôle indien pendant une période de transition.
      Deux jours après cet échec, à l’occasion d’une nouvelle entrevue (6 juin) entre Bidault et Menon au sujet de la commission de contrôle de l’armistice, Menon devait déplorer l’ajournement des pourparlers de Paris et le fait que l’importance de cet échec ait été exagérée. Bidault se borna à suggérer que l’Inde n’avait peut-être pas bien choisi son négociateur.
      Bien qu’il fût clair que c’était au camp français de prendre l’initiative, on continuait à tergiverser [5], pendant que la maison brûlait dans les comptoirs qui se « libéraient » l’un après l’autre.
     À partir de là, les choses allaient s’accélérer. Le gouvernement Laniel tombait ce même 6 juin et une dizaine de jours plus tard, Pierre Mendès France prenait les rênes à Genève en tant que Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères. Nehru s’en réjouit immédiatement. Il écrivait le 22 juin dans une de ses lettres aux Premiers ministres d’État, « La nomination de M. Mendès France en tant que Premier ministre français est un développement très important. »
     Un peu plus loin, il expliquait ainsi la situation en Indochine et à Pondichéry :

« Il y a un nouveau gouvernement en France et un nouveau Premier ministre, dont l’approche sera sans doute différente de ce que nous connaissons. Et puis il y a la question indochinoise, avec laquelle nous sommes assez indirectement connectés. C’est pour cela que nous ne voulons pas prendre de mesures en ce qui concerne Pondichéry, car au lieu d’aider, cela pourrait créer beaucoup d'obstacles de différentes sortes [6]. »

     Outre la venue de Mendès France, un autre facteur allait jouer un rôle crucial dans la Conférence de Genève et aider indirectement à trouver une solution pour les possessions françaises en Inde : c’est la proximité de l’Inde et la de Chine. La visite de Zhou Enlai en Inde, en particulier, et les cinq longues discussions qu'il eut avec Nehru entre le 25 et 27 juin – discussions portant sur toutes les questions mondiales, mais surtout sur le problème indochinois – est à noter. Il y avait clairement une grande intimité et identité de vue entre les deux Premiers ministres.
     Pour les Chinois, ce contact avec Nehru était une façon de gagner la crédibilité et l’acceptation dont ils avaient tant besoin. Se posant comme intermédiaire entre la Chine et Ho Chi Minh d’un côté et les puissances occidentales de l’autre, Nehru (et Menon, son arrogant compère), seront vite reconnus comme des interlocuteurs incontournables quand il sera question de la Commission de contrôle pour l’armistice [7].

     Krishna Menon, qui ne s’entendait pas avec beaucoup de ses collègues diplomates, avait un faible pour Hoppenot, l’ambassadeur français à New York, auquel il avait l’habitude de faire ses confidences. Ce dernier faisait d’ailleurs remarquer : « Les confidences de M. Krishna Menon présentent un grand intérêt. Elles complètent utilement les informations que nous recueillons par ailleurs et je verrais avantage à ce que ces épanchements ne se tarissent point [8]. » Il indiquait que Menon lui paraissait mieux instruit des tendances russes et chinoises que des réserves américaines.
     Menon continua à rencontrer régulièrement Hoppenot et le 1 juillet, l’ambassadeur français nous dit : « Au cours d‘un entretien, qui ne fut guère qu’un monologue de sa part, le délégué indien a insisté sur la nécessité pour les négociateurs de faire preuve de la plus grande largesse de vue possible [9]. »
     À la fin de son long sermon, Menon mentionna que son gouvernement avait relâché depuis quelques jours sa pression sur Pondichéry et qu’il pensait que le gouvernement français s’en était aperçu. « Nous ne renonçons à aucune de nos revendications, mais nous ne voulons pas ajouter aux difficultés actuelles de Mendès France. »

     Mais les choses s’accéléraient et la date fatale fixée par Mendès France approchait à grands pas. Robert Buron, un libéral du MRP qui avait été nommé ministre de la France d’outre-mer, avait de la sympathie pour les peuples des colonies. Il voulait trouver une solution pour les comptoirs le plus rapidement possible. Le 23 juin, il eut une première réunion avec Guérin de Beaumont, le nouveau Secrétaire d’État aux Affaires étrangères. Ils étaient d’accord : une reprise des négociations était nécessaire à un moment où l’Inde risquait de jouer un rôle important dans l’après-Conférence de Genève.
     Mendès France, de Genève, donna immédiatement son accord pour rouvrir des négociations, d’autant plus que la situation dégénérait très vite sur le terrain. Après la chute de Yanaon, c‘est Mahé qui risquait d’être « libérée » par les Indiens. Ostrorog, l’ambassadeur à Delhi avait été très clair : si on voulait reprendre les négociations, il fallait prendre un engagement très précis sur la date et les modalités du transfert des Établissements à l’Union indienne.

     Le 6 juillet, le Conseil du cabinet décidait donc d’accepter la proposition de Buron basée sur le rapport d’Ostrorog. Ce projet devrait cependant recevoir des garanties culturelles et économiques suffisantes avant qu’un transfert de facto ne puisse avoir lieu, et il serait suivi d’une ratification ultérieure [10].
     Le 12 juillet, Mendès France eut un très long entretien avec Krishna Menon à Genève. « Rien de substantiel ne peut être retenu de ces conversations, qui ont consisté essentiellement en monologues de la part de l’homme d’État indien, à l’effet de nous faire connaître son opinion sur les grands problèmes mondiaux. » écrira le Président du Conseil français. Durant l’entretien, Menon défendit le Vietminh et les Chinois dont « les sentiments nationalistes l’emportaient de loin sur l’idéologie communiste. » Comme à son habitude, Menon n’était que « sarcasme pour l’incompréhension de la politique américaine. »
     Encore une fois, Menon termina l’entrevue avec la question des Établissements, mais il affirma que son « gouvernement n’était préoccupé actuellement que du rétablissement de la paix en Indochine, et qu’il ne songeait pas en conséquence à nous entretenir de Pondichéry, ni du Maroc ou de la Tunisie [11]. » 
     Dans le même télégramme, Mendès France rapporta tout de même qu’Antony Eden considérait avec suspicion les activités de Menon. Il se garda bien de signaler au représentant indien qu’un accord de principe pour le transfert des comptoirs avait été pris une semaine plus tôt. Il était plus sage pour la France d’attendre la fin de la Conférence pour l’annoncer.
     Trois jours plus tard, Deschamps, l’administrateur de Mahé, accompagné de deux gendarmes, quittait son poste sur un navire marchand. Une heure après son départ, le drapeau indien flottait sur la Résidence. L’administration était reprise en main par un Comité composé de la plupart des « rebelles » qui avaient participé à l’insurrection de 1948 [12]. Il ne restait plus que deux comptoirs. Il était vraiment temps pour la France de trouver une solution.
     Le 18 juillet Mendès France écrivit à Buron qu’il n’avait pas encore eu l’occasion d’aborder le sujet avec Menon. Mais la pression montait, non seulement à Genève, mais aussi à Karikal.

 

 

La signature de l’accord de Genève

     C’est finalement à l'aube du 21 juillet que l’accord sur l’Indochine devait être signé, juste à temps pour respecter la date que le Président du Conseil français s’était fixée pour arriver à un accord. Mendès France avait gagné son pari.
     Le lendemain matin à Delhi, Nehru apprenait la bonne nouvelle, il envoya immédiatement un télégramme à son cher Krishna. Le chef d’État indien pensait vraiment que c’était Menon qui avait sauvé les pourparlers et il se devait de le féliciter pour son rôle :

« Mes félicitations affectueuses pour votre réussite à Genève, à laquelle votre travail incessant, discret et très efficace a sans aucun doute énormément contribué. Votre action est largement reconnue et appréciée en Inde... »

     Puis Nehru enchaînait sur les Établissements français :

« …Je présume que vous reviendrez en Inde dès que vous estimerez que vous avez fini votre travail à Genève. Je voudrais suggérer, et vous pouvez le considérer de votre côté, que vous visitiez brièvement Paris pour voir Mendès France. Le principal objectif est de lui transmettre mes félicitations et vos propres remerciements.
     En même temps, si vous pensez que c’est opportun, vous pourriez exprimer l'espoir en mon nom que la question des Établissements français en Inde soit réglée très bientôt d'une manière satisfaisante, par là-même aidant à promouvoir l’amitié indo-française. Ce serait un geste approprié après les accords sur l'Indochine. Je ne veux pas que vous marchandiez sur ce point ou que vous pressiez Mendès France lorsqu’il est déjà si préoccupé. Mais une mention en passant pourrait porter ses fruits [13] »

     En même temps, Nehru en profite pour donner une idée à Menon de la situation sur le terrain, plus que catastrophique pour la France :

« Pour votre information, 60% des Établissements français en Inde sont déjà libérés du contrôle français. Seuls Pondichéry et Karikal restent avec les Français et même Karikal ne peut pas continuer pendant longtemps. La position [juridique] des territoires libérés est très anormale et quelque chose doit donc être fait pour résoudre ce problème très bientôt. »

     Et il concluait : « Dans le cas où vous mentionnez cela à Mendès France je ne veux pas qu’une mention publique en soit faite ici ou ailleurs... ».

     Dans les jours suivants, Menon fera de son mieux pour rencontrer Mendès à Genève, mais celui-ci, épuisé, est rentré en France le 22 juillet. Il suggère donc à Menon de venir le voir à Paris. Mais le Président du Conseil est parti à la campagne se reposer. Il demande donc à Menon de rencontrer Guy la Chambre.
     Plus tard, Mendès France devait remarquer : « Il semble que Krishna Menon en ait été mécontent, considérant probablement qu’un ministre n’était pas pour lui un interlocuteur suffisant. Il a indiqué expressément que son prestige personnel était en jeu [14]. »
     Entre-temps, Menon était parti pour Londres. Mendès France demanda alors à Massigli, son ambassadeur à Londres de le recevoir et de le dissuader « absolument » de revenir à Paris pour essayer de l’y rencontrer. Dans un télégramme daté du 26 juillet, Mendès France informait en outre l’ambassadeur que Menon avait officieusement assisté à la Conférence de Genève et qu’il y avait manifesté « une intense activité, pratiquement inutile d’ailleurs. »
     Mendès concluait son télégramme par ces mots : « Il n’en reste pas moins qu’il faut éviter d’irriter ce dernier qui est d’une grande vanité et qui cherche systématiquement à se mettre en valeur et à s’attribuer un rôle dont personne ne semble vraiment l’avoir chargé [15]. »
     Massigli vit donc Menon le lendemain à Londres, un Menon « apaisé, mais non encore résigné. » Massigli commenta la visite :

« J’ai fait mon possible pour lui ôter tout espoir et je me suis offert à transmettre tout message ou toute suggestion qu’il souhaiterait vous faire parvenir. Mais évidemment, mon ancien collègue ne m’estime pas digne de recevoir ses plus secrètes confidences.
... il se rend compte que s’il n’était pas reçu par vous, il lui serait par trop difficile de vous prêter, comme il en a assez l’habitude, des propos que vous n’auriez pas tenus [16]. »

     Finalement, Menon ne pourra voir Mendès France pour lui demander de « récompenser » l’Inde, mais Nehru demeurait persuadé que Menon avait sauvé la Conférence. Dans une lettre à Rajagopalachari qui le félicitait pour la participation indienne, il écrivait le 29 juillet :

« En fait, je n’ai pas fait grand chose si ce n’est de m'accrocher à un certain point de vue et une certaine politique et de l'exprimer aussi poliment et fermement que possible. Mais Krishna Menon a certainement fait un travail excellent à Genève. J’ai beaucoup de doute qu’un règlement serait intervenu à Genève, s’il n’y avait pas eu les efforts de Krishna. Bien sûr, d'autres ont aussi vraiment essayé [17]. »

     Mais Mendès France, même s’il n’avait pas rencontré Krishna Menon, avait tenu ses promesses. Le 29 juillet, le gouvernement indien reçut de nouvelles propositions qui allaient être cette fois acceptées. Dans une note au Secrétaire général, le Premier ministre indien écrivait le 1er août :

« Je n'ai aucun doute que la proposition que nous avons reçue de M. Mendès France indique une décision dans l’esprit du Gouvernement français de résoudre cette question des Établissements français en notre faveur. La seule chose, c’est qu’ils tiennent beaucoup à ce que cela se passe d'une façon méthodique et digne, afin de maintenir leur prestige. Nous devons les aider dans ce sens et rendre les choses faciles pour eux. Nous n'avons aucun désir de les blesser dans leur dignité...
...Nous devons prendre acte que le contrôle de facto des secteurs libérés nous revient immédiatement. Nous devrons réfléchir aux dispositions à prendre dans ces secteurs. Nous devons nous immiscer le moins possible dans l’organisation interne. Bien sûr, nous devrons envoyer quelqu'un pour prendre la responsabilité et, peut-être, des forces de police. Autrement, les communes locales doivent continuer à fonctionner normalement. Le fait que presque 60 % du total des régions aient été libérées et soient sous notre contrôle est une garantie pour l'avenir. »

     À la fin il conseillait à son Secrétaire général d’expliquer discrètement la situation aux dirigeants politiques locaux car Mendès avait demandé de ne pas divulguer les choses tant que la question ne serait pas passée à l’Assemblée nationale :

« Nous devons garder cette question secrète. Mais on peut certainement leur dire que nous avons beaucoup d’espoir pour aboutir à un règlement avec le nouveau Gouvernement français et particulièrement avec M. Mendès France. Vu l'état des choses, il est mieux d'éviter qu’une crise quelconque ne se développe ou que des incidents malheureux n’aient lieu [18]. »

     Il en informa également Kewal Singh, le Consul général indien, par un télégramme [19] daté du 13 août :

« Je suis persuadé que le Gouvernement français actuel sous Mendès France est tout à fait sincère dans les propositions qu’il nous a faites, et nous les accepterons. En fait, comme vous savez, il n'y a vraiment aucune possibilité pour les Français de rester longtemps à Pondichéry. Ils le savent.
…Il est évident que Mendès France rencontre une opposition considérable, principalement sur le sujet de la Tunisie, bien que Pondichéry soit mis dans la même catégorie. Nous estimons que nous devrions éviter autant que possible d’embarrasser Mendès France [20]. Je pense que Mendès France prévaudra finalement [21]. »

     Le 9 août, la possibilité d’une évacuation de Pondichéry comme à Mahé avait été annulée et la mission de l’aviso Sénégalais qui devait effectuer l’évacuation avait été décommandée par le gouvernement français. Nehru avait dit à son Secrétaire général :

« Ils ont même offert de partir sans accord, mais nous n'avons pas accepté. »

     Le 27 août, Mendès France gagnait son deuxième pari : les députés approuvaient ses propositions avec 371 voix contre 215.
     Les négociations pour les modalités du transfert pouvaient commencer.
     Le 18 octobre 1954, dans un hangar rapidement érigé, les quelque 181 représentants du peuple des Établissements se réunirent et votèrent à une écrasante majorité (170 contre 8) en faveur du rattachement à l’Union indienne. Le plus drôle était que le hangar où l’élection eut lieu était bâti pour moitié sur le territoire français et pour moitié sur le sol indien afin de permettre à ceux qui avaient choisi l’Inde de ne pas tomber sous le coup d’un mandat d’arrêt français lorsqu’ils viendraient voter. Ils étaient soit « patriotes » soit « transfuges », suivant que l’on voyait les choses du côté indien ou français. Ce jour-là, on en finit rapidement avec ce qui restait des Indes françaises.
     « La culture française a trop longtemps rayonné dans nos territoires pour que nous n’entendions pas conserver et sauvegarder ce trésor dans l’éternité des temps. » furent les derniers mots du Président de séance. Le 31 octobre les Français partaient définitivement de Pondichéry ; Menon n’avait pas eu besoin de rencontrer Mendès France.

Conclusions

     La France et l’Inde avaient su saisir le créneau offert par la Conférence de Genève. Le rôle que l’Inde devait jouer dans l’après-Conférence, en tant que Président de la Commission de contrôle, aida considérablement.
     Mais il faut quand même dire que la vision de Pierre Mendès et de son Cabinet fut pour beaucoup responsable de ces actions décisives de juin-juillet 1954.
     Pour sa part, Nehru avait su aussi ménager la France quand il était nécessaire, et faire pression (d’une façon pas toujours non-violente) quand il l’avait cru bon. Il avait pris soin de sauver ce qui pouvait être sauvé de l’honneur et du prestige de la France, qui n’avait pas eu la sagesse (ou peut-être la possibilité) d’imiter les Britanniques et de partir quand il était encore temps.
     On peut regretter que ces deux nations, qui, par certains aspects, étaient si proches, se soient retrouvées de deux côtés opposés sur les deux problèmes qui tenaient le plus à cœur à Nehru : la décolonisation et le non-alignement.
     La décolonisation étant terminée et le non-alignement n’étant aujourd’hui que passé historique, on peut espérer que dans les années à venir, l’Inde et la France non seulement sauront fonder un partenariat géostratégique, non seulement travailleront à la naissance d’un monde vraiment multipolaire, mais encore sauront collaborer bien plus étroitement dans le domaine culturel et celui des sciences de l’esprit, pour lesquels les deux nations ont une expérience plusieurs fois millénaire.

 

Notes :

[1] Sous le prétexte d’un « Accord entre la République indienne et la République Populaire de Chine pour le commerce et autres relations avec la Région chinoise du Tibet et l’Inde », qui, nous l’avons vu, n’était qu’un accord de transit pour les marchandises et les pèlerins en route vers le Tibet, le concept des Cinq Principes avaient été introduits. Malheureusement pour les Tibétains, il entérinait l’occupation de leur pays par les Chinois.

[2] Deux semaines après le début de la Conférence, la base française tombera aux mains des forces de Ho Chi Minh.

[3] Archives diplomatiques du ministère des Affaires extérieures, Asie – Océanie (ADMAE),.Dossiers généraux, Conférence de Genève, Cartons 228.

[4] ADMAE, Dossiers généraux, Conférence de Genève, Cartons 266.

[5] En particulier, rue d’Oudinot, au Ministère des Colonies.

[6] SWJN, Series II, Vol. 26, p. 550.

[7] Il existe une très bonne étude des rapports entre la Chine et le Vietnam à cette époque : Chen Jian, China and the First Indochina War, 1950-54, (China Quarterly, Vol. 133, 1993), p. 85-110.

[8] ADMAE,.Cabinet du Ministre – Mendès France, Carton 2.

[9] Ibid.

[10] Le transfert de jure qui aura lieu en 1962.

[11] ADMAE,.Dossiers généraux, Conférence de Genève, Cartons 228.

[12] Le 21 octobre 1948, le Mahajna Sabha, parti mahésien à tendance Congrès, débuta une campagne contre la fraude électorale, organisée, disait-il, par les partis pro-français. La manifestation dégénéra rapidement et aboutit à la « chute » de Mahé. Aidés par des éléments armés venus des territoires indiens avoisinants, les insurgés s’emparèrent du Trésor et placèrent l’Administrateur Perrier, délégué du gouvernement français, en garde à vue. Ce n’est qu’après l’arrivée de l’aviso Commandant Bory, le 26 octobre, que la population, prise de panique, libérera l’Administrateur et restituera le Trésor. Ceci permit au Français, commandant de bord de l’aviso, de faire un sermon sur la non-violence aux populations vivement impressionnées. Le fait que des éléments armés de mitraillettes et venus de l’extérieur participèrent à la prise de Mahé montre que la politique de Gandhi n’était pas toujours pratiquée par les membres du Congrès.

[13] SWJN, Series II, Vol. 26, p. 435.

[14] ADMAE,.Cabinet du Ministre – Mendès France, Carton 7.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] SWJN, Series II, Vol. 26, p. 360.

[18] SWJN, Series II, Vol. 26, p. 436.

[19] Kewal Singh avait écrit que les partis nationalistes avait accepté de relâcher l’agitation dans l’espoir d’une annonce imminente d’un accord entre la France et l’Inde.

[20] Mendès France. voulait présenter ces propositions à l’Assemblée Nationale au plus tard à la fin du mois d’août.

[21] SWJN, Series II, Vol. 26, p. 437.



 

           
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