L'Inde et la Renaissance de la Terre, Sri Aurobindo

 

I

1893 – 1910

Écrits Révolutionnaires

 

(Le 6 février 1893, Sri Aurobindo rentre en Inde après avoir passé la plus grande partie de son enfance et toute son adolescence en Angleterre, où il a reçu une éducation purement occidentale, gagnant à Cambridge de nombreux prix de grec et de latin, maîtrisant le français et suscitant l’admiration pour son anglais. Il se lance à la découverte de son pays dont il ignore presque tout, et comprend vite que celui-ci se trouve à un tournant de son histoire. Dans le vaste domaine de la culture indienne, les signes d’éveil abondent : onze ans plus tôt Bankim Chatterji a composé l’hymne à la Mère Inde, le Bande Mâtaram, et en ce moment même Swami Vivékananda, ayant achevé son premier pèlerinage à travers l’Inde, s’apprête à s’embarquer pour l’Amérique où il va éveiller un intérêt sans précédent pour son pays. En revanche, la scène politique est dominée par le Congrès national indien créé huit ans auparavant, dont les membres proviennent surtout de la bourgeoisie anglicisée et ne cessent de chanter les louanges de l’Empire britannique et de son « caractère providentiel » en Inde, tout en soumettant d’humbles pétitions aux autorités coloniales, que celles-ci se contentent d’ignorer tout bonnement. Il faudra attendre encore douze ans avant que ne démarre, en 1905, la lutte ouverte pour l’indépendance de l’Inde (à laquelle Gandhi ne se joindra qu’en 1918).
     Pour le moment, à l’âge de vingt et un ans, Sri Aurobindo écrit dans l’Indu Prakash, un quotidien de Bombay, une série d’articles où il fait le point de la situation politique de l’Inde et se lance dans une vigoureuse et méticuleuse offensive contre le Congrès et sa « politique de mendiant ». Quelques extraits :)

7 août 1893

     Nous ne pouvons pas nous permettre de vouer un culte à une institution, quelle qu’elle soit. Ce serait tout simplement devenir les esclaves de notre propre mécanique.

*
*     *

21 août 1893

     Notre véritable ennemi ne se trouve pas dans une force extérieure à nous-mêmes, mais dans nos faiblesses criantes, dans notre lâcheté, notre égoïsme, notre hypocrisie, notre sentimentalité à courte vue.

*
*     *

28 août 1893

     Du Congrès, donc, je dis ceci : que ses buts sont erronés, que l’esprit dans lequel il travaille à leur réalisation n’est pas un esprit de sincérité et d’entière dévotion, que les méthodes qu’il a adoptées ne sont pas les bonnes méthodes et que les chefs en qui il met sa confiance ne sont pas des hommes faits pour être des chefs — bref, que nous sommes pour le moment des aveugles conduits, sinon par des aveugles, du moins par des borgnes.

*
*     *

4 décembre 1893

     Notre seule ambition, c’est de nous amuser avec des hochets, au lieu de nous occuper avec sérieux et énergie de questions graves. Mais pendant que nous jouons avec nos hochets, avec nos Conseils législatifs, nos plans astucieux pour séparer les pouvoirs exécutifs et judiciaires, pendant que nous jouons, dis-je, à finasser sur des broutilles, les eaux des grandes profondeurs s’agitent et, remontant à la surface, se déchaîne de façon étrange et menaçante le chaos de l’homme primitif, dont nos sociétés civilisées ne sont séparées que par une mince couche de convention.

*
*     *

(À son retour en Inde, Sri Aurobindo entre au service de l’état princier de Baroda ; de 1897 au début de 1906, il enseigne l’anglais et le français à l’Université de Baroda, dont il deviendra par la suite le directeur adjoint. Au cours de ces années, il est amené à se rendre compte par lui-même de l’état déplorable dans lequel se trouve l’éducation en Inde et il sent à quel point il est impératif de construire une vraie éducation nationale, c’est-à-dire réellement adaptée à la nature et à la culture indiennes.)


Début des années 1900 (?)

     Si l’entraînement physique [qu’offre le système universitaire indien] est déplorable et la formation morale nulle, la formation mentale, elle aussi, est maigre en quantité et, du point de vue de la qualité, sans la moindre valeur... Nous devons faire en sorte qu’aucun étudiant ne puisse obtenir son diplôme sans avoir obligatoirement eu une bonne éducation. S’il lui suffit d’avoir une éducation médiocre, si une bonne éducation est tout à fait accessoire, il est évident que l’étudiant ne se donnera pas grande peine et ne dépensera guère d’énergie pour acquérir ce qu’il ressent comme étant superflu. Mais changez cet état de choses, rendez la culture et la vraie science indispensables et vous verrez que, poussé par le même motif intéressé qui, aujourd’hui, le fait se satisfaire d’une mauvaise éducation, l’étudiant sera forcé alors de se donner du mal pour acquérir culture et vraie science... Nous sommes, en Inde, devenus si barbares que c’est avec des motifs grossièrement utilitaires, dépourvus du moindre désir désintéressé de savoir, que nous envoyons nos enfants à l’école. Mais c’est l’éducation que nous recevons qui est elle-même responsable de cet état de fait...
     C’est une erreur fondamentale et déplorable qui nous a fait, dans ce pays, confondre éducation avec acquisition de connaissances... La somme de connaissances n’est pas en soi d’une importance capitale, l’important est d’utiliser le mieux possible son savoir. Avancer l’hypothèse facile, comme le font nos éducateurs, que nous n’avons qu’à fournir au mental quelques données superficielles dans chaque discipline, et qu’après on peut compter sur le mental pour se développer par lui-même et trouver sa voie propre, c’est contredire la science, c’est contredire l’expérience humaine... Bien que nous ayons beaucoup perdu en tant que nation, nous avons du moins toujours préservé notre curiosité intellectuelle, notre vivacité et notre originalité d’esprit ; mais même ces qualités qui demeurent encore se trouvent menacées du fait de notre système universitaire, et si elles disparaissent, ce sera le début d’une déchéance irrémédiable et de l’extinction finale.
     La toute première étape dans les réformes doit être, par conséquent, de révolutionner entièrement le but et les méthodes de notre éducation [R1] [1].

*

     Il est clair que l’érudition indienne devrait avoir au moins un avantage sur l’érudition européenne : une intimité avec la langue, une sensibilité, que l’Européen ne peut espérer posséder à moins de renoncer à son sens de supériorité raciale... Pour l’Européen, en effet, les mots sanscrits ne sont rien d’autre que des jetons sans vie avec lesquels il peut jouer et qu’il peut placer à sa guise dans les endroits les plus artificiels ou dans les combinaisons les plus monstrueuses ; pour l’hindou, ce sont des choses vivantes dont il comprend l’âme même et dont il peut juger des possibilités avec une extrême précision. Que, malgré ces avantages, les chercheurs indiens n’aient pas été capables de se constituer en une grande école de pensée indépendante est dû à deux choses : l’insuffisance misérable de la connaissance du sanscrit qu’offrent nos universités, handicap fatal pour quiconque n’est pas un érudit-né, et l’absence d’une indépendance vigoureuse dans ces mêmes universités, ce qui fait que nous nous empressons toujours d’en déférer à l’autorité européenne. [R2]

*
*     *

(À partir de l’année 1900, Sri Aurobindo comprend que le moment est venu de passer à l’action. Il entre en contact avec des groupes révolutionnaires clandestins au Maharashtra et au Bengale, et tente de coordonner leurs actions jusqu’alors isolées. S’il ne réussit que partiellement à cette tâche, dans ces deux régions de l’Inde l’idéal de la nation indienne — la Mère — se répand grâce à la multiplication de centres qui, dans les petites villes et les villages, fournissent aux jeunes un enseignement intellectuel, moral et physique, et les rendent conscients de l’état déplorable de leur pays écrasé et pillé sans vergogne par l’occupant.
     C’est à cette époque que Sri Aurobindo écrit Bhavani Mandir[2] une brochure destinée à « la préparation révolutionnaire » du pays, dont des milliers d’exemplaires seront distribués clandestinement. Quelques extraits : )


1905

     L’Inde, la Mère ancienne, s’efforce de renaître, oui, elle s’y efforce au prix de grandes souffrances et de pleurs, mais en vain. De quoi souffre-t-elle donc, elle après tout si vaste et qui pourrait être si forte ? Il y a là sûrement quelque énorme faille, il y a là sûrement quelque chose de vital qui nous fait défaut, et d’ailleurs, il n’est pas difficile de mettre le doigt dessus. Nous avons tout le reste, mais nous sommes vides de force, dénués d’énergie. Nous avons abandonné la Shakti [la Force] et, en conséquence, la Shakti nous a abandonnés. La Mère n’est plus dans nos cœurs, dans nos cerveaux, dans nos bras.
     Le désir de renaître, il est là en nous fortement présent, ce n’est pas là qu’est la faille. Combien de tentatives n’avons-nous pas faites, combien de mouvements — religieux, sociaux, politiques — n’avons-nous pas lancés ! Mais ils ont tous subi, ou se préparent à subir, le même sort : ils fleurissent un moment et puis l’impulsion faiblit, le feu meurt, et s’ils persistent c’est seulement comme des coquilles vides, des formes dont le Brahman s’est retiré ou dans lesquelles il est terrassé par le tamas [obscurité] ou l’inertie. Nos commencements sont puissants, mais ils n’ont ni suites ni résultats.
     Voilà qu’à présent nous commençons quelque chose dans une autre direction : nous avons démarré un grand mouvement industriel qui est censé enrichir et régénérer une terre appauvrie. L’expérience ne nous a donc rien appris et nous ne voyons pas que ce mouvement finira comme tous les autres — à moins que, tout d’abord, nous ne recherchions la seule chose essentielle, à moins que nous n’acquérions de la force.
     Est-ce la connaissance qui nous fait défaut ? Étant Indiens, nés et élevés dans un pays qui, depuis les origines, a préservé et accumulé le jñâna [connaissance], nous portons en nous l’héritage de millénaires... Mais c’est une connaissance morte, un fardeau qui nous accable, un poison qui nous ronge, et non, comme il faudrait, un bâton pour affermir nos pas, une arme entre nos mains ; car il est dans la nature de tout grand pouvoir, si on ne l’utilise pas ou si on l’utilise mal, de se retourner contre son détenteur et de le détruire...
     Est-ce l’amour qui nous fait défaut, est-ce l’enthousiasme, est-ce la bhakti [dévotion] ? Ces tendances-là sont profondément enracinées dans la nature indienne, mais en l’absence de Shakti, nous ne pouvons pas les concentrer, nous ne pouvons pas les diriger, pas même les préserver. La bhakti est la flamme bondissante, la Shakti est le combustible. Si le combustible fait défaut, combien de temps le feu durera-t-il ?
     Plus s’approfondira notre regard et plus il nous deviendra évident que la seule chose qui nous manque, et que nous devons nous efforcer d’acquérir avant toute autre, c’est la force — force physique, force mentale, force morale, mais surtout la force spirituelle, celle qui est la source unique, inépuisable et impérissable de toutes les autres. Si nous avons la force, tout le reste nous viendra par surcroît, facilement et naturellement. Si nous n’avons pas la force, nous sommes comme des personnages dans un rêve qui ont des mains mais ne peuvent ni saisir ni frapper ou qui ont des pieds mais ne peuvent courir...
     Si l’Inde doit survivre, il nous faut lui rendre sa jeunesse. Il faut que des torrents d’énergie, impétueux et bouillonnants, se déversent en elle, il faut que son âme redevienne, comme elle l’était jadis, semblable à la houle de la mer — vaste, puissante, calme ou agitée à volonté —, un océan d’action ou de force.
     Beaucoup parmi nous, complètement subjugués par le tamas, le sombre et pesant démon de l’inertie, disent aujourd’hui que c’est impossible, que l’Inde est décrépite, exsangue et sans vie, trop faible pour jamais se rétablir, que notre race est condamnée à s’éteindre. Vaines sottises. Aucun homme, aucune nation n’est dans l’obligation d’être faible, à moins de le vouloir ; aucun homme, aucune nation n’est dans l’obligation de périr, à moins de choisir délibérément l’extinction.
     Car qu’est-ce qu’une nation ? Qu’est-ce que notre mère patrie ? Ce n’est pas un coin de terre, ni une figure de rhétorique, ni une fiction de l’esprit. C’est une puissante Shakti, elle est formée de la Shakti des millions d’éléments qui constituent la nation, comme Bhavânî Mahisha-Mardinî [3] qui apparut en jaillissant de la Shakti des millions de dieux tous réunis en une seule masse de force et fondus en un être unique. La Shakti que nous appelons l’Inde, Bhavânî Bhâratî [4], c’est l’être vivant dans lequel s’unissent les Shakti de trois cent millions d’individus ;[5] mais elle est inactive, emprisonnée dans le cercle magique du tamas, de l’inertie et de l’ignorance où se complaisent ses enfants...
     Nous devons créer la force là où elle n’existait pas auparavant ; nous devons changer notre nature et devenir des hommes nouveaux avec un cœur nouveau, nous devons renaître... Nous avons besoin d’un noyau d’hommes dans lesquels la Shakti soit développée jusqu’à ses limites les plus extrêmes, dans lesquels elle remplisse toute leur personnalité, et d’où elle déborde pour fertiliser la terre. Avec le feu de Bhavânî dans leur cœur et dans leur tête, ils se mettront en route et iront porter la flamme dans tous les coins et recoins de notre pays.

*
*     *

(Extrait d’une lettre en bengali de Sri Aurobindo à sa femme, Mrinalini Dévi — lettre dans laquelle il tente de lui expliquer comme il se sent appelé à agir pour la liberté de son pays. Cette lettre sera saisie par la police quelques années plus tard et présentée comme pièce à conviction lors du procès de l’attentat d’Alipore.)


30 août 1905

     Alors que d’autres voient leur pays comme une masse inerte de matière — quelques champs et prairies, des forêts, des collines et des rivières —, c’est la Mère que je vois en lui. Je l’adore, je le révère comme la Mère. Et un fils, que ferait-il, s’il voyait un démon assis sur la poitrine de sa mère et s’apprêtant à boire son sang ?... Je sais que j’ai la force de délivrer cette race déchue. Il ne s’agit pas de force physique — je ne vais pas combattre avec l’épée ou le fusil — mais de la force de la connaissance. [R3]

*
*     *

(En 1905, le Vice-roi des Indes, Lord Curzon, inquiet de la montée en force des sentiments anti-britanniques au Bengale, décide de mettre en application la fameuse politique anglaise de « diviser pour régner » : il scinde le Bengale, qui formait une unité ethnique autant que linguistique et culturelle, en deux provinces, l’une occidentale et l’autre orientale — cette dernière deviendra le Bangladesh. Son but est non seulement de briser la campagne grandissante, mais surtout de se servir du Bengale oriental à majorité musulmane pour provoquer des frictions croissantes entre hindous et musulmans — le résultat, quarante ans plus tard, sera la partition de l’Inde elle-même.
     Le Bengale réagit à ces mesures par des protestations et manifestations massives auxquelles participeront la plupart des grandes personnalités de l’époque, dont Rabindranath Tagore, Bepin Chandra Pal et bien d’autres. Le mouvement du « Swadéshi », qui prône l’emploi exclusif des produits indiens et le boycott des produits britanniques, se répand dans de nombreuses régions.
     Sri Aurobindo voit dans la partition du Bengale l’occasion idéale de généraliser et renforcer le mouvement pour l’indépendance. En mars 1906, il pousse son jeune frère Barin à publier le Yugantar, un hebdomadaire bengali virulent qui sera bien vite interdit par les autorités ; en août, B. C. Pal lance un quotidien de langue anglaise, le célèbre Bande Mâtaram (« salut à la Mère Inde »), auquel Sri Aurobindo s’associe et dont il devient le rédacteur en chef, tout en poursuivant parallèlement ses activités clandestines, notamment avec le grand Marathe Bal Gangadhar Tilak.
     Jour après jour jusqu’en mai 1908, Sri Aurobindo se sert des pages du Bande Mâtaram pour insuffler inspiration, force et lucidité dans le mouvement nationaliste naissant. Ce quotidien, écrit dans une langue que les Anglais ne peuvent s’empêcher d’admirer pour sa vigueur et son habileté, et dont le Times de Londres reproduira rageusement des articles à plusieurs reprises, aura au Bengale et dans toute l’Inde une influence des plus grandes. Ainsi que Sri Aurobindo l’écrira plus tard, son premier souci est « de déclarer ouvertement que le but de l’action politique en Inde devait être son indépendance complète et absolue, et il y insista sans relâche dans les pages du journal ; [Sri Aurobindo] fut le premier homme politique en Inde à avoir le courage d’affirmer publiquement cet idéal, et il rencontra un succès immédiat. » [R4] Les passages suivants sont tirés du Bande Mâtaram :)


1er septembre 1906

     La vraie politique du Congrès aurait dû être, dès le début, de regrouper sous son drapeau tous les éléments de force qui existent dans ce vaste pays. Le pandit [6] brâhmane et le maulavi [7] musulman, l’organisation des castes et les syndicats, l’ouvrier agricole et l’artisan, le coolie à sa tâche et le paysan sur sa terre — aucun d’entre eux n’aurait dû être exclu de notre champ d’action. Car chacun est une force, un élément de la force. Et en politique, la victoire est à ceux qui peuvent rassembler, en faisceau le plus serré possible, le plus grand nombre de ces éléments et sont capables de les manier le plus adroitement possible ; non à ceux qui peuvent avancer les meilleurs arguments ou discourir de la manière la plus éloquente.
     Mais le Congrès a commencé dès le départ avec des idées fausses sur les réalités politiques les plus élémentaires, et en gardant les yeux rivés sur le gouvernement britannique au lieu de regarder du côté du peuple.

*
*     *

4 septembre 1906

     Si nous nous sommes opposés si fortement à la partition du Bengale, c’est que cette mesure était calculée pour porter gravement atteinte au pouvoir politique du peuple de langue bengalie. Notre seconde objection était que, de son propre aveu, le gouvernement voulait ainsi créer une province musulmane avec Dacca comme capitale, [8] et l’intention évidente était de semer la discorde entre hindous et musulmans dans une province où, de toute l’histoire de la présence britannique, elle n’avait jamais existé... Il y a dans le mouvement actuel la conscience d’une force nouvelle, l’éveil d’une vie nouvelle, l’inspiration d’un idéal nouveau. Ce mouvement n’est pas seulement dirigé contre la partition ou contre telle ou telle mesure du gouvernement... Une autonomie nationale absolue — c’est cela et rien d’autre qui ramènera la paix...[9]
     Cette idée que l’on pourra faire cesser l’agitation actuelle en encourageant la violence musulmane, est ridicule : ceux qui caressent cette idée oublient que la brute n’est pas le plus fort ni le plus brave des hommes ; ils croient que parce que la retenue de l’hindou, appelée à tort lâcheté, a été un trait dominant de son caractère national, il est totalement incapable de frapper droit et de frapper dur quand une situation sacrée l’exige. D’ailleurs, même dans les querelles récentes entre hindous et musulmans fabriquées par les Britanniques dans différentes régions de l’Inde, il n’a pas été prouvé que ce paisible hindou est si totalement impuissant et si incapable de défendre ses droits et ses libertés que ses ennemis étrangers veulent bien le décrire.

*
*     *

31 décembre 1906

     C’est seulement s’ils se considèrent comme les premiers serviteurs du pays et s’ils agissent dans cet esprit-là que les dirigeants peuvent commander le respect ; ce n’est pas en se comportant comme des maîtres et des dictateurs.

*
*     *

5 avril 1907

     La politique est la tâche du kshatriya[10] et ce sont les vertus du kshatriya que nous devons développer si nous voulons être moralement prêts pour la liberté.

*
*     *

8 avril 1907

     Nous répétons aussi fortement qu’il nous est possible que le kshatriya d’autrefois doit reprendre sa vraie place dans notre organisation sociale pour y remplir son premier devoir, essentiel, qui est d’en défendre les intérêts. Le cerveau est impuissant s’il est privé de son bras droit, la force.

*
*     *

13 avril 1907

     Nous devons être absolument impitoyables dans nos attaques contre tout ce qui entrave l’essor de la nation, et ne jamais craindre d’appeler un chat un chat. Une complaisance excessive, chakshou lajjâ [le désir d’être toujours agréable et poli], n’auront jamais rien à faire en politique sérieuse. La vérité et la conscience doivent toujours passer avant le respect dû aux individus ; et exiger que nous nous taisions par égard pour l’âge et les services passés de nos adversaires, est, du point de vue politique, immoral et mal fondé. Des attaques publiques, des critiques impitoyables, la satire la plus mordante, l’ironie la plus blessante sont toutes méthodes parfaitement justifiables et indispensables en politique. Nous avons des choses fortes à dire, disons-les avec force ; nous avons des choses graves à faire, faisons-les avec gravité. Certes il y a toujours le risque que la force dégénère en violence et la gravité en férocité, et cela, on doit l’éviter dans la mesure de ce qui est humainement possible.

*
*     *

16 avril 1907

     Il est des périodes dans l’histoire du monde où le Pouvoir invisible qui guide ses destinées semble être consumé d’une passion pour le changement et d’une forte impatience à l’égard des formes anciennes. La Grande Mère, l’Âdyâ Shakti, [11] a résolu de prendre les nations dans Sa main et de les remodeler. Ce sont des périodes de destruction rapide et de création énergique ; elles résonnent du son du canon et du piétinement des armées, du fracas de formidables écroulements et du tumulte de révolutions soudaines et violentes ; le monde est jeté dans le creuset brûlant et en ressort revêtu d’une nouvelle forme et de nouveaux traits. Ce sont des périodes où la sagesse des sages se trouve confondue et la prudence des prudents tournée en ridicule.

*
*     *

23 avril 1907

     Toute nation doit adopter le credo politique qui convient le mieux à son tempérament et aux circonstances qui lui sont propres ; le credo qui sera le meilleur pour elle en effet, c’est celui qui la mènera le plus sûrement et le plus complètement vers sa liberté et vers la découverte de l’âme nationale.

*
*     *

11 mai 1907

     En cette heure de crise grave pour les destinées de notre pays, n’abandonnons pas notre force d’âme ; ne laissons pas l’hébétude et la dépression s’emparer de notre être et le démoraliser. Le combat dans lequel nous sommes engagés ne ressemble pas aux guerres d’autrefois où, le roi ou le chef venait-il à tomber sur le champ de bataille, l’armée s’enfuyait. Le Roi que nous suivons à la bataille aujourd’hui, c’est notre mère patrie, sacrée et impérissable ; le chef dans notre marche en avant, c’est le Tout-Puissant Lui-même, cet élément en nous et en dehors de nous que l’épée ne peut transpercer, que l’eau ne peut engloutir, que le feu ne peut brûler, que l’exil ne peut éloigner et que la prison ne peut enfermer.
     ...
     Soyons sans défaillance ni dépression ; mais soyons aussi sans furie irresponsable ni déchaînement aveugle. Nous sommes au seuil d’une période d’épreuve terrible. La traversée ne sera pas aisée, la victoire sera chèrement acquise. L’Inde descend maintenant dans la vallée des ombres de la mort, elle pénètre dans une grande horreur de ténèbres et de souffrances. Comprenons bien que notre souffrance d’aujourd’hui est peu de chose en comparaison de ce que nous aurons à souffrir et, le sachant, travaillons résolument, sans hystérie... Le besoin essentiel du moment présent, c’est le courage, un courage qui ne sait pas reculer ou se dérober.

*
*     *

23 mai 1907

     Quand la volonté d’un Pouvoir supérieur est à l’œuvre dans un grand bouleversement, aucun individu n’est indispensable.

*
*     *

28 mai 1907

     Nous devons imprégner l’esprit de nos garçons, dès leur enfance, de l’idée du pays ; nous devons les mettre devant cette idée à chaque occasion et faire de leur jeune vie tout entière un apprentissage dans la pratique des vertus qui, plus tard, forgeront le patriote et le citoyen. Faute de quoi, il est inutile de songer à créer une nation indienne. Sans cette discipline en effet, nationalisme, patriotisme et régénération ne sont que des mots, des idées, lesquelles ne pourront jamais devenir partie intégrante de l’âme même de la nation, et, par conséquent, ne deviendront jamais une grande réalité manifestée. Il ne sert à rien d’enseigner le patriotisme de manière uniquement théorique.

*
*     *

7 juin 1907

     Ce dont l’Inde a besoin, particulièrement à l’heure actuelle, c’est de vertus combatives, d’un esprit d’idéalisme toujours plus élevé, d’un esprit de hardiesse dans la création, d’intrépidité dans la résistance et de courage dans l’attaque. L’esprit tamasique et passif de l’inertie, nous ne l’avons déjà que trop. C’est une autre formation, un autre tempérament, une autre tournure d’esprit qu’il nous faut développer. Appliquons à la situation présente la devise vigoureuse de Danton : ce dont nous avons besoin, ce qu’il nous faut apprendre à avoir avant toute chose, c’est de l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace.

*
*     *

19 juin 1907

     Au-delà de l’attachement naturel que tout homme ressent pour son pays, sa littérature, ses traditions, ses coutumes et ses usages, le patriotisme ne peut que se trouver renforcé devant l’excellence reconnue d’une civilisation nationale. Si les Anglais aiment l’Angleterre avec tous ses défauts, comment pourrions-nous ne pas aimer l’Inde, ce pays dont les défauts étaient réduits à un minimum irréductible avant que les conquêtes étrangères ne viennent bouleverser la société indienne tout entière ? Mais au lieu de nous sentir possédés par l’ambition naturelle d’aller proclamer la gloire d’une telle civilisation partout dans le monde, nous sommes incapables d’en maintenir l’intégrité sur le sol même qui l’a vu naître. C’est trahir ce qui nous a été confié. C’est une indignité de la pire espèce. Nous avons été incapables d’ajouter quoi que ce soit à ce legs précieux ; bien au contraire, nous nous privons, et privons les générations futures, de la pleine jouissance de cet héritage légitime...
     D’après Sidgwick, [12] l’expansion physique [d’une nation] naîtrait d’un désir d’expansion spirituelle, et d’ailleurs l’histoire confirme cette assertion. Mais alors, pourquoi l’Inde ne serait-elle pas la première puissance du monde ? Quel autre pays a le droit incontesté d’exercer sur le monde sa domination spirituelle ? Tel était le plan de campagne de Swami Vivékananda. L’Inde peut une fois encore prendre conscience de sa grandeur si elle se pénètre profondément de la grandeur de sa spiritualité. Ce sentiment de grandeur est l’aliment essentiel de tout patriotisme. Lui seul peut mettre fin à l’habitude de se déprécier et faire naître le désir ardent de regagner le terrain perdu.

*
*     *

22 juin 1907

     Il n’a pas [un leader du Bengale] les qualités d’un homme politique — la solidité, la fermeté, la capacité de vouloir un certain plan d’action et le courage de le mettre à exécution... Un homme qui redoute la lutte ou que l’idée d’agression effraie ne peut espérer empoigner et guider les forces sauvages qui remontent à la surface dans l’Inde du XXe siècle.

*
*     *

3 juillet 1907

     L’Orient est plus ancien que l’Occident de bien des milliers d’années, mais un plus grand nombre d’années n’implique pas forcément un âge plus avancé... L’Asie vit longuement, l’Europe de façon brève, éphémère. En Asie tout est dessiné à une échelle énorme, ses mouvements sont vastes et grandioses et ses périodes de vie se mesurent en proportion. L’Europe vit en siècles, l’Asie en millénaires. L’Europe est découpée en nations, l’Asie en civilisations. L’Europe tout entière ne forme qu’une seule civilisation possédant une culture commune — culture dérivée d’autres et en grande partie de deuxième main. L’Asie est le berceau de trois civilisations, chacune d’elles originale et ayant pris naissance sur le sol même. Tout en Europe est petit, rapide et de courte durée ; elle n’a pas le secret de l’immortalité.

*
*     *

25 juillet 1907

     Le pouvoir spirituel d’aujourd’hui crée le pouvoir matériel de demain, c’est pourquoi on constate toujours que, si la force matérielle domine le présent, c’est la force spirituelle qui façonne l’avenir et en prend possession...
     Puisque la vie spirituelle de l’Inde est la première nécessité pour l’avenir du monde, nous ne nous battons pas seulement pour notre liberté politique et spirituelle, mais encore pour l’émancipation spirituelle du genre humain... Car ce n’est pas chez un peuple asservi, avili et moribond que peuvent longtemps continuer à naître les Rishis et les grands esprits.

*
*     *

(Le 15 août 1906, le Collège national du Bengale ouvre ses portes à Calcutta avec Sri Aurobindo comme directeur. C’est l’une des premières expériences liées à la recherche d’une vraie éducation nationale. Tout en assumant la responsabilité du Bande Mâtaram, Sri Aurobindo trouve le temps d’enseigner l’histoire et la géographie de l’Inde, l’histoire de l’Angleterre, les sciences politiques ainsi que le français, l’allemand et l’anglais...
     Un an plus tard, le 16 août 1907, le gouvernement colonial, inquiet de la diffusion et de l’impact du Bande Mâtaram, accuse Sri Aurobindo de sédition et l’arrête. Celui-ci a eu 35 ans la veille. Il devra son acquittement, un mois plus tard, au fait que le gouvernement sera incapable de prouver qu’il est le rédacteur en chef de ce quotidien si redouté. C’est à ce moment-là que Rabindranath Tagore rend hommage à Sri Aurobindo dans un poème célèbre où il le salue comme « la voix incarnée, libre, de l’âme de l’Inde ».
     Quelques jours après son arrestation, Sri Aurobindo, mis en liberté sous caution, démissionne de son poste de directeur du Collège national du Bengale. Voici quelques extraits du discours qu’il prononce devant les étudiants et les professeurs qui se sont rassemblés pour lui manifester leur « soutien le plus sincère ».)


23 août 1907

     Lorsque nous avons fondé ce collège et abandonné d’autres occupations, d’autres orientations, pour nous y consacrer, c’était dans l’espoir de voir en lui la base, le noyau d’une nation, de l’Inde nouvelle qui débutera sa carrière après cette nuit de souffrances et de difficultés, en ce jour de grandeur et de gloire où elle œuvrera pour le monde. Ce que nous voulons ici, ce n’est pas seulement vous inculquer quelques connaissances, ce n’est pas seulement vous ouvrir des carrières qui vous permettront de gagner votre vie, mais c’est faire de vous des fils de la mère patrie qui travailleront et souffriront pour elle. C’est pourquoi nous avons ouvert ce collège et c’est la tâche à laquelle je veux que vous vous consacriez dans l’avenir. Ce que nous avons insuffisamment et imparfaitement commencé, c’est à vous de l’achever et de le conduire jusqu’à la perfection. À mon retour de prison, je veux en voir parmi vous qui seront devenus riches, riches non pour eux-mêmes mais pour qu’ils puissent enrichir la Mère de leurs richesses. Je veux en voir parmi vous qui seront devenus de grands hommes, grands non pour eux-mêmes, non pour qu’ils puissent satisfaire leur propre vanité, mais grands pour elle, pour que l’Inde soit grande, pour lui permettre de se tenir debout la tête droite parmi les nations de la terre comme elle le faisait dans les temps jadis quand le monde se tournait vers elle dans l’attente de la lumière. Même ceux qui resteront pauvres et obscurs, je veux voir leur pauvreté et leur obscurité mêmes mises au service de la mère patrie. Il est des moments dans l’histoire d’une nation où la Providence lui présente une tâche, un but, auquel tout le reste, si beau et noble soit-il, doit être sacrifié. Nous sommes à un de ces moments de notre histoire où rien ne doit être plus cher que le service de notre mère patrie, où tout le reste doit tendre vers ce but... Travaillez afin qu’elle puisse prospérer. Souffrez afin qu’elle puisse être dans la joie. Tout est contenu dans ce seul conseil.

*
*     *

22 septembre 1907

     À l’origine, l’organisation des castes était un arrangement pour la répartition des rôles dans la société, tout comme les classes en Europe, mais en Inde cette répartition se basait sur un principe particulier au pays... Un brâhmane était brâhmane, non du seul fait de sa naissance, mais parce qu’il remplissait un devoir qui était de protéger la noblesse intellectuelle et spirituelle de la race ; et il se devait de cultiver en lui-même le tempérament spirituel et d’acquérir la formation spirituelle qui, seule, pouvait le qualifier pour cette tâche. Le kshatriya était kshatriya, pas seulement parce qu’il était le fils de guerriers et de princes, mais parce qu’il remplissait un devoir qui était de protéger le pays et de maintenir le courage héroïque et la virilité de la nation ; et il se devait de cultiver en lui-même le tempérament d’un prince et d’acquérir la formation robuste et noble du samouraï qui, seule, pouvait le préparer à jouer son rôle. De même pour le vaishya, [13] dont la fonction était d’amasser des richesses pour tous, et de même pour le shoûdra [14] qui s’acquittait des tâches plus humbles de service sans lesquelles les autres castes auraient été dans l’incapacité d’effectuer leur part de travail pour le bien commun... Il n’y avait, essentiellement, entre le brâhmane dévot et le shoûdra dévot, aucune inégalité à l’intérieur de l’unique virât purusha [Esprit cosmique] dont chacun constituait un élément nécessaire...
      L’organisation des castes était donc non seulement une institution qui devrait être à l’abri des accusations faciles portées contre elle par ceux qui n’en ont aucune connaissance directe — mais c’était une nécessité suprême sans laquelle la civilisation hindoue n’aurait pu développer son caractère distinctif ni accomplir sa mission unique.
      Néanmoins, reconnaître tout cela, ce n’est pas s’interdire d’indiquer les perversions ultérieures du système et de vouloir sa transformation. Il est dans la nature des institutions humaines de dégénérer, de perdre leur vitalité et de se décomposer ; et le premier signe de la décomposition, c’est une perte de flexibilité et l’oubli de l’esprit qui a présidé à leur conception. L’esprit est éternel, le corps change ; et un corps qui refuse de changer n’a plus qu’à mourir. L’esprit s’exprime de nombreuses manières, tout en restant pourtant essentiellement le même ; en revanche le corps, s’il veut vivre, doit changer pour s’adapter à des environnements différents. Il n’y a aucun doute que l’institution des castes a dégénéré. On a cessé de déterminer la caste en fonction d’aptitudes spirituelles ; celles-ci, autrefois essentielles, jouent maintenant un rôle secondaire et même tout à fait insignifiant ; la caste est déterminée aujourd’hui d’après les critères purement matériels de l’occupation et de la naissance. Du fait de ce changement, cette organisation s’est mise en contradiction flagrante avec la tendance fondamentale de l’hindouisme, qui est toujours d’insister sur le spirituel et de subordonner le matériel au spirituel ; et c’est pourquoi elle a perdu la plus grande partie de son sens. Au lieu d’un esprit de service, c’est maintenant l’orgueil de caste, un esprit d’exclusivité et de supériorité qui la domine, et cette déformation a affaibli la nation et a contribué à nous mettre dans l’état où nous sommes aujourd’hui.

*
*     *

7 octobre 1907

     Cette grande et ancienne nation était jadis la source de toute la lumière des hommes, le sommet de la civilisation humaine, un exemple vivant de courage et d’humanité, la perfection de l’art de gouverner et de l’organisation sociale, la mère de toutes les religions, l’instructeur de toute sagesse et de toute philosophie. Elle a gravement souffert aux mains de civilisations inférieures et de peuples plus sauvages. Elle est entrée dans les ténèbres de la nuit et a goûté plus d’une fois à l’amertume de la mort. Sa fierté a été foulée aux pieds et sa gloire s’en est allée. Faim, misère et désespoir sont devenus les maîtres de cette belle terre, de ces nobles collines, ces anciennes rivières, ces villes dont l’origine remonte à la nuit préhistorique. Mais croyez-vous pour autant que Dieu nous ait délaissés, qu’il nous ait abandonnés pour toujours à notre sort, qui serait d’être une simple commodité pour l’Occident, d’être les serfs de son commerce, ceux qui doivent alimenter son luxe et son orgueil ? Nous sommes toujours le peuple élu de Dieu, et toutes les calamités qui se sont abattues sur nous n’ont été qu’un entraînement à la souffrance, car, pour la grande mission qui est la nôtre, il n’était pas suffisant d’avoir goûté à la prospérité, il fallait encore apprendre ce que le malheur avait à nous enseigner ; il ne suffisait pas d’avoir goûté à la gloire du pouvoir et à la bienfaisance et à la joie ; il fallait aussi connaître la faiblesse et la torture et l’humiliation ; ce n’était pas assez d’avoir pu tenir le rôle du sage compatissant et du roi bienfaiteur, nous devions aussi éprouver dans notre chair les sentiments de l’intouchable et de l’esclave.

*
*     *

23 octobre 1907

     Il y a un slogan dont on nous rebat les oreilles à tout bout de champ, c’est l’appel à l’unité. Nous appelons cela un slogan parce que ceux qui s’en servent n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils veulent dire par là, ils l’emploient simplement comme une formule efficace pour décourager toute réflexion indépendante et toute action progressiste. Ce n’est pas une réelle unité d’action et de réflexion qu’ils veulent, c’est seulement l’apparence de l’unité... C’est une habitude mentale née d’un esprit de dépendance et de faiblesse. C’est ce qui entretient le mensonge et encourage la lâcheté et l’insincérité. « Quelles que soient vos idées, surtout interdisez-vous de les exprimer, elles abîmeraient notre unité ; ravalez vos principes, ils risqueraient d’abîmer notre unité ; ne vous battez pas pour ce que vous croyez être juste, cela abîmerait notre unité ; ne faites pas les choses qui sont à faire car si vous essayiez, cela abîmerait notre unité. » Voilà ce qu’on nous répète. Si une unité sans vie domine, c’est le signe sûr de la dégradation d’une nation, de même que si une unité vivante domine, c’est un signe de grandeur nationale.

*
*     *

6 décembre 1907

     Cela fait bien sûr longtemps que les Britanniques essaient de tirer parti de la pluralité religieuse de la société indienne, mais récemment une ligne d’action a été adoptée ouvertement qui consiste à utiliser les musulmans pour contrebalancer les hindous. [15] Dans les nouveaux Conseils législatifs, les musulmans doivent être représentés, non parce qu’ils sont des enfants de cette terre et font partie intégrante d’un unique peuple indien, mais pour y défendre un intérêt politiquement distinct et hostile, dont le poids sera, on l’espère, supérieur à celui des hindous, ou, du moins, équivalent... Les hindous sont devenus conscients d’eux-mêmes, ils ont entendu une voix qui leur crie : « Lève-toi d’entre les morts, vis et suis-moi », et ils sont en train de grandir irrésistiblement en une force politique vivante et puissante.

*
*     *

17 décembre 1907

     Quand la parole de l’Éternel se répand de tous côtés, quand l’esprit se meut au-dessus des eaux et que les eaux frémissent et que la vie commence à prendre forme, alors il est une loi suivant laquelle toutes les énergies doivent, consciemment ou inconsciemment, de gré ou de force, se mettre au service de l’œuvre suprême du moment : la formation de la nouvelle vie manifestée et organisée qui est en train d’être créée...
     Le succès du Nationalisme [16] dépendra de la capacité de ce dernier à éveiller et à organiser l’ensemble des forces de la nation ; c’est pourquoi il est d’une importance capitale pour le Nationalisme que les classes politiquement arriérées soit éveillées et ramenées dans le courant de la vie politique : la grande masse de l’hindouisme orthodoxe qui a été à peine touchée par le vieux mouvement du Congrès, la grande masse somnolente de l’islam qui est restée politiquement inerte durant tout le siècle dernier, les commerçants, les artisans, l’immense corps de la paysannerie illettrée et ignorante, les classes indigentes, même les tribus sauvages et les races encore à l’écart de la civilisation hindoue — le Nationalisme ne peut se permettre de négliger ni d’omettre aucun de ceux-là...
     Ce que le Nationalisme demande, c’est de la vie d’abord et par-dessus tout ; de la vie et encore davantage de vie — voilà son cri. Débarrassons-nous par tous les moyens du linceul de mort qui nous a étouffés, rejetons avant tout la passivité, l’immobilisme, l’affreuse oppression de l’inertie qui a été notre malédiction pendant si longtemps. C’est le premier besoin, c’est le besoin impératif.

*
*     *

(Sous la pression des Nationalistes, le Congrès, au cours de sa session de 1906 à Calcutta, avait été contraint d’adopter un programme d’action radical, fondé sur la demande de swaraj ou indépendance, le boycott des marchandises britanniques, et le développement d’une éducation proprement indienne. Mais à la fin de 1907, lors de la session de Sourat, au Goujérat, les Modérés manœuvrent de façon à éviter toute mention de ces résolutions, provoquant une scission houleuse. Les Nationalistes tiennent alors une réunion séparée, présidée par Sri Aurobindo. Il allait falloir au Congrès vingt-deux années de quasi-stagnation pour arriver à affirmer de nouveau son objectif d’indépendance totale.)


19 janvier 1908

(Quelques jours après les événements de Sourat, Sri Aurobindo a, à Baroda, une première expérience décisive, celle du Nirvâna ou de la conscience du Brahman. À partir de ce moment-là, toutes ses activités, y compris ses discours et ses écrits, lui viendront « d’un silence absolu du mental ».
     Sur le chemin du retour à Calcutta, Sri Aurobindo est prié de parler en public à plusieurs endroits. Quelques extraits d’un discours prononcé devant une grande foule rassemblée à Bombay.)

 
    La foi n’est pas seulement un processus intellectuel, ce n’est pas une simple conviction mentale. La foi, c’est quelque chose qui se trouve dans votre cœur, et ce que vous croyez, vous devez le réaliser, car la foi vient de Dieu. C’est au cœur que Dieu s’adresse, c’est dans le cœur que Dieu réside...
     Voilà une œuvre que vous avez entreprise [pour la libération de l’Inde], une œuvre si gigantesque, si formidable, pour laquelle les moyens sont si pauvres, contre laquelle l’opposition sera si forte, si organisée... et quels moyens avez-vous pour mener à bien cette œuvre prodigieuse ? Si vous regardez cela d’un point de vue intellectuel, c’est sans espoir. Le processus intellectuel, si vous l’utilisez honnêtement, si vous le suivez jusqu’au bout, il vous conduira au désespoir. Il vous conduira à la mort.
     ...
     Quelle est la seule chose nécessaire ? Qu’est-ce donc qui a aidé nos aînés [du mouvement nationaliste] qui sont allés en prison ? Consciemment ou inconsciemment, tous, ils avaient une idée qui dominait tout le reste, une idée que rien ne peut ébranler, et c’était l’idée qu’il y a un grand Pouvoir qui œuvre à aider l’Inde et que nous ne faisons que ce qu’il nous ordonne de faire... Ils ont la certitude — non pas dans leur intellect mais dans leur cœur — que le Pouvoir qui les guide est invincible, qu’il est tout-puissant, immortel, que rien ne peut lui résister et que son œuvre sera accomplie. Eux n’ont rien à faire ; ils n’ont qu’à obéir à ce Pouvoir ; ils n’ont qu’à aller où il les conduit ; ils n’ont qu’à dire les mots qu’il leur souffle, et faire les actions qu’il leur demande de faire... Il est là Lui-même présent derrière nous. Il est à la fois l’ouvrier et l’œuvre. Il est immortel dans le cœur de son peuple...
     Si vous croyez en Dieu, si vous croyez que Dieu vous guide, si vous croyez que Dieu fait tout et que vous ne faites rien, que pouvez-vous craindre ?... Il n’y a rien à craindre... Que peuvent tous ces tribunaux, que peuvent tous les pouvoirs du monde contre Cela qui est en vous, cet Immortel, ce Non-né, cet Impérissable, que l’épée ne peut percer, que le feu ne peut brûler et que l’eau ne peut engloutir ? La prison ne peut L’enfermer ni la potence Le finir. Que pouvez-vous craindre quand vous êtes conscients de Celui qui est en vous ? Le courage est alors une nécessité, le courage est naturel, le courage est inévitable... Vous êtes protégés dans la vie et dans la mort par Celui-là qui survit à l’heure même de la mort ; vous éprouvez votre immortalité à l’heure des pires souffrances, vous sentez que vous êtes invincible...
     Essayez de réaliser cette force en vous et de la tirer au-dehors ; que chacun de vos actes ne soit plus votre action mais l’action de cette Vérité à l’intérieur de vous. Que chaque heure de votre vie soit éclairée par cette présence, que chacune de vos pensées soit guidée par cette seule source d’inspiration ; que chacune de vos facultés et de vos qualités se mette au service de ce Pouvoir immortel qui est en vous... C’est à l’intérieur de vous-mêmes qu’est le guide.

*
*     *

19 février 1908

     Quand un grand peuple renaît de ses cendres, quel est donc le mantra qui est le sanjîvanî mantra[17] quel est le pouvoir de résurrection qui anime son nouvel essor ? En Inde il y a deux grands mantras : le premier, c’est le mantra de Bande Mâtaram, qui est le cri public et universel de l’amour qui s’est éveillé pour la mère patrie ; et il y en a un autre, plus secret et mystique, qui n’a pas été encore révélé.

*
*     *

20 février 1908

     La vérité est le roc sur lequel est bâti le Monde. Satyéna tisthaté jagat. La vraie force ne peut jamais venir du mensonge. Chaque fois que le mensonge est à l’origine d’un mouvement, celui-ci est condamné à l’échec. La diplomatie ne peut être utile à un mouvement que si celui-ci se fonde sur la vérité. Faire de la diplomatie le principe de base, c’est aller contre les lois de l’existence.

*
*     *

22 février 1908

     Quels que soient les plans qu’on a échafaudés, ils se révéleront tout à fait inutiles quand le moment de l’action sera venu. Les révolutions sont toujours pleines de surprises, et quiconque s’imagine qu’il peut jouer aux échecs avec une révolution ne tardera pas à réaliser combien l’étreinte de Dieu est terrible, et la raison humaine insignifiante face à l’ouragan de Son souffle. Seul celui qui n’élabore aucun plan mais garde son cœur pur afin que la volonté de Dieu puisse s’y manifester, a une chance de dominer les accidents d’une révolution. La grande règle de la vie, c’est de n’avoir aucun plan, mais d’avoir un seul but, inaltérable. Si l’on fixe sa volonté sur le but que l’on s’est donné à réaliser, alors les circonstances elles-mêmes indiqueront la direction à suivre ; l’intrigant, lui, trébuche toujours sur l’inattendu.

*
*     *

24 février 1908

     Il est impossible de définir brièvement en une ou deux phrases ce que devrait être notre éducation nationale ; on peut cependant tenter de la décrire comme une éducation qui, prenant d’abord appui sur le passé et utilisant pleinement le présent, construit une grande nation. Quiconque veut couper la nation de son passé est hostile à sa croissance. Quiconque ne sait pas tirer parti du présent perd pour nous la bataille de la vie. Nous devons donc, pour l’Inde, préserver toute la connaissance, la force de caractère et les nobles idéaux qu’elle a accumulés dans son passé immémorial. Pour elle, nous devons acquérir le meilleur de ce que l’Europe peut donner en termes de connaissances, et l’assimiler en respectant les particularités du tempérament indien. Nous devons introduire en Inde les meilleures méthodes d’enseignement que l’humanité ait élaborées, qu’elles soient récentes ou anciennes. Tous ces éléments, il nous faudra les combiner en un ensemble harmonieux, et comme nous voulons construire des hommes et non des machines, il sera essentiel que ce système soit imprégné de l’esprit d’indépendance.

*
*     *

5 mars 1908

     L’Inde est le gourou des nations, le médecin de l’âme humaine dans ses maladies les plus profondes ; elle est destinée une fois encore à remodeler la vie du monde...

*
*     *

6 mars 1908

     Lorsqu’on commença à nous infuser dans les veines le poison de l’éducation occidentale, le résultat fut immédiat et les hindous du Bengale, qui constituaient alors la majorité de la population de langue bengalie, se mirent en masse à déserter le village pour la ville...
     Seule est robuste et certaine de se perpétuer la race qui, dans l’arbre de la vie, n’a pas sacrifié la santé de ses racines rurales à l’éclat urbain de ses feuilles et de ses fleurs... Nous devons maintenant nous pencher sur un domaine de travail que nous avons particulièrement négligé, celui de l’agriculture. Le retour à la terre est aussi essentiel à notre salut que le développement du Swadéshi ou la lutte contre la famine. Si nous apprenons à nos jeunes gens à retourner dans les champs, ils pourront devenir des guides, des chefs et des exemples pour la population villageoise... Il est urgent qu’on trouve une solution à ce problème, et la seule organisation d’associations de villages sera peu efficace si elle n’est pas doublée d’un système de formation qui ramènera l’hindou instruit à la terre pour qu’il se fasse fermier lui-même et entraîne la paysannerie de sa région.

*
*     *

16 mars 1908

     On a dit que la démocratie est basée sur les droits de l’homme ; on a objecté qu’elle devrait plutôt se fonder sur les devoirs de l’homme ; mais aussi bien les droits que les devoirs sont des notions européennes. L’idée indienne, c’est celle du dharma [la Loi] : dans le dharma, droits et devoirs perdent l’antagonisme artificiel provenant d’une vision du monde où l’égoïsme est le moteur de l’action, et ils retrouvent leur unité profonde et éternelle. C’est une démocratie fondée sur le dharma que l’Asie doit adopter, car là se situe la différence entre l’âme de l’Asie et l’âme de l’Europe.

*
*     *

28 mars 1908

     Nous sommes hindous et de tempérament spirituel par nature, car l’œuvre que nous devons accomplir pour l’humanité est une œuvre que nulle autre nation ne peut accomplir... Le grand atelier des expériences spirituelles, le laboratoire de l’âme a toujours été l’Inde...

*
*     *

31 mars 1908

     D’innombrables brochures, discours et articles de journaux ont parlé de la pauvreté croissante des masses. Mais une fois qu’on a démontré qu’il existe bien un problème de pauvreté, on a un peu trop tendance à penser qu’on a fait son devoir. On compte sur l’avenir pour régler le problème et on oublie que, quand la solution sera finalement là, les masses auront entre-temps sombré dans un état de déchéance dont la nation mettra plusieurs décennies à se remettre. Nous avons été habitués à nous occuper uniquement de l’aspect économique de cette pauvreté, mais elle a un aspect moral aussi, qui est encore plus important. Les paysans indiens se sont toujours distingués des masses moins civilisées de l’Europe par leur piété supérieure, leur douceur, leur sobriété, leur pureté, leurs habitudes économes et leur intelligence naturelle. Or, ils sont à l’heure actuelle victimes d’une oppression dont la brutalité est inouïe ; [18] on les entraîne à fréquenter les débits de boisson qu’un gouvernement attentionné met généreusement à leur disposition. Ils sont avilis par l’exemple d’une aristocratie de plus en plus immorale, et poussés à adopter peu à peu les mêmes habitudes de relâchement et de brutalité qui déshonorent les prolétariats européens. Cette décadence progresse à une rapidité alarmante. Dans certains coins du pays, elle a atteint un tel degré qu’un rétablissement semble impossible... Nous avons entendu parler de certains villages où le débit de boisson et la prostituée — institutions inconnues il y a vingt-cinq ans —, étendent maintenant leur emprise sur les villageois les plus pauvres. Ces produits de base de la civilisation européenne sont à présent disponibles en abondance dans de nombreux villages du Bengale occidental... Cette situation, qui est celle des districts les pires, tend à se généraliser et à moins qu’on ne fasse quelque chose pour endiguer ce flot de boue, il balaiera l’âme de l’Inde dans son courant fétide et laissera à sa place une chose monstrueuse et informe faite de tout ce qu’il y a de pire dans la nature humaine.

*
*     *

11 avril 1908

     La Mère a posé le pied sur le seuil, mais elle attend pour entrer d’entendre le vrai cri, le cri qui jaillit du cœur... La Mère n’attend de nous ni projets habiles, ni plans, ni méthodes. Elle-même nous fournira les projets, les plans, les méthodes, bien meilleurs que tout ce que nous pouvons inventer. Ce qu’elle nous demande, c’est notre cœur, notre vie, ni plus ni moins.
     ...
     Une régénération c’est, littéralement, renaître, et on ne renaît pas grâce à l’intellect, ni grâce à une bourse bien remplie, ni à une politique quelconque, ni à un changement de système, mais en se forgeant un cœur nouveau, en jetant tout ce qu’on était dans le feu du sacrifice et en renaissant en la Mère. Ce qui est exigé de nous, c’est l’abandon de soi. Elle nous demande : « Combien d’entre vous sont prêts à vivre pour moi ? Combien sont prêts à mourir pour moi ? » Et elle attend notre réponse.

*
*     *

12 avril 1908

     Ne vous effrayez pas des obstacles qui surgissent sur la route, peu importe l’immensité des forces qui se mettent en travers du chemin... Quand des miracles se produisent de tous côtés, comment pourriez-vous ne pas croire que tout est possible ? Si vous êtes sincère avec vous-même, vous n’avez pas à avoir peur de quoi que ce soit. Avec la vérité, l’amour et la foi, il n’y a rien que vous ne puissiez conquérir. C’est là tout votre évangile et il fera des miracles.

*
*     *

14 avril 1908

     L’atmosphère de la politique moderne est imprégnée de méfiance, et le ressort secret de l’action, c’est la haine et les soupçons réciproques. Sous les belles apparences de sa civilisation matérielle, un mal moral profond ronge les entrailles de la société européenne, comme on peut s’en apercevoir à mille symptômes frappants... Si l’Inde prend le chemin de l’Europe, si elle adopte ses idéaux politiques, son système social, ses principes économiques, elle sera atteinte des mêmes maladies. Il ne serait bon ni pour l’Inde ni pour l’Europe qu’on en arrive là. Si l’Inde devient une province intellectuelle de l’Europe, elle ne parviendra jamais à manifester la grandeur qui est sienne et elle ne réalisera jamais ses potentialités. Paradharmah bhayâvahah, il est dangereux d’adopter le dharma [la loi] d’un autre ; cela prive l’homme ou la nation qui le fait du secret de sa force et de sa vitalité, et c’est alors une croissance artificielle et tronquée qui se substitue au développement libre, vaste et organique de la Nature. Chaque fois qu’une nation a renoncé à sa raison d’être, elle l’a fait en sacrifiant sa croissance. Pour qu’elle accomplisse son destin, il faut que l’Inde reste l’Inde. D’ailleurs, l’Europe ne gagnera rien à greffer sa civilisation sur celle de l’Inde, car si l’Inde, qui détient le secret des remèdes propres aux maladies de l’Europe, se retrouve elle-même en proie au même mal, non seulement celui-ci ne sera pas guéri mais il restera inguérissable, et la civilisation européenne périra comme elle périt lors du déclin de l’empire romain : d’abord par décomposition de l’intérieur, puis par invasion de l’extérieur.

*
*     *

Avril (?) 1908

     Nous étions si ignorants de la vie que nous nous sommes imaginés que d’autres que nous allaient travailler à notre liberté, et justement ceux-là qui vivent de nos services ; si ignorants de l’histoire que nous avons pensé que des réformes pouvaient précéder la liberté ; si ignorants de la science que nous avons cru qu’un organisme pouvait être remodelé de l’extérieur. Nous étions gouvernés par des boutiquiers et nous avons consenti avec enthousiasme à les prendre pour des anges. Nous avons feint d’avoir des vertus que nous n’avions pas le loisir d’assimiler et nous avons perdu celles que nos pères nous avaient transmises. Et tout cela, avec une bonne foi totale, avec la certitude que nous étions en train de nous européaniser et d’avancer rapidement sur la voie du progrès politique, social, économique, moral et intellectuel. Le summum de notre progrès en politique, cela a été un Congrès qui votait chaque année des résolutions qu’il n’avait pas le pouvoir de mettre en pratique, des hommes d’état dont la fonction suprême était de poser des questions qui ne nécessitaient même pas de réponse, des conseillers qui auraient été bien étonnés si on les avait consultés, et des politiciens qui ne savaient même pas que le droit ne peut exister sans le soutien de la force. Au point de vue social, nous avons, en introduisant de manière mécanique quelques piètres changements, tenté timidement de redynamiser jusqu’aux fondements même de notre société, mais sans réussir à nous montrer à la hauteur d’une si noble tâche. Quant à un renouveau spirituel, c’est à peine si nous en avons fait la tentative. Sur le plan économique, nous avons réussi cet exploit de détruire nos industries et de nous rendre esclaves de l’homme d’affaires britannique. Au point de vue moral, nous avons achevé avec succès la désintégration des valeurs morales traditionnelles et nous les avons remplacées par une respectabilité de surface ; intellectuellement nous nous sommes parés avec orgueil de quelques plumes, de quelques bribes et débris épars de la pensée européenne, en sacrifiant pour cela un héritage immense et éternel. Jamais éducation n’aura été si éloignée de tout ce qu’implique une vraie éducation...
     La domination britannique, la mission civilisatrice de l’Angleterre en Inde a été l’histoire, réussie comme jamais auparavant, de l’hypnose d’une nation. On nous a persuadés de vivre une existence où la volonté et ses activités étaient comme mortes, on nous a fait prendre une série d’hallucinations pour des phénomènes réels et mis dans l’état de faiblesse morbide que souhaitait l’hypnotiseur — jusqu’au moment où le Maître d’une hypnose plus puissante posa son doigt sur les yeux de l’Inde et s’écria : « Réveille-toi ! » Alors seulement fut rompu l’enchantement, l’esprit qui somnolait reprit conscience de lui-même et l’âme qui était morte se mit à revivre. [19]
     ...
     Le nouveau nationalisme transcende toutes les barrières ; il va chercher l’employé derrière son guichet, le commerçant dans sa boutique, le paysan à sa charrue ; il fait sortir le brâhmane de son temple et prend par la main le chândâla [intouchable] dans sa misère ; il va trouver l’étudiant dans son université, l’écolier penché sur son livre, il touche jusqu’à l’enfant dans les bras de sa mère ; et le zenana [20] derrière ses jalousies a frémi à sa voix ; son œil fouille la jungle à la recherche de Santals [21] et parcourt les collines pour débusquer les tribus sauvages des montagnes. Il ne se préoccupe ni de l’âge, ni du sexe, ni de la caste, ni de la fortune, ni de l’éducation, ni de la respectabilité. Il se moque de ceux qui se contentent de demander à pouvoir participer aux affaires du pays. Il n’a que faire de titres de propriété ou de certificats d’instruction primaire. Il parle à l’illettré ou à l’homme de la rue dans la langue rude et vigoureuse qu’il comprend le mieux ; il parle au jeune et au cœur ardent avec les accents de la poésie, dans une langue de feu ; il s’adresse au penseur avec les mots de la philosophie et de la logique ; à l’hindou, il répète le nom de Kâlî ; le musulman, il le pousse à l’action en lui parlant de la gloire de l’islam. Il les exhorte tous à s’avancer, à participer à l’œuvre de Dieu et à refaire une nation, chacun avec ce que sa croyance propre, sa culture, sa force, sa bravoure ou son génie peuvent offrir à la nouvelle entité nationale. La seule qualification qui soit exigée, c’est un corps formé dans les entrailles d’une mère indienne, un cœur capable de vibrer pour l’Inde, un cerveau qui puisse concevoir et projeter sa grandeur, une langue qui sache adorer son nom ou des bras capables de combattre pour sa cause... Le nouveau nationalisme, c’est la renaissance en Inde du kshatriya, du samouraï. [R5]

*

     L’homme est d’une trempe moins terrestre que certains voudraient le faire croire. Il y a en lui un élément divin dont l’homme politique pratique ne tient pas compte. Celui-ci examine la situation du moment et s’imagine qu’il a tout bien considéré. Il a étudié, certes, la surface des choses et leurs environs immédiats, mais ce qui se trouve au-delà de la vision matérielle lui a échappé. Il n’a pas tenu compte du divin en l’homme, de l’incalculable, de cet élément qui fausse les calculs du conspirateur et déroute la sagesse du diplomate. [R6]

*

     Le nationaliste ne perd jamais de vue cette vérité que la loi a été faite pour l’homme, et non pas l’homme pour la loi. La raison d’être de la loi, sa fonction principale, c’est de protéger, d’encourager la croissance et l’épanouissement confiant d’une vie nationale robuste et saine, et si la loi n’est pas mise au service de ce but, si elle s’y oppose ou le contredit, alors, quelle que soit la rigueur avec laquelle elle fait régner la paix, l’ordre et la sécurité, cette loi perd tout droit au respect et à l’obéissance. Le nationalisme refuse d’accepter la loi comme quelque chose de sacro-saint, ou de considérer la paix et la sécurité comme des buts en soi... Il ne donnera pas la préférence aux méthodes violentes ou agressives simplement parce qu’elles sont violentes et agressives, pas plus qu’il ne s’accrochera aux méthodes douces et pacifiques simplement parce qu’elles sont douces et pacifiques. Ce que le nationalisme demande à une méthode, c’est qu’elle soit efficace pour le but qu’il se propose, c’est qu’elle soit digne d’un grand peuple combattant pour son existence, c’est qu’elle soit formatrice de l’activité et de la force nationales ; une fois qu’il s’est assuré de tout cela, il n’a besoin de rien de plus. [R7]

*

     Il est de certains esprits qui répugnent à la combativité comme si c’était un péché. Leur tempérament leur interdit de percevoir les délices de la bataille, et ils ressentent comme monstrueux et coupable quelque chose qu’ils sont incapables de comprendre. « C’est avec l’amour que tu guériras la haine, c’est avec la justice que tu chasseras l’injustice, avec la vertu que tu détruiras le péché » — voilà ce qu’ils prêchent. L’amour est un mot sacré mais il est plus facile de parler de l’amour que d’aimer... La Guîtâ est la meilleure réponse à ceux qui reculent devant la bataille comme devant un péché et se refusent à l’agression comme si elle était une dégradation morale.
     ...
     Une philosophie qui mécaniquement applique une règle à toutes les actions, ou bien qui se saisit d’un mot et essaie d’y enfermer la totalité de la vie humaine, est une philosophie stérile. L’épée du guerrier est aussi nécessaire à l’accomplissement de la justice et de la vertu que la sainteté du saint. Ramdas n’est pas complet sans Shivaji. [22] Le rôle pour lequel fut créé le kshatriya, c’est de maintenir la justice, d’empêcher le fort de se livrer à des pillages et de défendre le faible contre l’oppression. C’est pourquoi — dit Sri Krishna dans le Mahâbhârata — Dieu créa la bataille et l’armure, l’épée, l’arc et le poignard. [23] / [R8]

*
*     *

(À l’aube du 2 mai 1908, des policiers font irruption dans la chambre de Sri Aurobindo, pistolet au poing, l’arrêtent et l’emprisonnent à Alipore, près de Calcutta. Le chef d’accusation : complicité dans un attentat manqué contre un juge anglais quelques jours plus tôt. Bien que les responsables de cet attentat soient des membres de la société secrète de Barin, les autorités britanniques pensent enfin tenir leur chance de réduire définitivement au silence celui qu’ils considèrent comme « l’homme le plus dangereux auquel nous ayons affaire » [24] / [R9] / [R10] Pendant que se déroule le procès d’Alipore, où il est défendu par le célèbre avocat Chittaranjan Das, Sri Aurobindo passe un an en prison où il a de nombreuses expériences et réalisations ; comme il l’écrira lui-même des années plus tard : « La vie spirituelle et la réalisation intérieure, dont l’amplitude et l’universalité n’avaient cessé de croître, l’occupèrent dès lors tout entier ; son travail désormais en faisait partie et en découlait ; de plus ce travail touchait à un domaine beaucoup plus large que le service et la libération du pays : il était centré autour d’un but — qu’il n’avait fait qu’entrevoir jusqu’alors — dont la portée était mondiale et qui concernait tout l’avenir de l’humanité. » [R11]
     Un an plus tard, le 6 mai 1909, Sri Aurobindo est acquitté contre toute attente et quitte ce qu’il appelle « l’ashram d’Alipore ». Le Bande Mâtaram n’existe plus, sa publication ayant été interdite par les autorités ; la plupart des leaders nationalistes ont été emprisonnés, déportés, ou se sont exilés, et les quelques-uns qui restent sont démoralisés. Le mouvement nationaliste est dans le creux de la vague. Presque seul, Sri Aurobindo se met alors à lui insuffler une nouvelle vie, faisant de nombreux discours, et lançant un nouvel hebdomadaire en anglais, le Karmayogin, ainsi qu’un autre en bengali, le Dharma. Les extraits suivants proviennent du Karmayogin.)


30 mai 1909

(Extraits du célèbre discours d’Outtarpara)

     Quand je m’approchai alors de Dieu [après être rentré d’Angleterre], c’est à peine si j’avais une foi vivante en Lui. L’agnostique était en moi, l’athée était en moi, le sceptique était en moi ; je n’étais même pas absolument sûr qu’il y eût un Dieu. Je ne sentais pas Sa présence. Cependant quelque chose me tirait vers la vérité des Védas, la vérité de la Guîtâ, la vérité de la religion hindoue. [25] Je sentais qu’il devait y avoir une puissante vérité quelque part dans ce Yoga, une puissante vérité dans cette religion basée sur le Védânta. Quand je me mis au Yoga et décidai de le pratiquer pour voir si mon idée était juste, je l’ai donc fait dans cet esprit et en Lui adressant cette prière : « Si tu existes, Tu connais mon cœur. Tu sais que je ne demande pas la libération, je ne demande rien de ce que demandent les autres. Je demande seulement la force de soulever cette nation, je demande seulement de pouvoir vivre et travailler pour ce peuple que j’aime et auquel j’aspire à consacrer ma vie. » Je m’efforçai pendant longtemps d’atteindre à la réalisation du Yoga, et finalement j’y parvins dans une certaine mesure, mais quant à ce que je désirais le plus fortement, je demeurai insatisfait. Ensuite, dans l’isolement de la prison, dans la cellule solitaire, je fis la même demande, je dis : « Donne-moi Ton âdésh [ordre]. Je ne sais pas quel travail faire ni comment le faire. Donne-moi un message. » Dans la communion du Yoga, deux messages me parvinrent. Le premier disait : « Je t’ai donné un travail et c’est d’aider à soulever cette nation. Le moment est proche où tu vas devoir sortir de prison car ce n’est pas ma volonté pour cette fois que tu sois condamné ou que tu passes ton temps à souffrir pour ton pays comme d’autres ont à le faire. Je t’ai chargé d’un travail et c’est l’âdésh que tu as demandé. Je te donne l’ordre de te mettre en route et de faire mon travail. » Le second message vint qui disait : « Une chose t’a été montrée pendant cette année de réclusion, une chose dont tu n’étais pas convaincu, et c’est la vérité de la religion hindoue. C’est cette religion que je suis en train d’élever à la face du monde, c’est elle que j’ai perfectionnée et développée à travers les rishis [voyants], les saints et les avatârs, et voici qu’à présent elle se met en mouvement pour accomplir mon œuvre parmi les nations. Je suis en train d’élever cette nation pour qu’elle répande ma parole... Ainsi donc, quand il est dit que l’Inde s’élèvera, c’est le sanâtana dharma [loi éternelle] qui s’élèvera. Quand il est dit que l’Inde sera grande, c’est le sanâtana dharma qui sera grand. Quand il est dit que l’Inde s’étendra et grandira, c’est le sanâtana dharma qui s’étendra et grandira dans le monde. C’est pour le dharma et par le dharma que l’Inde existe... »
     Mais qu’est-ce que la religion hindoue ? Quelle est cette religion que nous qualifions d’éternelle, sanâtana ? Cette religion n’est hindoue que parce que c’est la nation hindoue qui l’a conservée, parce que c’est dans cette péninsule isolée par la mer et les Himalayas qu’elle a grandi, parce que ce sont les Aryens qui ont eu la tâche de la préserver à travers les âges sur cette terre antique et sacrée. [26] Mais elle n’est pas circonscrite à un seul pays, elle n’appartient pas spécialement et pour toujours à une partie limitée du monde. Ce que nous appelons la religion hindoue est en réalité la religion éternelle, car c’est la religion universelle qui embrasse toutes les autres. Si une religion n’est pas universelle, elle ne peut être éternelle. Une religion étroite, sectaire, exclusive, ne peut vivre qu’un temps limité et ne peut avoir qu’un but limité. Celle-ci est la seule religion qui puisse triompher du matérialisme en incluant et en anticipant les découvertes de la science et les spéculations de la philosophie. C’est la seule religion qui révèle à l’humanité la proximité de Dieu, la seule qui englobe tous les chemins possibles par lesquels l’homme peut aller à Dieu. C’est la seule religion qui insiste constamment sur la vérité que reconnaissent toutes les religions, à savoir qu’Il est présent en tout homme et en toute chose et que c’est en Lui que nous nous mouvons et existons. C’est la seule religion qui permette non seulement de comprendre cette vérité et d’y croire, mais encore de la réaliser dans chaque partie de notre être. C’est la seule religion qui montre au monde ce qu’est vraiment le monde, c’est-à-dire la lîlâ [27] de Vâsoudéva. [28] C’est la seule religion qui nous montre comment nous pouvons le mieux possible jouer notre rôle dans cette lîlâ, quelles en sont les lois les plus subtiles et les règles les plus nobles. C’est la seule religion qui ne sépare pas, fût-ce dans le détail le plus minime, la vie de la religion, la seule qui sache ce qu’est l’immortalité et qui ait entièrement écarté de nous la réalité de la mort...
      J’avais dit l’année dernière que ce mouvement n’était pas un mouvement politique et que le nationalisme n’était pas de la politique, mais une religion, une croyance, une foi. Je le dis encore aujourd’hui, mais d’une autre façon. Je ne dis plus que le nationalisme est une croyance, une religion ou une foi. Je dis que c’est le sanâtana dharma qui est pour nous le nationalisme... Le sanâtana dharma, voilà le nationalisme. C’est le message que j’avais à vous transmettre.

*
*     *

19 juin 1909

     Nous avons dit que le brahmatéja [29] est ce dont nous avons le plus grand et le plus urgent besoin. En un sens, cela veut dire la prééminence de la religion ; mais au fond, ce que les Européens entendent par « religion », ce n’est pas le brahmatéja, qui signifie plutôt spiritualité, force et énergie de pensée et d’action jaillissant d’une communion ou d’un abandon à Cela, à l’intérieur de nous, qui gouverne le monde. C’est ce sens-là que nous donnerons à ce mot. Cette force, cette énergie, peut être mise au service de n’importe quel but que Dieu désire pour nous ; elle suffit à la connaissance, à l’amour ou au service ; elle peut servir aussi bien à la libération d’une âme individuelle qu’à la construction d’une nation ou au tournage d’un outil. Elle travaille du dedans, elle travaille dans le pouvoir de Dieu, elle travaille avec une énergie surhumaine. Que cette force s’éveille à nouveau en trois cent millions d’hommes par les moyens que notre passé nous a mis entre les mains, voilà notre objectif.
     L’Européen est fier d’avoir réussi à séparer la religion de la vie. La religion, dit-il, est une très bonne chose quand elle reste à sa place, mais elle n’a pas à se mêler de politique, de science ou de commerce, toutes choses que son intrusion ne fait que gâter. La religion est réservée au dimanche : ce jour-là, si l’on est anglais, on s’habille en noir et on tâche de se sentir vertueux, et si l’on habite sur le continent, on oublie le reste de la semaine et on s’amuse... Mais, après tout, Dieu existe vraiment, et s’Il existe, on ne peut pas Le fourrer dans un coin et lui dire : « Voilà ta place ; quant au monde et à la vie, ils nous appartiennent. » Il s’échappe et se répand de nouveau. Chaque époque de négation n’est qu’une préparation pour une affirmation plus large et plus complète.

*

     C’est une erreur, nous le répétons, de croire que la spiritualité est quelque chose qui est coupé de la vie... C’est une erreur de croire que les hauteurs de la religion sont au-dessus des luttes de ce monde. L’exhortation répétée de Sri Krishna à Arjuna insiste sur la lutte : « Combats et renverse tes adversaires ! », « Souviens-toi de moi et combats ! », « Le cœur rempli de spiritualité, abandonne-moi toutes tes actions et, libéré des désirs, libéré des demandes égoïstes, combats ! Que ton âme enfiévrée s’apaise. »

*

     Il est une loi puissante de la vie, un grand principe de l’évolution humaine, un fond de connaissances et d’expériences spirituelles dont ce pays, l’Inde, a toujours été destiné à être le dépositaire, l’exemple et le propagateur. Cette loi, c’est le sanâtana dharma...
     L’Européen fait grand cas de la mécanique. Il cherche à rénover l’humanité à coups de projets sociaux et de systèmes gouvernementaux. Il espère faire venir l’âge d’or avec une loi du parlement. La mécanique a, certes, une grande importance mais uniquement comme un moyen de travail dont l’esprit au-dedans, la force par derrière, se sert. Le XIXe siècle en Inde aspirait à l’émancipation politique, à un renouveau social, à une vision religieuse et à une nouvelle naissance, mais il a échoué parce qu’il a adopté les motivations et les méthodes européennes, il a ignoré l’esprit, l’histoire et le destin de notre peuple et il a cru qu’en adoptant l’éducation européenne, la mécanique européenne, l’organisation et l’équipement européens, nous arriverions à reproduire chez nous la prospérité, l’énergie et le progrès de l’Europe. Nous, les hommes du XXe siècle, rejetons les buts, idéaux et méthodes du XIXe siècle anglicisé, justement parce que nous en acceptons la leçon. Nous nous refusons à faire une idole du présent ; nous regardons en arrière et en avant, en arrière vers l’histoire imposante de notre peuple, et en avant vers l’histoire grandiose pour laquelle cette destinée l’a préparé...
     Nous disons à la nation : « La volonté de Dieu, c’est que nous soyons nous-mêmes et non pas l’Europe. Nous avons cherché à revivre en suivant la loi d’un autre être que le nôtre. Nous devons nous tourner ailleurs et chercher en nous-mêmes les sources de vie et de force. Nous devons connaître notre passé et le retrouver afin qu’il puisse servir à notre avenir. Notre tâche est de nous réaliser nous-mêmes d’abord et de tout façonner selon la loi de la vie et de la nature éternelles de l’Inde... »
     Nous disons aux individus et surtout aux jeunes qui se manifestent aujourd’hui pour travailler pour l’Inde, pour le monde et pour Dieu : « Vous ne pouvez pas chérir ces idéaux, vous pouvez encore moins les réaliser si vous vous laissez dominer par les idées européennes ou si vous regardez la vie d’un point de vue matériel. Matériellement vous n’êtes rien, spirituellement vous êtes tout. Seul un Indien peut tout croire, tout oser, tout sacrifier. Commencez donc par devenir des Indiens. Retrouvez le patrimoine de vos ancêtres. Retrouvez la pensée aryenne, la discipline aryenne, le caractère aryen, la vie aryenne. Retrouvez le Védânta, la Guîtâ, le Yoga. Retrouvez tout cela, pas seulement dans votre intellect ou dans vos sentiments, mais dans votre vie... Difficile et impossible sont des mots qui disparaîtront de votre vocabulaire. Car c’est dans l’esprit que la force est éternelle et vous devez regagner le royaume de vous-mêmes, le Swaraj intérieur, avant de pouvoir regagner votre empire extérieur... Retrouvez en vous-mêmes la source de toute force, et tout le reste — équilibre social, prééminence intellectuelle, liberté politique, maîtrise de la pensée humaine, hégémonie du monde — vous sera donné par surcroît. »

*

     Nous ne craignons pas l’opposition musulmane ; tant que c’est l’honnête produit Swadéshi [du pays] et qu’il n’est pas manufacturé à Shillong ou à Simla, [30] nous l’accueillons comme un signe de vie et d’aspiration. Loin de l’appréhender, nous désirons l’éveil de l’islam en Inde même si, dans ses premiers efforts maladroits, il se fourvoie et s’en prend à nous. En effet toute force, toute énergie, toute action ne peuvent être que des matériaux utiles au bâtisseur d’une nation. Avec cette conviction, nous sommes prêts, lorsque le moment viendra de nous rencontrer dans l’arène politique, à échanger avec le musulman, selon ce qu’il choisira, soit l’accolade vigoureuse du frère, soit l’empoignade résolue du lutteur...
     Nous pouvons être certains d’une chose, c’est que ce n’est pas avec des ajustements politiques ou avec les flatteries du Congrès [31] qu’on arrivera à l’unité entre hindous et musulmans. On doit rechercher cette unité plus profond, dans le cœur et dans l’esprit, car c’est là où résident les causes de la désunion que l’on doit chercher les remèdes. En essayant de résoudre le problème, nous ferons bien de nous souvenir que les malentendus sont ce qui génère le plus de désaccords, que l’amour pousse à l’amour et que la force met les forts de son côté. Nous devons nous efforcer d’éliminer les causes de malentendus par une meilleure connaissance et une plus grande sympathie mutuelles. Nous devons offrir à notre frère musulman l’amour résolu du patriote, nous ressouvenant toujours qu’en lui aussi habite Nârâyana [Dieu] et qu’à lui aussi notre Mère a donné une place permanente dans son cœur ; mais il faut cesser de l’approcher en hypocrite et de le flatter par faiblesse, égoïsme et lâcheté. Nous croyons que ceci est la seule façon pratique de traiter la difficulté. En tant que question politique, le problème hindou-musulman ne nous intéresse nullement, en tant que problème national, il est d’une importance capitale.

*

     Jamais nous n’abandonnerons notre force d’âme, notre courage, notre endurance. Certains croient qu’en courbant la tête le pays échappera à la répression. [32] Je ne suis pas de cet avis. C’est en regardant l’orage en face et en l’affrontant avec un fier courage, avec force d’âme et endurance, que la nation peut être sauvée. C’est ce que la Mère exige de nous — ce que Dieu exige de nous.

*
*     *

23 juin 1909

(Extrait d’un discours prononcé à Bakerganj)

     Il y a des moments de grand changement, des moments où les repères habituels sont bouleversés, où des forces submergées remontent à la surface, et selon qu’on s’occupera de trouver rapidement une solution à ces problèmes ou qu’on fera traîner les choses en longueur, notre progrès sera rapide ou lent, solide ou fragmenté... Le problème est posé à chacun d’entre nous, l’un après l’autre, et à chacune des nations, l’une après l’autre... Il nous a montré la possibilité de force qu’il y a en nous, et puis Il nous a montré où se loge le danger, la faiblesse. Il nous révèle maintenant de quelle manière nous pouvons devenir forts. C’est à nous de répondre à la question que Dieu nous a posée, et il dépend de notre réponse que ce mouvement se développe d’une manière ou d’une autre, qu’il prenne un chemin ou un autre, qu’il conduise à un salut rapide et soudain, ou bien, qu’après tant de siècles d’épreuves et de souffrances, il nous faille encore traverser une longue période d’épreuves et de souffrances. Dieu nous a posé la question et c’est entièrement à nous qu’il appartient d’y répondre.

*
*     *

25 juin 1909

(Extrait d’un discours prononcé à Khoulna)

     La vertu du brahmane est une grande vertu. Tu ne tueras point — telle est la signification de l’ahimsâ. Mais si cette vertu de non-violence vient au kshatriya, si vous dites : « Je ne tuerai point », alors il n’y a plus personne pour protéger le pays. Le bonheur du peuple s’écroulera. L’injustice et l’anarchie régneront. La vertu devient une source de misère et, par votre faute, misère et conflits se répandent dans le peuple.

*
*     *

3 juillet 1909

     Lorsqu’il se trouve confronté aux vérités de l’hindouisme, à l’expérience des penseurs profonds et des esprits exceptionnels de notre peuple qui se sont succédés pendant des milliers d’années, le rationaliste s’exclame : « Mysticisme, mysticisme ! » et il se croit victorieux. Il voit ordre, développement, progrès, évolution, lumières dans l’histoire de l’Europe, mais le passé de l’Inde est à ses yeux un amas repoussant de superstitions et d’ignorance qu’on ferait mieux de déchirer du livre de la vie humaine. Ces milliers d’années de notre pensée, de notre aspiration, seraient une période sans la moindre importance pour nous, et la vraie histoire de notre progrès ne commencerait qu’avec l’apparition de l’éducation européenne !

*
*     *

17 juillet 1909

     Il est des mouvements particuliers, à certaines époques particulières, dans lesquels la Force divine se manifeste avec un pouvoir souverain, déjouant tous les calculs humains, tournant en ridicule la prudence de l’homme d’état circonspect et du politicien retors, faussant les pronostics de l’analyste scientifique et progressant avec une impétuosité et une vitesse qui sont clairement la marque d’une force qui vient de plus haut que l’homme. Après coup, l’intellectuel tente de retrouver les causes à l’origine du mouvement et de mettre en évidence les forces qui l’ont rendu possible, mais sur le moment il se méprend totalement, sa sagesse se trouve prise en faute à chaque pas et sa science ne lui sert de rien. Nous disons que dans ces moments-là, Dieu est présent dans le mouvement. C’est Lui qui le dirige, et ce mouvement devra aboutir en dépit du fait qu’il est impossible à l’homme de distinguer les moyens qu’il prendra pour réussir.

*
*     *

31 juillet 1909

     Notre idéal est celui du Swaraj, c’est-à-dire d’une autonomie absolue libre de tout contrôle étranger. Nous revendiquons le droit qu’a toute nation de vivre de sa propre vie par ses propres énergies, en suivant sa propre nature et ses propres idéaux. Nous refusons que des étrangers prétendent nous imposer une civilisation inférieure à la nôtre ou qu’ils nous maintiennent à l’écart de notre héritage sous le prétexte indéfendable qu’ils sont plus capables que nous. Tout en admettant ce qu’une longue servitude a entraîné comme taches d’ombre et déficiences dans nos aptitudes et notre vitalité naturelles, nous sommes conscients de ce que ces aptitudes et cette vitalité ont commencé à revivre en nous.

*
*     *

7 août 1909

     L’avenir appartient aux jeunes. C’est un monde jeune et nouveau qui est maintenant en train de se former, et ce sont les jeunes qui doivent le créer. Mais c’est aussi un monde de vérité, de courage, de justice, d’aspiration élevée et de droiture que nous cherchons à créer. Pour le lâche, l’égoïste, le beau parleur qui se met en avant au départ et ensuite plante là ses compagnons, il n’y a pas de place dans l’avenir de ce mouvement. Une jeunesse au cœur pur, brave, franche, courageuse, ardente, est la seule fondation sur laquelle la nation future peut être construite... Dieu ne veut pas pour son œuvre d’hommes qui hésitent ou reculent, pas plus qu’il ne veut d’enthousiastes instables, incapables de soutenir l’énergie de leurs premiers élans.

*
*     *

21 août 1909

     La force spirituelle au-dedans non seulement crée l’avenir mais encore crée les matériaux de l’avenir. Elle n’est pas limitée par les matériaux existants, ni par leur nature ni par leur qualité. Elle peut transformer de mauvais matériaux en bons matériaux, un manque de moyens en une abondance de moyens. C’est une conscience profonde de cette grande vérité qui donna à Mazzini la force de créer l’Italie moderne...
     Nous avons l’espoir que non seulement les conditions politiques en Inde changeront, mais que son mal plus profond guérira, et qu’en faisant appel pleinement à ses immenses réserves de force morale et spirituelle on accomplira pour l’Inde ce que Mazzini ne put accomplir pour l’Italie, c’est-à-dire la mettre en avant à la tête de ce monde nouveau dont l’enfantement commence déjà à secouer la terre de ses convulsions.

*
*     *

28 août 1909

     La force appelle la force ; le courage ferme et lucide force le succès et commande le respect ; une façon d’agir forte et directe peut se dispenser des méthodes de la dissimulation et de l’intrigue. Tout cela, ce sont des signes de caractère et seul le caractère peut donner aux nations liberté et grandeur.

*

     Que dans une bureaucratie les fonctionnaires règnent en maîtres, qu’ils puissent infliger des tracasseries et nuire au simple citoyen sans que celui-ci ait aucun moyen d’obtenir réparation, il faut croire que cela est inévitable... Si le monde de l’administration se mettait à avoir du bon sens, cela constituerait une fâcheuse infraction aux lois de la Nature.

*
*     *

4 septembre 1909

     Toute action qui pourrait soulever une objection chez un certain nombre de musulmans est maintenant passible d’interdiction sous prétexte qu’elle risque de perturber l’ordre public, et on commence vaguement à se demander si l’on n’en viendra pas un jour à interdire le culte dans les temples hindous en invoquant ce motif si valable.

*
*     *

11 septembre 1909

     L’action résout les difficultés que l’action a créées. L’inaction ne peut que mener à la paralysie et à la mort... Les erreurs de la vie et du progrès sont plus exubérantes et plus frappantes, mais moins fatales que les erreurs de la décomposition et de la réaction.

*
*     *

18 septembre 1909

     La fin d’un stade de l’évolution est généralement marquée par une puissante recrudescence de tout ce qui doit sortir de l’évolution... La loi est la même pour la masse que pour l’individu. Un observateur inspiré a décrit le processus de l’évolution humaine comme un processus d’élimination du tigre et du singe. Les forces de cruauté, de convoitise, de destruction méchante, de malfaisance, de folie, de brutalité, d’ignorance régnaient autrefois sur l’humanité, s’en donnant à cœur joie ; plus tard, grâce au développement de la religion et de la philosophie elles ont commencé, à des époques de satiété comme au début de l’ère chrétienne en Europe, à être, pour une part remplacées, pour une part mises sous contrôle. Comme c’est la loi pour ces choses-là, ces forces sont toujours revenues à l’attaque avec plus ou moins de virulence et ont cherché avec plus ou moins de succès à regagner leur emprise. Finalement, au XIXe siècle, il a semblé pendant quelque temps que certaines de ces forces, momentanément du moins, s’étaient épuisées et que l’heure de leur rejet [samyama] et de leur élimination progressive de l’évolution avait sonné pour de bon. De tels espoirs réapparaissent périodiquement, et ultimement ils ont toutes les chances de se réaliser, mais avant que cela n’ait lieu, il est inévitable qu’il y ait un nouveau soubresaut. Nous en voyons des signes abondants dans ce qui se passe en Europe et en Amérique où, sous les belles apparences de la science, du progrès, de la civilisation et de l’humanitarisme, on retombe en titubant dans la bête, et nous risquons d’en voir davantage de signes encore dans l’époque qui s’approche.

*
*     *

25 septembre 1909

     L’avilissement de notre esprit, de notre caractère et de nos goûts, dû à une éducation européenne grossièrement commerciale, matérialiste et incomplète, est un fait sur lequel le jeune nationalisme a toujours insisté. La destruction, en pratique, de notre sensibilité artistique, de notre savoir-faire dans le domaine des arts plastiques, de ce coup d’œil et ce coup de main qui surent autrefois assurer à nos productions prééminence, réputation et maîtrise des marchés européens, est également chose faite. Plus important que tout, la rupture spirituelle et intellectuelle que les écoles et universités d’aujourd’hui ont opérée avec notre passé a dépossédé le pays de l’originalité, de l’aspiration élevée et de l’énergie puissante qui, seules, peuvent libérer et grandir une nation. Inverser ce processus et regagner ce que nous avons perdu est sans aucun doute la première tâche à laquelle nous devrions nous consacrer. Et comme, de tout ce que nous avons perdu, l’originalité, l’aspiration et l’énergie sont ce qu’il y a de plus essentiel, notre premier objectif et le plus important doit être de les regagner. Le but principal des prophètes du nationalisme fut de débarrasser la nation de cette idée que le futur est limité par les circonstances du présent et que, des causes passagères nous ayant abaissés et affaiblis, nos buts devaient nécessairement être bas et nos méthodes faibles. Ils firent voir au peuple une haute et splendide destinée qui n’était pas pour dans quelque lointain âge d’or mais pour un futur relativement proche... Élever l’esprit, le caractère et les goûts du peuple, retrouver l’ancienne noblesse de tempérament, la force de caractère aryenne, la hauteur de vues aryenne, cette sensibilité qui faisait de la vie sur terre quelque chose de beau et de merveilleux, retrouver également les sublimes expériences, réalisations et aspirations spirituelles qui ont fait de nous le peuple au cœur le plus profond, à la pensée la plus profonde, à la vie la plus délicatement profonde de tous les peuples de la terre — voilà la tâche qui vient ensuite en urgence et en importance...
     Nous devons également nous souvenir de ce qui a été à l’origine de cette dégradation, de cette perte de l’identité nationale, « ce mal terrible de nos âmes » dont se plaint l’auteur. [33] Une tâche douloureuse mais nécessaire devait être accomplie, et comme les Anglais étaient l’instrument qui convenait le mieux à son dessein, Dieu leur fit traverser ces milliers de milles d’océan inconnu, donna force à leurs cœurs et subtilité à leurs cerveaux, et les installa en Inde afin qu’ils fassent Son travail, ce qu’ils ont fait fidèlement, bien qu’aveuglément, depuis ce moment-là, et ce qu’ils continuent à faire au moment présent. L’esprit et les idéaux de l’Inde avaient fini par se retrouver enfermés dans un moule qui, aussi magnifique fût-il, était trop étroit et trop fragile pour supporter le poids puissant de notre avenir. Dans un cas comme celui-là, il faut que le moule soit cassé et que même l’idéal se perde pendant quelque temps de façon à ce qu’on le retrouve libre de contraintes et de limitations... Nous ne devons pas emprisonner l’esprit de l’Inde, qui veut grandir et s’affirmer, dans des formes passagères qui sont l’œuvre de ces quelques dernières centaines d’années. Ce serait une entreprise aussi vaine que désastreuse. Le moule est cassé ; il faut en refaire un autre de dimensions plus vastes et au contenu plus riche. Pour effectuer le travail de destruction, de par son individualité tenace, son commercialisme et son matérialisme même, qui en faisaient l’exact opposé en tempérament et en culture du peuple qu’elle gouvernait, c’est l’Angleterre qui convenait le mieux. Elle fut choisie également en raison de l’efficacité et du talent incomparables avec lesquels elle a su organiser une démocratie individualiste et matérialiste. Il était nécessaire que nous entrions en contact étroit avec cette organisation démocratique, que nous l’assimilions et que nous absorbions l’esprit et les méthodes démocratiques afin d’être à même de les dépasser... Nous devons rejeter l’individualisme et le matérialisme, et garder la démocratie. Harmoniser et spiritualiser les élans de l’humanité vers la liberté, l’égalité et la fraternité, tel est le problème que nous avons à résoudre pour le genre humain.

*
*     *

6 novembre 1909

(En 1909, les réformes dites de Morley-Minto accordèrent aux musulmans indiens un collège électoral séparé pour les élections aux Conseils législatifs « réformés ». C’était, dans les faits, les encourager à revendiquer une identité séparée.)

      La question d’une représentation séparée pour les musulmans fait partie de ces problèmes cruciaux qu’un politicien soulève à la va-vite sans être capable de mesurer les forces auxquelles il a affaire, et qui ont des conséquences que personne n’avait prévues et surtout pas ce Frankenstein malavisé, coupable au départ d’avoir créé le problème. La croyance généralement répandue chez les hindous, c’est que le gouvernement a décidé d’affaiblir l’élément hindou dans le peuple indien en renforçant l’élément musulman, et qu’il s’assure pour lui-même d’un rôle prépondérant en permanence en s’appuyant sur des votes musulmans qu’il a achetés au prix d’un traitement de faveur. Les officiels haut placés le nient et déclarent que c’est seulement après avoir considéré attentivement les droits et les intérêts des minorités qu’ils ont fait de la représentation musulmane séparée un trait essentiel du plan de réformes, mais leurs dénégations n’ont pas convaincu un seul hindou ; car on objecte évidemment à cela qu’il n’y a qu’une seule minorité dont on prend soin si spécialement, et que cette sollicitude toute spéciale lui est accordée même dans des provinces où elle constitue une large majorité. Rien n’a été prévu pour la protection des minorités hindoues, pour les Parsis, les Sikhs, les chrétiens et d’autres groupes, lesquels pourraient avec quelque justification déclarer qu’eux aussi sont indiens et citoyens de l’Empire tout autant que les musulmans...
     Quant à nous, notre position est claire. Nous ne nous associerons en aucune manière à des réformes qui n’octroient ni majorité populaire ni contrôle indépendant, qui ne donnent aux capacités et qualités politiques des Indiens aucune chance de se manifester, et n’apportent aucun germe d’expansion démocratique. Nous n’accepterons jamais des électorats séparés ou une représentation séparée, non pas parce que nous sommes opposés à une forte influence musulmane dans les assemblées populaires quand elles existeront, mais parce que nous ne voulons avoir aucune part à une distinction qui fait des hindous et des musulmans des entités politiques séparées pour toujours, excluant par là même la possibilité que grandisse une nation indienne une et indivisible. Nous nous opposons à toute tentative de ce genre visant à la division, qu’elle provienne d’un gouvernement dans l’embarras à la recherche d’un soutien politique, ou d’une communauté hindoue aigrie qui laisse les passions du moment obscurcir sa vision de l’avenir.

*

     Le Dr U. N. Moukherji a récemment publié une brochure très intéressante dans laquelle il essaie de démontrer que les hindous sont une race en voie d’extinction et qu’ils feraient bien d’imiter la liberté et l’égalité sociales des musulmans qui, eux, continuent à croître...
     En réalité, ce qui se passe, c’est qu’en raison d’une évolution considérable qui se fait dans des conditions particulièrement défavorables, les deux communautés, mais surtout la communauté hindoue plus progressiste, traversent une phase critique au cours de laquelle diverses maladies qui étaient enfouies très profond sont remontées à la surface, avec des effets dont le caractère est inévitable bien que déplorable. Aucune de ces maladies n’est mortelle et la race n’est pas en train de mourir. Mais il faut le scalpel du chirurgien, et c’est sur le traitement plutôt que sur le diagnostic qu’on doit diriger son attention. Que le taux de croissance se ralentisse, en soi, cela n’est rien. C’est un phénomène que l’on voit maintenant devenir de plus en plus prononcé partout dans le monde, et seuls les pays qui sont en retard dans leur développement et leur éducation maintiennent l’ancien taux de croissance. Les moins aptes ont tendance à se multiplier, les plus aptes à se propager de façon limitée. C’est un état de choses anormal qui indique qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans la civilisation moderne. Mais quelle que soit la maladie, elle n’est pas particulière aux hindous ni à l’Inde, c’est une maladie mondiale.

*

     Les musulmans fondent leur identité séparée ainsi que leur refus de se considérer d’abord comme des Indiens et ensuite comme des musulmans, sur l’existence de grandes nations musulmanes dont ils se sentent plus proches que de nous, bien que nous soyons des frères de sang. Les hindous n’ont pas cette ressource. Que ce soit un bien ou un mal, ils sont liés à leur sol et à aucun autre. Ils ne peuvent renier leur Mère pas plus qu’ils ne peuvent la mutiler. Notre idéal est donc un nationalisme indien qui sera en grande partie hindou en esprit et en tradition — car c’est l’hindou qui a fait la terre et le peuple et c’est lui qui continue, par la grandeur de son passé, de sa civilisation, de sa culture et par sa virilité invincible, à les porter — mais qui sera en même temps assez large pour inclure le musulman, sa culture et ses traditions, et pour les absorber.

*
*     *

20 novembre 1909

     On a pris comme base du système de représentation [dans les réformes Morley-Minto], non seulement la classe, comme c’était le cas auparavant, mais aussi la religion, et par conséquent, à moins que les hindous ne soient fermement décidés à boycotter un système instaurant une distinction qui tout à la fois fait insulte et nuit à la communauté, cette mesure, qui ne nous accorde pas une miette d’autonomie, sera par contre un outil extrêmement efficace pour diviser la nation entre deux intérêts hostiles et barrer la route à l’unité de l’Inde. Auparavant, il n’y avait que deux classes en Inde, la classe supérieure des Européens et la classe inférieure des Indiens ; désormais il y en aura trois, la classe suprême des Européens, la classe supérieure des musulmans et la classe inférieure des hindous. Voilà le recul numéro un — et il est de taille — autant pour les musulmans que pour les hindous. La bureaucratie, bien entendu, y gagne.

*

     En Inde, nous avons été coupés de toutes nos racines anciennes de culture et de tradition par une éducation mercantile et sans âme...
     Une époque qui est résolue à vider la vie de son sens en transformant la terre en une espèce de fourmilière ou de ruche magnifiée, ne peut plus du tout comprendre la valeur que les anciens attachaient à la musique, à l’art ou à la poésie.
     ...
     L’avenir est plus puissant que le passé et l’évolution avance implacablement, piétinant dans sa course tout ce dont elle n’a plus besoin. Ceux qui luttent contre elle luttent contre la volonté de Dieu, contre un décret ancien. Ils sont déjà vaincus et anéantis dans le kâranajagat, le monde typal et causal où la Nature fixe chaque chose avant de la développer dans le monde visible.

*
*     *

27 novembre 1909

     Une éducation purement scientifique tend à rendre la pensée précise et claire dans certaines limites, mais elle la rend aussi étroite, dure et froide... Un homme développé sur le plan intellectuel, puissant par sa connaissance scientifique et par sa maîtrise de la nature grossière et subtile, utilisant les éléments comme ses domestiques et le monde comme son marchepied, mais insuffisamment développé dans son cœur et dans son esprit, n’est finalement qu’un asoura [titan] de type inférieur, qui se sert des pouvoirs d’un demi-dieu pour assouvir la nature d’un animal.

*
*     *

11 décembre 1909

     La musique, l’art et la poésie constituent à elles trois une éducation parfaite pour l’âme ; sous leur influence, les mouvements de l’âme sont purifiés, maîtrisés, approfondis, harmonisés, et cela de façon durable. Ce sont donc des instruments que l’humanité dans sa marche en avant n’a pas intérêt à négliger, ou qu’elle ne peut rabaisser à la simple satisfaction du plaisir sensuel, lequel désintégrera le caractère au lieu de le construire. Ce sont, quand on les utilise correctement, de grandes forces qui éduquent, bâtissent et civilisent.

*
*     *

25 décembre 1909

     Un système d’éducation qui, au lieu de laisser de côté la formation artistique comme un privilège réservé à quelques spécialistes, l’introduirait franchement comme faisant partie de la culture au même titre que la littérature ou la science aurait fait un grand pas en avant et aurait contribué à parfaire l’éducation de la nation et à diffuser partout une culture humaine dont la base serait large. Il n’est pas nécessaire que tout un chacun soit un artiste. Mais il est nécessaire que chacun ait développé ses facultés artistiques, formé son goût et qu’on ait donné à son sens de la beauté, à son appréciation des formes et des couleurs et de tout ce qui s’exprime à travers formes et couleurs, l’habitude d’être actif, exact et sensible. Il est nécessaire que ceux qui créent — qu’il s’agisse d’œuvres majeures ou mineures, des chefs d’œuvre exceptionnels de l’art et du génie ou bien de ces petits objets d’utilité commune qui nous entourent dans notre vie quotidienne — s’habituent à produire, et que la nation s’habitue à attendre d’eux, le beau de préférence au laid, le noble de préférence au vulgaire, le raffiné de préférence au grossier et l’harmonieux de préférence au criard. Une nation entourée journellement de beauté, de noblesse, de raffinement et d’harmonie devient ce qu’elle est habituée à contempler et réalise la plénitude de l’Esprit qui grandit en elle...
     En Inde la renaissance d’un art véritablement national est déjà une réalité et les chefs d’œuvre de cette école peuvent soutenir la comparaison avec les œuvres les meilleures d’autres pays. [34] Compte tenu de ces circonstances, il est impardonnable que se perpétue chez nous l’enseignement conventionnel tout à fait rudimentaire des écoles anglaises ainsi que les méthodes et les buts commerciaux vulgaires de l’Occident. Le pays n’a pas encore réussi à élaborer un système d’éducation qui soit réellement adapté à la nation. Nous devons nous purger l’esprit de la souillure des idéaux occidentaux et des méthodes inappropriées venues de l’étranger, et cela nulle part davantage que dans l’enseignement, qui devrait être la base du renouveau intellectuel et esthétique. Il faut faire revivre l’esprit de l’ancien art indien, il faut retrouver l’inspiration, le pouvoir de vision directe qui, même maintenant, subsiste encore chez les détenteurs des anciennes traditions, le talent et le goût innés de notre race, cette dextérité de la main indienne, ce regard intuitif de l’œil indien, et il faut soulever la nation jusqu’aux hauteurs où sa culture ancienne l’avait placée — et plus haut encore.

*
*     *

Sans date

     Nous, les Indiens d’aujourd’hui, nous sommes laissé complètement dominer par la tradition européenne telle qu’elle est interprétée par les Anglais, le moins artistique de tous les peuples civilisés. Nous en sommes donc arrivés à demander à un tableau la même chose que nous demandons à une photographie, c’est-à-dire de reproduire un objet tel que l’œil le voit... Que l’art existe non pas pour copier mais pour exprimer une vérité et une vision plus profondes, que nous devions y rechercher non pas l’objet mais Dieu dans l’objet, non pas des choses mais l’âme des choses, est une conception qui semble avoir momentanément disparu de la conscience indienne...
     L’art indien exige de l’artiste qu’il ait le pouvoir de communion avec l’âme des choses, qu’il fasse passer le sens de la beauté spirituelle avant le sens de la beauté matérielle et qu’il soit fidèle à la vision intérieure au plus profond de lui-même.

*
*     *

1er janvier 1910

     Il est absurde d’attendre des hommes qu’ils fassent de grands sacrifices quand, en même temps, on décourage leur espoir et leur enthousiasme. Ce n’est pas une notion abstraite du devoir qui peut pousser des millions d’hommes à se sacrifier pendant longtemps sans faiblir ; c’est l’espoir, c’est l’ardeur que suscite une grande cause, c’est l’enthousiasme d’un effort noble et courageux.

*
*     *

15 janvier 1910

     Une bureaucratie a toujours tendance à être arrogante, fermée sur elle-même, sûre de son bon droit et dénuée de compassion, ainsi qu’à ignorer les pratiques injustes dont elle abonde...

*
*     *

Début 1910

     Il n’y a pas un mot dont le sens soit plus élastique et plus flou que celui de religion. Le mot est européen... Le chrétien moyen croit que la Bible est le livre de Dieu, mais généralement il ne considère pas que le livre de Dieu exige quoi que ce soit de lui en pratique, sauf de croire en Dieu et d’aller à l’église une fois par semaine ; le reste, c’est pour ceux qui sont exceptionnellement pieux. En somme donc, croire en Dieu, croire qu’il a écrit un livre — un seul livre pendant tous ces siècles — et aller à l’église le dimanche, voilà ce qu’est la religion à son minimum en Europe ; à ces éléments de base peuvent s’ajouter la piété et la moralité qui en approfondissent alors la signification.
     Le mot religion en Inde est un terme encore plus élastique et peut signifier n’importe quoi depuis les hauteurs du Yoga jusqu’au fait d’étrangler son semblable et de le délester des biens matériels qu’il se trouve avoir sur lui. Il serait donc trop long d’énumérer tout ce que peut englober la religion indienne. Brièvement toutefois, la religion, c’est le dharma, c’est-à-dire le fait de vivre religieusement : la vie tout entière gouvernée par la religion. Mais là encore, que veut dire vivre religieusement ? Ce qu’on entend par là d’habitude, c’est vivre selon l’autorité. Et l’autorité généralement acceptée, c’est le Shâstra. [35] Mais si on étudie parallèlement le Shâstra et la vie indienne, on s’aperçoit que les deux choses ont très peu à voir l’une avec l’autre. L’Indien règle sa vie non d’après le Shâstra, mais d’après la coutume et l’opinion du brâhmane du coin. En pratique, cela se réduit à l’observance de certains rites et à certaines coutumes sociales dont il ne comprend ni la signification spirituelle ni l’utilité pratique. Vénérer les Écritures sans les connaître et obéir à la coutume plutôt qu’à celles-ci ; révérer tous les Brâhmanes, qu’ils soient vénérables ou méprisables ; ne rien manger qui ait été cuisiné par quelqu’un d’inférieur socialement ; marier sa fille avant la puberté et son fils le plus vite possible après ; s’arranger pour que les femmes restent ignorantes mais utiles à la maison ; se laver scrupuleusement et procéder à certaines ablutions prescrites ; manger sur le sol et non pas sur une table ; faire ses dévotions deux fois par jour sans les comprendre ; observer dans la vie quotidienne une foule de menus détails dénués de sens ; célébrer les fêtes hindoues, au cours desquelles on installe, adore, puis flanque dehors une idole — voilà ce qu’est en Inde la religion à son minimum. Voilà ce qu’on célèbre sous le nom d’hindouisme et de sanâtana dharma. Si, en plus de tout cela, quelqu’un manifeste une piété d’ordre émotionnel ou extatique, c’est un bhakta ; [36] s ’il peut discourir profusément sur le Véda, les Oupanishads, les Darshanas et les Pourânas, c’est un jñânî[37] S’il met une robe jaune et ne fait rien, c’est un tyâgî ou un sannyâsin [renonçant]. Celui-là échappe au dharma ordinaire, mais seulement à la condition qu’il ne fasse rien d’autre que de mendier et végéter. Tout ce qu’on fait doit obéir à la coutume et au Brâhmane. La seule supériorité de la religion indienne ordinaire, c’est qu’elle a une réelle vénération pour le vrai bhakta ou le sannyâsin, pourvu qu’il ne se montre pas sous des dehors trop étranges ou qu’il n’ait pas une allure trop révolutionnaire. L’Européen, lui, le tient invariablement pour un charlatan, un professionnel de la religion, un fainéant désœuvré ou une espèce de fou religieux.
     ...
     L’hindou moyen a raison d’identifier la religion avec le dharma — le fait de vivre selon la règle sacrée ; mais la règle sacrée n’est pas un ensemble de coutumes fugaces et temporaires, c’est de vivre pour Dieu présent à l’intérieur de soi-même et des autres, et pas seulement de vivre pour soi ; c’est de faire de la vie tout entière une sâdhanâ [discipline] dont le but est de réaliser le Divin dans le monde, par les œuvres, l’amour et la connaissance. [R12]

*
*     *

(Au début de 1910, le gouvernement colonial prend le prétexte de quelques actes terroristes pour écraser toute opposition, arrêter et déporter les chefs nationalistes, et promulguer des lois de plus en plus tyranniques. Restent sur le champ de bataille, d’un côté, les Modérés impuissants, et, de l’autre, une violence stérile et sans direction. En même temps, surgissent des signes de plus en plus pressants que les autorités ont finalement décidé d’arrêter de nouveau Sri Aurobindo, de le déporter et de museler le Karmayogin. À la mi-février, averti de son arrestation imminente, Sri Aurobindo reçoit l’âdésh, ou ordre divin, de se rendre à Chandernagor, à l’époque un des comptoirs français, proche de Calcutta. Il quitte immédiatement le bureau du Karmayogin, hèle une felouque sur le Gange et arrive le lendemain à Chandernagor, où il va rester un mois et demi, plongé dans la sâdhanâ. La plupart des textes suivants sont tirés d’articles que Sri Aurobindo écrivit avant son départ ou qu’il envoya, semble-t-il, de Chandernagor au Karmayogin, dont il avait laissé la charge à Sister Nivédita, la disciple irlandaise de Swami Vivékananda. À la fin de mars, il reçoit un deuxième âdésh qui lui ordonne d’aller à Pondichéry. Le Karmayogin parut pour la dernière fois le 2 avril 1910.)


19 février 1910

     La vie crée les institutions ; les institutions, elles, ne créent pas la vie mais l’expriment et la préservent. C’est une vérité que nous avons trop tendance à oublier. Les Européens, et spécialement nos gourous les Anglais, voyant que leur mécanique a réussi si bien et que leur organisation a été si solide et si triomphante, attachent une importance démesurée à la mécanique. Dans l’arrogance de leur succès, ils s’imaginent que leur mécanique est la seule possible, et que tout ce qui manque pour parvenir à une félicité parfaite sur le plan social et politique, c’est que les autres peuples adoptent leur organisation... Transporter ici ces institutions et croire qu’elles vont faire fleurir comme par miracle les vertus européennes, la force et la robustesse ou la vie intense et vigoureuse de l’Europe, cela revient à voler un manteau et croire qu’on va endosser, en même temps que le manteau, le caractère de la personne à qui il appartient. Et, de fait, combien d’entre nous n’ont-ils pas cru qu’en se pavanant dans les costumes surprenants inventés par l’Europe du XIXe siècle, ils allaient se transformer en autant d’Anglais à la peau brune ? Ce curieux tour de passe-passe n’a pas marché : chapeautés, vestonnés et pantalonnés, nous avons continué à porter le chaddar et le dhoti [38] au fond de nous. Notre tentative naïve de devenir une grande nation, éclairée et civilisée, en empruntant les institutions européennes se soldera par un échec aussi désastreux.
     ...
     Mais aussi bien en Europe qu’en Inde il semble que nous soyons au seuil d’une vaste révolution, révolution politique, sociale et religieuse. Aujourd’hui la nation qui la première résoudra les problèmes qui, à force de marteler gouvernements, croyances et sociétés sur toute la surface du globe, menacent de les désintégrer, cette nation-là dirigera le monde dans l’ère nouvelle. Nous avons l’ambition que l’Inde soit cette nation. Mais pour être ce que nous souhaitons, il faut qu’elle soit capable d’une révolution radicale. Elle doit avoir le courage de ses connaissances d’autrefois ainsi que l’immensité d’âme nécessaire pour se mesurer à son avenir.

*

     Les hommes voient des vagues, ils entendent une rumeur, des voix innombrables, et se basant là-dessus ils jugent du cours que prendra l’avenir et de l’intention cachée dans le cœur de Dieu ; mais neuf fois sur dix ils se trompent. C’est pourquoi on dit qu’en histoire c’est toujours l’inattendu qui arrive. Mais ce ne serait pas l’inattendu si les hommes pouvaient détourner leur regard de la surface et scruter la substance, s’ils prenaient l’habitude d’écarter les apparences et de pénétrer derrière elles jusqu’à la réalité secrète et masquée, s’ils cessaient de prêter l’oreille au bruit de la vie et écoutaient plutôt son silence.

*
*     *

26 février 1910

     Il est vain et illusoire de vouloir donner aux enfants le sens moral et religieux au moyen de livres scolaires moraux et religieux, justement parce que le cœur n’est pas le mental et qu’instruire le mental ne rend pas le cœur forcément meilleur... Le danger avec les livres de classe qui enseignent la morale, c’est qu’ils rendent mécanique et artificielle la réflexion sur des sujets élevés, et tout ce qui est mécanique et artificiel est parfaitement inefficace.
     On peut imposer une certaine discipline à des enfants, on peut les façonner dans un certain moule, les forcer brutalement à prendre le sentier souhaité, mais à moins qu’on n’arrive à se faire des alliés de leur cœur et de leur nature, leur soumission à cette règle imposée ne sera qu’une complaisance hypocrite et sans âme, toute de convention et empreinte de lâcheté...
     La première règle dans l’instruction morale, c’est de suggérer et de proposer, non d’ordonner ou d’imposer. Et la meilleure façon de suggérer, c’est par l’exemple personnel, les conversations quotidiennes et les livres lus au jour le jour. Ces livres devraient contenir, pour les étudiants les plus jeunes, l’exemple sublime du passé, présenté non pas comme une leçon de morale, mais comme quelque chose de suprêmement intéressant du point de vue humain ; et, pour les étudiants plus âgés, les grandes pensées de grandes âmes, les passages de littérature propres à enflammer les émotions les plus hautes et faire naître les aspirations et les idéaux les plus hauts, les récits historiques ou biographiques qui illustrent la mise en pratique de ces grandes pensées, de ces nobles émotions et de ces idéaux exaltants. C’est une forme de bonne fréquentation, satsang, qui, à la condition d’éviter les sermons moralisants, manque rarement d’avoir de l’effet, et qui devient efficace au plus haut point si la vie personnelle du professeur est elle-même en accord avec les grandes choses qu’il présente à ses élèves. Néanmoins cela n’aura un plein pouvoir que si l’on donne l’occasion au jeune être, dans sa sphère limitée, de traduire en action les élans moraux qui s’éveillent en lui.

*

     Les événements qui dominent le monde sont souvent le résultat de circonstances insignifiantes. Lorsque des changements immenses et des mouvements irrésistibles sont en cours, il est incroyable comme un seul événement, et souvent un événement fortuit, peut entraîner toute une suite de circonstances qui altèrent la physionomie d’un pays ou celle du monde. Dans des moments comme ceux-là, un léger changement de direction d’un côté ou d’un autre produit des résultats sans commune mesure avec la cause. C’est en ces occasions que nous sentons le plus intensément la réalité de ce Pouvoir qui décide des événements et déjoue les calculs des hommes. L’acte soudain d’un seul individu met fin à bien des choses. Un souffle ou presque, et un monde disparaît, un autre se crée. Les certitudes s’évanouissent et on commence à réaliser ce qu’est vraiment le pralaya [39] des hindous, ce passage d’un âge à l’autre, et comme il est bien vrai que c’est par des transitions rapides que s’opèrent des changements qui se préparaient depuis longtemps. Un changement de cet ordre est maintenant imminent partout dans le monde, et dans presque tous les pays ont lieu des événements dont les acteurs ne prévoient pas le résultat final. Des incidents mineurs apparaissent à la surface de grands pays, certains d’entre eux ne font que passer et tombent dans l’oubli, d’autres précipitent le futur.

*
*     *

5 mars 1910

     Un trait tout à fait marquant de l’instruction moderne, qui, en Inde, a été poussé jusqu’à l’absurde, est la méthode qui consiste à enseigner par bribes. On enseigne une matière un petit peu à la fois en même temps qu’une foule d’autres matières, avec le résultat que ce qu’on pourrait apprendre bien en un an, on met sept ans à l’apprendre mal, et l’enfant sort de l’école mal équipé, chargé de fragments de connaissances imparfaits et ne maîtrisant aucun des grands domaines du savoir humain...
     L’ancien système consistait à enseigner bien et à fond un ou deux sujets et seulement ensuite à passer à d’autres ; c’était certainement un système plus rationnel que le système moderne. S’il ne fournissait pas une information aussi variée, il savait par contre bâtir une culture plus profonde, plus noble et plus réelle. Beaucoup de la superficialité, de la légèreté discursive et du côté instable et changeant de l’esprit moderne ordinaire est dû à ce principe pervers d’enseignement par bribes. Le seul défaut que l’on puisse reprocher à l’ancien système, c’est que le souvenir du sujet précédemment étudié risquait de s’estomper chez l’étudiant au moment où celui-ci était occupé à étudier à fond les sujets suivants. Mais l’excellent entraînement que les anciens faisaient subir à la mémoire palliait ce défaut éventuel. Dans l’éducation future, nous n’avons à nous sentir liés ni par l’ancien système ni par le moderne, nous devons seulement sélectionner les moyens les plus perfectionnés et les plus rapides pour arriver à une maîtrise de la connaissance.
     En défense du système moderne on prétend que l’attention des enfants se relâche facilement et qu’on ne peut la soumettre à la tension qu’exige une longue fixation sur un seul sujet. Changer fréquemment de sujet repose l’esprit. Une question alors se pose : les enfants des temps modernes sont-ils donc si différents de ceux d’autrefois et, s’ils le sont, n’est-ce pas nous qui les avons rendus ainsi en décourageant une concentration prolongée ?... Un enfant de sept ou huit ans, et c’est le plus tôt qu’on puisse commencer une étude régulière quelconque, est capable d’une bonne dose de concentration s’il est intéressé. L’intérêt est, après tout, la base de la concentration. On rend les leçons de l’enfant suprêmement inintéressantes et rebutantes, on base l’enseignement sur une contrainte sévère, et après cela on se plaint que l’enfant est inattentif et agité ! Si on substitue au système présent, qui est contre-nature, une éducation naturelle où l’enfant s’éduquera lui-même, on ne pourra plus objecter qu’il est incapable. Pourvu qu’il soit intéressé, un enfant est comme un adulte et préfère de beaucoup aller au bout de son étude plutôt que de la laisser inachevée. Le guider étape par étape, veillant à ce que chacune d’elles l’intéresse et le captive, voilà le véritable art de l’enseignement.
     ...
     La langue maternelle est le véhicule approprié de l’éducation et par conséquent on doit guider les premières énergies de l’enfant de manière à ce qu’il acquière une maîtrise parfaite de cette langue. [40] Presque tous les enfants ont de l’imagination, l’instinct des mots, un talent dramatique, des idées et de la fantaisie en abondance. Il faudrait utiliser ces qualités pour les intéresser à la littérature et à l’histoire de la nation. Au lieu de travailler sur des livres d’orthographe et de lecture ineptes et arides, ce que l’enfant perçoit comme une tâche ingrate et mortellement ennuyeuse, on devrait l’introduire par une progression rapide aux parties les plus intéressantes de la littérature de sa région ainsi qu’à la vie qui l’entoure et à celle qui l’a précédé, et on devrait lui présenter cela de manière à plaire et à faire appel aux qualités dont j’ai parlé. Durant cette période, il faudrait consacrer tout le reste du temps d’étude à perfectionner les fonctions du mental et le caractère. Il faudrait à cet âge poser les fondations de l’étude de l’histoire, de la science, de la philosophie, de l’art, mais non de façon pesante ou conventionnelle. Tout enfant est grand amateur de récits captivants, tout enfant a un culte pour les héros, tout enfant est un patriote ; faites appel à ces qualités en lui et utilisez-les pour lui faire connaître parfaitement, sans qu’il s’en rende compte, les parties vivantes et humaines de l’histoire de sa nation. Tout enfant est un enquêteur, un investigateur, un analyste et un anatomiste impitoyable ; faites appel à ces qualités en lui et faites-lui acquérir, sans qu’il s’en rende compte, le sens de l’exactitude et les connaissances de base nécessaires au scientifique. Tout enfant a une curiosité intellectuelle insatiable et une tendance à se poser des questions métaphysiques ; utilisez cela pour le tirer lentement vers une compréhension du monde et de lui-même. Tout enfant a le don d’imitation et un brin de pouvoir imaginatif ; utilisez cela pour lui donner les éléments de base du tempérament artistique...
     L’enseignement par bribes doit être relégué au grenier avec les chagrins du temps passé.

*
*     *

26 mars 1910

     L’œuvre commencée à Dakshinéshwar [41] est loin d’être achevée, elle n’est pas même comprise. Ce que reçut Vivékananda et qu’il s’efforça de développer ne s’est pas encore matérialisé. La vérité du futur que Bijoy Goswami [42] cacha en lui-même n’a pas été encore complètement révélée à ses disciples. Une révélation moins discrète se prépare, une force plus concrète se manifeste, mais où elle vient, quand elle vient, nul ne le sait.

*
*     *

(Les textes suivants sont extraits des « Épîtres de l’étranger », adressées comme depuis l’Europe à un correspondant imaginaire en Inde. Sri Aurobindo écrivit ces « épîtres » au début de 1910 et avait probablement l’intention de les publier dans le Karmayogin, mais ne put le faire en raison de son brusque départ de Calcutta. Quelques-uns des derniers extraits proviennent d’épîtres rédigées peu après son arrivée à Pondichéry.)


     Ami très cher,
     ...
     La vie a-t-elle été toujours aussi triviale, toujours aussi vulgaire, insipide et encombrée, toujours aussi dépourvue d’amour que ce qu’en ont fait les Européens ? Ce confort si bien aménagé m’oppresse, cette perfection dans la mécanique ne permet pas à l’âme de se souvenir qu’elle n’est pas elle-même une machine.
     Est-ce donc cela, l’aboutissement de la longue marche de la civilisation humaine, ce suicide spirituel ? L’âme qui se pétrifie silencieusement en matière ? L’homme d’affaires prospère, était-ce là ce splendide sommet du genre humain vers quoi tendait tout l’effort de l’évolution ? Et d’ailleurs, si le point de vue scientifique est juste, pourquoi pas ? Une évolution qui part du protoplasme et s’épanouit dans l’orang-outang et le chimpanzé peut bien se trouver satisfaite d’avoir créé le chapeau, la redingote, le pantalon, l’aristocrate britannique, le capitaliste américain et le truand parisien. Car ce sont là, me semble-t-il, les grands triomphes des lumières européennes devant lesquels nous nous inclinons bien bas. C’est pour en arriver là qu’Auguste créa l’Europe, que Charlemagne ré-établit la civilisation, que Louis XIV régla la société, que Napoléon codifia la Révolution française. C’est pour en arriver là que Goethe pensa, Shakespeare imagina et créa, St. François aima et le Christ fut crucifié. Quelle faillite ! Quelle dérision de choses qui étaient riches et nobles !
     L’Europe se vante de sa science et de ses merveilles. Mais, à la différence de Voltaire, un Indien ne peut se contenter de poser comme question ultime : « Qu’avez-vous inventé ? » Il tourne son regard vers l’âme, c’est là qu’il est habitué à chercher. À l’intellect vantard de l’Europe, il ne pourra que répondre : « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas ce que vous savez, c’est ce que vous êtes. Avec toutes vos découvertes et vos inventions, qu’êtes-vous devenu ? Vos lumières sont grandes — mais quelles sont ces étranges créatures qui s’agitent sous l’éclairage électrique que vous avez installé, et qui s’imaginent qu’elles sont humaines ? » Que gagne l’intellect humain à avoir plus d’acuité et de discernement si c’est pour que l’âme humaine dépérisse ?
     Mais la science n’admet pas l’existence de l’âme. L’âme, dit-elle, n’est rien d’autre qu’un ensemble d’animalcules organisés en une république. Cette idée est le moule dans lequel l’Europe a opéré sa propre refonte ; c’est ce que les nations européennes sont en train de devenir : des animalcules organisés en républiques — de très intelligents, de très méthodiques, de très merveilleux animalcules doués de parole et de raison, mais des animalcules tout de même. Ce n’est pas ce que l’espèce était destinée à devenir : des créatures faites à l’image du Tout-Puissant, des dieux qui se souviennent du ciel qu’ils ont perdu et qui s’efforcent de rentrer en possession de leur héritage. L’homme en Europe est en train de descendre continuellement du niveau humain pour se rapprocher de celui de la fourmi et du frelon. Le processus n’est pas terminé, mais les choses progressent rapidement, et si rien n’arrête la débâcle, nous pouvons espérer en voir le couronnement au cours de ce XXe siècle. Après tout, nos superstitions étaient préférables à ces lumières, et nos abus sociaux moins meurtriers pour les espoirs du genre humain que cette perfection sociale.
     C’est un enfer tout à fait plaisant qu’ils ont créé en Europe, un enfer, non de supplices, mais de plaisirs, de lumières et de voitures, de bals et de danses et de soupers, de théâtres et de cafés et de music-halls, de bibliothèques et de clubs et d’académies, de galeries nationales et d’expositions, d’usines, de boutiques, de banques et de Bourses. Mais c’est un enfer tout de même, ce n’est pas le ciel dont les saints et les poètes ont rêvé, la nouvelle Jérusalem, la ville d’or. Londres et New York sont les cités saintes de cette nouvelle religion. Son Paradis doré du plaisir, c’est Paris.
     Ce n’est pas impunément que les hommes décident de croire qu’ils sont des animaux et que Dieu n’existe pas. Car ce que nous croyons, nous le devenons. L’animal vit selon une routine que la Nature a fixée pour lui ; sa vie est consacrée à la satisfaction de ses instincts — physiques, vitaux, émotionnels —, et il trouve mécaniquement cette satisfaction en répondant avec régularité au fonctionnement de ces instincts. La Nature a tout réglé pour lui, et lui a fourni ses mécanismes. En Europe, l’homme fixe sa propre routine, invente ses propres mécanismes et ajoute aux besoins dont il est l’esclave le besoin intellectuel. Mais il n’y aura bientôt plus d’autre différence.
     Le système, l’organisation, la mécanique ont atteint leur perfection. La servitude a été poussée jusqu’à sa forme la plus extrême : en voulant passionnément organiser la liberté extérieure, l’Europe détruit sa liberté spirituelle. Quand la liberté intérieure aura disparu, la liberté extérieure suivra, et une tyrannie sociale la remplacera, plus terrible, plus inquisitoriale, plus implacable que toutes celles que les castes avaient jamais établies en Inde. Le processus a déjà commencé. La coque de la liberté extérieure demeure, le noyau a déjà été bien entamé. Comme l’Européen est encore libre d’assouvir ses sens et de se divertir, il se croit libre. Il ne sait pas quelles dents sont en train de ronger le cœur de sa liberté. [R13]

*

     Quand chaque Indien, au lieu de se laisser marquer comme de la cire par tout ce qui l’entoure à l’étranger, sera capable d’emporter l’Inde avec lui, où qu’il aille, cela sera bien. Car cela signifiera que l’Inde est destinée à conquérir et à marquer de son empreinte le monde entier. [R14]

*

     Pour ma part, je vois partout l’échec clairement inscrit sur les réalisations splendides et prétentieuses de l’Europe. Ses expériences les plus onéreuses, ses dépenses les plus grandes de force intellectuelle et morale ont amené l’énergie créatrice à s’épuiser le plus rapidement, le sens moral à sa faillite la plus complète, et ont apporté le découragement dans l’espoir autrefois infini de l’homme. Quand on pense au nombre de ses faillites et à leur rapidité, l’imagination reste saisie d’effarement devant cette course effrénée vers la ruine. La faillite des idées de la Révolution française, la faillite du libéralisme utilitariste, la faillite de l’altruisme national, la faillite de l’humanitarisme, la faillite de la foi religieuse, la faillite de la sincérité politique, la faillite de la vraie honnêteté commerciale, la faillite du sens de l’honneur — avec quelle rapidité toutes ces faillites se sont succédées et ont rivalisé l’une avec l’autre pour se dépasser ! Et à quelle allure, pour le moins admirable ! Seule la science de l’Europe, sa science aux talents multiples, avec son grand pouvoir critique et analytique et toutes ses inventions issues de l’analyse, elle seule vit encore et la fait tenir debout. C’est la dernière faillite à venir, et une fois qu’elle se sera produite, que restera-t-il ? Je vois déjà la pourriture s’y attaquer, et c’est pourtant en Europe l’élément qui a le plus de sève et d’énergie. Le solide matérialisme qui en était la vie et la protection commence, lui aussi, à faire faillite et on ne voit rien qui soit prêt à prendre sa place, excepté engouements et fantasmes.
     ...
     Des milliers de journaux vulgarisent la connaissance, dégradent le sens esthétique, démocratisent le succès et rendent impossible tout ce qui était autrefois exceptionnel et noble. L’homme de lettres a maintenant pour métier de flatter les appétits intellectuels de la foule, sinon il se tient à l’écart dans les limites étroites d’une coterie. Les apparences sont très brillantes, mais c’est en vain qu’on cherche une fondation ferme, le pouvoir ou la solidité de la connaissance. Les élites recherchent le paradoxe afin de se distinguer du troupeau ; seule la répétition perpétuelle de quelque nouveauté époustouflante peut plaire aux masses... De tous les genres littéraires, seul le roman a conservé quelque génie mais même lui est en train de périr, tué par cette malédiction moderne qu’est la production à outrance.
     Comme à Alexandrie, comme chez les derniers Romains avant que ne descende la grande nuit, le pouvoir de création est mort et sur son cadavre s’affairent interminablement le savoir et l’érudition... Aujourd’hui on démolit et on rejette l’opinion qu’on avait adoptée hier ; de nouveaux feux d’artifice de théorie, de généralisation, de spéculation prennent la place des anciens, et on donne le nom de progrès à ces girouettes pyrotechniques...
     En un mot, l’Europe tout entière est comme une Alexandrie démesurée : des formes brillantes à l’âme agonisante qui imitent les formes que donne la santé ; une activité fébrile sans autre réserve d’énergie que le lit du malade. On doit reconnaître toutefois que cette activité n’est pas entièrement stérile car l’Europe et l’Amérique entières pullulent de machines qui ne cessent de se multiplier. [R15]

*

     Cet extérieur creux et vermoulu de l’hindouisme, qui croule si paresseusement et si inéluctablement vers quelque dissolution soudaine et stupéfiante, ne m’effraie pas. À l’intérieur, je trouve l’âme d’une nation vivante bien qu’endormie. J’y vois inscrits les mots consolants de Dieu : « Parce que tu as cru en moi, tu vivras et ne périras point. » En même temps, je regarde ce qu’il y a derrière l’extérieur enjolivé, tapageur mais sans beauté, prétentieux mais sans grandeur, vantard mais insécurisé, de cette Europe fanfaronne, agressive et dominatrice, et j’y vois, inscrit sur le cœur de sa civilisation, un arrêt de mort et, remontant déjà du cœur au cerveau, une image d’anéantissement...
     Ce n’est pas sous une apparence bien noble que je me le figure, ce continent unique par ses lumières ; ce n’est pas la peur ni le respect que m’inspirent ces nations civilisées si supérieures. Elles me font penser à une petite fille qui a mis une robe neuve et qui se pavane devant sa maman et devant le monde entier, incapable de dissimuler sa fierté et son plaisir à la pensée qu’il n’y a jamais eu — non, et il n’y aura jamais — de robe aussi neuve et aussi pimpante ni de petite fille aussi jolie ! Ou je pense à un tout petit garçon à qui on a donné une très grosse canne : on le voit brandir cette canne et exécuter de temps en temps une danse guerrière triomphante, tandis qu’il tourmente et tyrannise tous les garçons plus petits que lui qui se trouvent à portée de sa canne, et pille toutes leurs petites possessions — pas mécontent d’ailleurs si ceux-ci font mine de se défendre un peu, car c’est l’occasion pour lui d’exhiber en héros la force de ses bras. Et puis il se décore lui-même de croix de guerre étincelantes et il somme tous ses associés d’admirer sa vaillance et sa folle audace. Quelquefois aussi, ces nations me rappellent un vieux monsieur, vieux avant l’âge, encore solide malgré sa décrépitude, volubile, bien informé, lascif, arrogant, intelligent, encore occupé à trotter ici et là, s’intéressant à ceci, se mêlant de cela, faisant partout la loi avec dogmatisme à propos de tout et de rien ; mais dans tout cela, on voit l’étau qui se resserre déjà sur le cerveau, on devine déjà, au tremblement des gestes et aux nerfs vacillants, la paralysie agitante. C’est bien vrai, Europe, ta robe est la plus propre et la plus neuve, pour le moment, ton bâton est le plus gros, ta danse guerrière un spectacle très effrayant — effrayant même pour toi —, et comment pourrait-il en être autrement avec ces mitrailleuses, ces Krupp et ces Mauser ? — vous êtes bien pour quelque temps encore le vieillard robuste, éclairé, que vous paraissez. Mais après ? Et bien après, il y aura une robe encore plus neuve, un bâton encore plus gros, une danse guerrière bien plus terrible et, après cet imposteur, un vrai Titan qui s’emparera de la terre. [R16]

*
*     *

 

Notes :

[1] Dans le corps du texte les numéros des références sont préfixées par la lettre R, la numérotation restant identique à celle du livre. Les numéros sans préfixe désignent les notes.

[2] Le « temple de la Mère ».

[3] Un nom de Dourgâ, la Mère sous son aspect guerrier.

[4] La Mère en tant que Shakti de l’Inde (= Bhârat).

[5] La population de l’Inde à l’époque (l’Inde englobait alors le Pakistan et le Bangladesh d’aujourd’hui).

[6] Pandit : nom donné à l’érudit hindou.

[7] Maulavi : nom donné à l’érudit musulman.

[8] C’est le Bangladesh d’aujourd’hui.

[9] C’est ici une des premières fois, sinon la première, qu’un Indien a le courage de réclamer publiquement l’indépendance totale de l’Inde.

[10] Dans l’ancien système des castes en Inde, les kshatriya constituaient la deuxième caste principale (après celle des brâhmanes), c’est-à-dire celle des guerriers et des familles royales.

[11] Âdyâ Shakti : la Puissance originelle, la Mère transcendante.

[12] Un auteur qui défendait l’impérialisme britannique en parlant de « la fierté légitime que ressentent les membres cultivés d’une communauté civilisée à exercer une domination bénéfique et à voir leur nation s’acquitter de la noble tâche de répandre la forme la plus haute de civilisation [sic !] ».

[13] Vaishya : la caste des commerçants et marchands.

[14] Shoûdra : la quatrième caste, celle des ouvriers.

[15] Cette politique conduira deux ans plus tard aux réformes Morley-Minto (voir les extraits des 6 et 20 novembre 1909). Le premier meeting de la Ligue musulmane, qui quarante ans plus tard exigera la création du Pakistan, allait avoir lieu à Karachi le 29 décembre 1907.

[16] Sri Aurobindo utilisait rarement les mots « extrémiste » ou « parti extrémiste » : c’est le gouvernement britannique et les Modérés du Congrès qui appelaient ainsi, de façon péjorative, le parti nationaliste. Par « Nationalisme », Sri Aurobindo n’entendait bien entendu aucune doctrine étroite, mais l’appel à la fierté, rare à l’époque, des Indiens envers leur pays et leur civilisation, et au plein accomplissement du génie indien.

[17] Un mantra (c’est-à-dire une formule sacrée) qui a le pouvoir de ressusciter un mort.

[18] Sri Aurobindo fait allusion ici, non seulement aux extorsions des zamindârs (propriétaires fonciers), mais aussi au traitement cruel que les planteurs britanniques faisaient subir aux paysans, ainsi qu’aux impôts exorbitants qui les appauvrissaient à l’extrême, ce qui eut pour conséquence des famines tragiques et répétées ; ainsi au XIXe siècle, des dizaines de millions de paysans indiens périrent en un génocide sans précédent, mais oublié de l’histoire. De plus, l’Angleterre saignait l’Inde méthodiquement, en s’appropriant et détournant le plus gros de ses richesses dans tous les domaines de la vie économique. Plusieurs historiens indiens et anglais dénoncèrent à l’époque ce pillage éhonté, chiffres à l’appui, et contribuèrent ainsi à l’éveil national.

[19] Sri Aurobindo fait allusion ici à l’éveil de 1905 au Bengale et dans toute l’Inde.

[20] Zenana : partie de la maison réservée aux femmes.

[21] Santals : tribus de l’Inde orientale.

[22] Héros militaire marathe du XVIIe siècle, dont le gourou était Ramdas. Shivaji livra de nombreuses batailles contre les représentants de l’empire moghol, accélérant son déclin considérablement.

[23] Ce passage et celui qui précède sont tirés d’articles qui n’avaient pas été publiés dans le Bande Mâtaram et que la police confisqua lors de l’arrestation de Sri Aurobindo en mai 1908. Ces deux articles seront présentés comme pièces à conviction pendant le procès de l’attentat d’Alipore, car l’accusation espérait démontrer qu’ils encourageaient la sédition et recommandaient la violence pour renverser l’empire britannique en Inde. Cette accusation fut rejetée, mais le fait est que l’action révolutionnaire de Sri Aurobindo n’avait rien de non-violent.

[24] C’est ainsi que Lord Minto, alors Vice-roi des Indes, décrivait Sri Aurobindo9. Opinion que partageait Sir Edward Baker, lieutenant-gouverneur du Bengale : « Je le tiens personnellement pour responsable, plus que tout autre individu au Bengale et probablement en Inde, de la diffusion des doctrines séditieuses10. »

[25] Il est important de noter que Sri Aurobindo emploie le mot « religion » dans le contexte indien, non pas dans un sens dogmatique étroit, mais toujours dans la perspective hindoue plus large de dharma. (voir par exemple extraits des 19 juin 1909 et du début 1910).

[26] Par « aryen », Sri Aurobindo entend un représentant de l’ancienne culture védique de l’Inde. Nous reviendrons sur ce point un peu plus loin.

[27] Lîlâ : le jeu divin.


[28] Vâsoudéva : un des noms du Divin.

[29] Brahmatéja : littéralement, la puissance du Brahman, c’est-à-dire la force spirituelle.

[30] Sièges du gouvernement colonial britannique en Inde.

[31] Flatteries dont l’objet fut, dès les débuts du Congrès au XIXe siècle, les chefs politiques des groupements musulmans de l’Inde. Cette politique de flatterie, que Gandhi reprit plus tard et développa à l’extrême, loin de concilier ces chefs, ne fit que leur donner de la force et les encourager à affirmer leurs revendications – jusqu’à celle de la création du Pakistan lors de l’indépendance de l’Inde.

[32] Depuis le soulèvement provoqué par la partition du Bengale, la répression que menait le gouvernement colonial s’était faite particulièrement fourbe et brutale.

[33] Sri Aurobindo se réfère ici à un article écrit par A. K. Coomaraswamy dans la Modern Review, intitulé « le Message de l’Est ».

[34] Sri Aurobindo se réfère en particulier à l’éveil artistique remarquable qui eut lieu au Bengale à la fin du XIXe siècle et dont les chefs de file les plus talentueux appartenaient à la famille Tagore. Cette renaissance cependant ne put résister longtemps à la vague d’utilitarisme et commença à s’étioler dans les années 1930.

[35] Ensemble de textes sanscrits contenant des préceptes qu’un hindou orthodoxe se soit théoriquement d’observer.

[36] Bhakta : adepte de la voie de bhakti ou dévotion au divin.

[37] Jñânî : adepte de la voie de jñâna ou connaissance de soi.

[38] Chaddar et dhoti : vêtements indiens traditionnels en coton.

[39] Pralaya : littéralement, la dissolution du monde à la fin d’un cycle, dissolution qui sera elle-même suivie d’un nouveau cycle.

[40] Rappelons que Sri Aurobindo fait référence au contexte indien, où l’anglais est souvent préféré comme moyen d’instruction à la langue régionale toujours plus riche. L’étudiant indien reste ainsi souvent ignorant de la littérature de sa langue maternelle, sans pour autant acquérir une vraie maîtrise de l’anglais qui lui est enseigné de façon très superficielle.

[41] C’est à Dakshinéshwar, près de Calcutta, que vécut Sri Ramakrishna et c’est là que Vivékananda le rencontra pour la première fois.

[42] Un célèbre yogi bengali du début du siècle.


Références :

     On trouvera ci-dessous les références des extraits. Là où il aurait été trop fastidieux d’en donner le détail complet, nous nous sommes contentés d’indiquer les sources de façon générale. Les chiffres en caractère gras renvoient aux volumes de la « Centenary Edition » (Ashram Sri Aurobindo, Pondichéry, 1972) et sont suivis du numéro de page. « A & R » renvoie à Archives and Research, revue semestrielle publiée à Pondichéry.
     Le lecteur désireux de mieux connaître l’immense contribution de Sri Aurobindo à l’Inde est invité à lire les ouvrages suivants : Bande Mataram, The Karmayogin, The Secret of the Veda, Essays on the Gita, The Foundations of Indian Culture, On Himself, ainsi que les conversations de Sri Aurobindo avec ses disciples : Evening Talks (transcrites par A. B. Purani) et Talks with Sri Aurobindo (rapportées par Nirodbaran, en 4 volumes).
     Pour une introduction à la vie, la pensée et l’œuvre de Sri Aurobindo, nous recommandons le livre de Satprem, Sri Aurobindo ou l’Aventure de la Conscience (Buchet/Chastel).

     Presque tous les textes présentés dans cette section proviennent du Bande Mâtaram pour les années 1893 à 1908 (vol. 1 dans la Centenary Edition, avec aussi des articles dans le vol. 17 et le vol. 27), et du Karmayogin pour les années 1909-1910 (vol. 2, avec aussi des articles dans les volumes 3 et 17). Les exceptions sont les suivantes :

[R1] 3.125-127

[R2] 3.181

[R3] The Life of Sri Aurobindo de A.B. Purani (1978), p. 82

[R4] On Himself, 26.29-32

[R5] A & R., avril 1978, p. 13-18

[R6] A & R., avril 1979, p. 4

[R7] A & R., décembre 1978, p. 111

[R8] A & R., avril 1979, p. 1-4

[R9] Sri Aurobindo in the First Decade of the Century, Manoj Das, p. 137

[R10] Ibid., p. 134

[R11] On Himself, 26.34

[R12] A & R., avril 1977, p. 56-58

[R13] 3.454-456

[R14] 3.460

[R15] A & R., décembre 1979, p. 196-199

[R16] Ibid., p. 200-201


 

     
© Jaïa Bharati