L'Inde et la Renaissance de la Terre, Sri Aurobindo

 

II

1910 – 1922

Essais, Lettres & Articles

 

(Le 4 avril 1910, Sri Aurobindo, toujours recherché par les Anglais, arrive secrètement à Pondichéry. Une troisième accusation pour sédition, basée sur un article du Karmayogin, est lancée contre lui mais sera rejetée en son absence par les tribunaux. Pendant plusieurs années, Sri Aurobindo vivra dans cette colonie française comme un fugitif, entouré, ainsi que son petit groupe de compagnons, de rumeurs et d’espions.
     Pendant quelque temps, Sri Aurobindo songera à retourner en Inde anglaise, mais, comme il l’écrira plus tard, il se rendra compte rapidement que « le nécessaire avait été fait pour changer l’entière physionomie de la politique indienne et pour transformer complètement l’esprit du peuple indien et faire de l’indépendance son but… Il ne serait donc plus indispensable qu’il intervienne personnellement dans les affaires politiques. En outre, l’ampleur du travail spirituel qui s’offrait à lui apparaissait de plus en plus clairement et il voyait qu’il lui fallait y concentrer toutes ses énergies. » Mais ce retrait de toute activité politique « ne signifiait pas, contrairement à ce que la plupart des gens supposaient, qu’il s’était retiré sur quelque hauteur d’expérience spirituelle où ne subsistait plus aucun intérêt pour le monde ou pour le destin de l’Inde. » [R17]
     Les textes suivants sont des extraits de lettres, d’articles ou d’essais. Nombre de ces derniers parurent dans l’
Arya, une revue mensuelle en anglais pour laquelle Sri Aurobindo écrivit la plupart de ses œuvres majeures et qu’il publia de 1914 à 1921.)

 

1910-1912

     La plupart d’entre nous ont leur explication favorite pour ce phénomène affligeant [qu’est le déclin de la civilisation indienne]. Le patriote attribue notre déclin aux ravages de l’invasion extérieure et aux influences anesthésiantes de la domination étrangère ; le partisan du matérialisme européen, lui, voit l’ennemi, le mal, la source et l’origine de tous nos maux, dans notre religion et l’ensemble de ses pratiques sociales consacrées par l’usage. De même que la plupart des pensées humaines, ces explications ont chacune leur côté lumineux de vérité comme leur côté obscur d’erreur ; mais en tout cas elles ne sont pas le fruit d’une réflexion impartiale. L’homme est peut-être bien, comme on l’a défini, un animal doué de raison, mais on doit ajouter que c’est un animal qui, dans l’ensemble, raisonne très mal. D’une façon générale, ce n’est pas dans le but de découvrir la vérité qu’il réfléchit, c’est bien plus pour la satisfaction de ses préférences mentales et de ses tendances émotionnelles. Ses conclusions découlent de ses préférences, de ses préjugés et de ses passions ; et le raisonnement et la logique qu’il brandit pour les justifier ne sont rien d’autre qu’un trompe-l’œil ou un masque de convenance derrière lequel il cache sa progression vers un résultat que son cœur et son tempérament ont à l’avance rendu inévitable. Quand nous nous éveillerons de nos illusions modernes, comme nous nous sommes éveillés de nos superstitions moyenâgeuses, nous nous apercevrons que les conclusions intellectuelles du rationaliste, en dépit de tout leur apparat et de leurs prétentions à l’honnêteté scrupuleuse dans l’investigation, étaient tout autant des dogmes que les anciennes déclarations du pape et du théologien qui, eux, avouaient sans honte qu’ils se basaient clairement sur la négation de la raison... Il est donc toujours préférable d’examiner de très près ces explications simplistes et tranchantes qui satisfont si aisément l’animal pugnace dans notre intellect. Une fois que nous aurons reconnu cette petite partie de la vérité dont elles se sont emparées, nous devrons toujours rechercher la grande partie qui leur a échappé.
     ...
     Peu de sociétés ont été aussi tamasiques, aussi pleines d’inertie, et se sont satisfaites aussi facilement d’un rétrécissement progressif, que la société indienne des temps récents. Peu d’entre elles ont été aussi désireuses de se préserver par l’inertie. Par voie de conséquence, il y en a peu qui ont attaché autant d’importance à l’autorité. Chaque détail de notre vie a été fixé pour nous par le Shâstra et par la coutume, chaque détail de notre pensée par les Écritures et leurs exégètes — et beaucoup plus souvent par les exégètes que par les Écritures. Il n’y a qu’un domaine où nous ayons su choyer l’ancienne liberté et l’ancienne originalité qui sont à la base de notre grandeur passée, c’est le domaine de l’expérience spirituelle. C’est de quelque mouvement nouveau dans cette source inépuisable qu’ont toujours jailli toute impulsion nouvelle et toute force neuve. Autrement, il y a longtemps que nous devrions être dans la tombe où gisent les nations mortes, en compagnie de la Grèce, de la Rome des Césars, d’Assarhaddon [1][2] et des Khosrô...[3]
     Le résultat de cette soumission bien intentionnée [aux formes extérieures de l’hindouisme] a été un appauvrissement croissant de l’intellect indien, autrefois le plus colossal et le plus original du monde. D’où une certaine incapacité, une certaine atrophie, une certaine impuissance qui ont marqué nos activités ultérieures, même les meilleures. L’exemple le plus frappant en est notre impuissance persistante face aux situations nouvelles et aux connaissances nouvelles qui nous ont été imposées par notre contact récent avec l’Europe. Nous avons tenté d’assimiler, nous avons tenté de rejeter, nous avons tenté de faire un tri, mais nous avons été incapables de mener à bien aucune de ces trois choses. Une assimilation réussie procède d’une maîtrise, or nous n’avons pas maîtrisé les situations et les connaissances apportées par l’Europe, ce sont plutôt celles-ci qui nous ont empoignés, subjugués et mis en esclavage. Un rejet réussi n’est possible que si nous possédons intelligemment ce que nous avons l’intention de garder. Et notre rejet, lui aussi, doit être un rejet intelligent, nous devons rejeter parce que nous avons compris et non pas parce que nous ne sommes pas arrivés à comprendre. Or justement les possessions que nous avons protégées avec le moins d’intelligence, ce sont notre hindouisme, notre ancienne culture ; dans tous les domaines de la vie nous faisons certaines choses sans savoir pourquoi nous les faisons, nous croyons à certaines choses sans savoir pourquoi nous y croyons, nous affirmons certaines choses sans savoir de quel droit nous les affirmons ou, dans le meilleur des cas, c’est parce qu’il y a tel livre ou tel brâhmane qui l’ordonne, parce que c’est ce que pense Shankara, [4] ou parce que quelqu’un a interprété de cette façon quelque chose qu’il prétend être un texte sacré fondamental de notre religion. Rien ne nous appartient en propre, rien ne vient directement de notre intelligence, tout est de deuxième main. C’est tout aussi peu que nous avons compris les connaissances nouvelles ; nous avons seulement compris ce que les Européens veulent que nous pensions d’eux et de leur civilisation moderne. Notre culture anglaise — si l’on peut parler de culture — a décuplé le mal de notre dépendance au lieu d’y remédier.
     Comment allons-nous regagner la liberté et la souplesse intellectuelles que nous avons perdues ? — En renversant, au moins pour un temps, le processus qui nous les a fait perdre, en libérant nos esprits, dans tous les domaines, de l’asservissement à l’autorité. Ce n’est pas ce que veulent de nous les réformateurs et les milieux anglicisés. Ils nous demandent, certes, d’abandonner l’autorité, de nous révolter contre la coutume et la superstition, d’avoir l’esprit libre et éclairé. Mais ce qu’ils entendent par ces recommandations pompeuses, c’est que nous devrions renoncer à l’autorité de Sâyana [5] pour celle de Max Müller, au monisme de Shankara pour celui de Haeckel, renoncer au Shâstra écrit pour la loi non-écrite de l’opinion de la société européenne, et au dogmatisme des pandits brâhmanes pour celui des scientifiques, des penseurs et érudits européens. Aucun esprit qui se respecte ne peut donner son assentiment à un échange de servitudes aussi aberrant. Brisons nos chaînes, toutes vénérables qu’elles soient, mais brisons-les pour être libres — brisons-les au nom de la vérité et non pas au nom de l’Europe. Ce serait une bien mauvaise affaire que de troquer nos antiques illuminations indiennes, quelque obscures qu’elles aient pu devenir pour nous, contre des lumières européennes de seconde main, ou de remplacer les superstitions de l’hindouisme populaire par les superstitions de la Science matérialiste.
     Ce qu’il faut d’abord, si nous voulons que l’Inde survive et fasse dans le monde le travail qui lui a été assigné, c’est que la jeunesse de l’Inde apprenne à penser — à penser sur tous les sujets, à penser avec indépendance, avec profit, en allant au cœur des choses sans s’arrêter aux apparences, libre de préjugés, taillant en pièces sophismes et partis pris comme avec une épée tranchante, frappant obscurantismes en tous genres comme avec la massue de Bhîma...[6]
     Il ne s’agit pas non plus, choisissant au hasard, de fabriquer une espèce d’amalgame indéfinissable et puis de l’appeler triomphalement synthèse de l’Orient et de l’Occident. Nous devons commencer par ne rien accepter de confiance, par questionner toute chose et établir nos propres conclusions. Il n’y pas lieu de craindre que ce processus nous amène à ne plus être indiens ou nous mette en danger d’abandonner l’hindouisme. L’Inde ne pourra jamais cesser d’être l’Inde et l’hindouisme d’être l’hindouisme si nous pensons réellement par nous-mêmes. C’est seulement si nous laissons l’Europe penser à notre place que l’Inde risque de devenir une copie de l’Europe, mal faite et ridicule... Nous devons nous baser sur ce qui est vrai et durable. Mais pour découvrir ce qui, dans nos conceptions, est vrai et durable, il nous faut les remettre toutes en question, les unes comme les autres, avec rigueur et impartialité. Qu’un processus comme celui-là soit nécessaire, non seulement pour l’Inde mais pour le monde entier, c’est ce qu’ont reconnu les penseurs européens les plus éminents. C’est ce que Carlyle voulait dire quand il parlait d’avaler toutes les formules. C’est par ce processus que Goethe contribua à revivifier la pensée européenne. Mais il y a quelque temps déjà que l’Europe a cessé de produire des penseurs originaux, bien qu’elle produise encore des mécaniciens originaux... Quant à la Chine, au Japon et aux états musulmans, ils sont en train de glisser vers une imitation aveugle de l’Europe. Seule l’Inde possède en elle, dormantes, l’énergie et la personnalité spirituelle invincible qui peuvent encore se lever pour briser ses chaînes et celles du monde. [R18]

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     Même les causes qui sont perdues définitivement et qui méritent de l’être trouvent des défenseurs, et les autels les plus indignes ne manquent pas d’encens. [R19]

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     La réforme, en soi, n’est pas forcément une chose excellente, contrairement à ce qu’imaginent bien des esprits européanisés ; inversement, il n’est pas toujours sans risque ni souhaitable de rester sans bouger sur les chemins anciens, comme s’obstinent à le croire les orthodoxes. La réforme est quelquefois le premier pas vers l’abîme mais l’immobilité, elle, est le moyen le plus sûr de stagner et de pourrir. Et ce n’est pas non plus la modération qui est toujours la plus sage conseillère : le juste milieu n’est pas toujours juste. C’est souvent un euphémisme pour un manque de vision, une tiédeur indifférente et une inefficacité timorée. Les hommes s’intitulent modérés, conservateurs ou extrémistes, puis règlent leur conduite et leurs opinions d’après une formule. Nous aimons penser en termes de systèmes et de partis et nous oublions que c’est la vérité qui est le seul critère. Les systèmes ne sont rien d’autre que des casiers commodes pour classer les connaissances, les partis rien d’autre qu’un mécanisme utile pour une action conjuguée ; mais nous nous en servons comme d’une excuse pour nous épargner la peine de penser.
     La position des orthodoxes est surprenante. Ils s’évertuent à déifier tout ce qui existe. On trouve dans la société hindoue certains arrangements et certaines habitudes qui sont uniquement le produit de la coutume. Il n’y a aucune preuve qu’ils existaient autrefois et il n’y a aucune raison qu’ils doivent se perpétuer dans l’avenir... Ni l’ancienneté ni la modernité ne peuvent être un critère de vérité ou un critère d’utilité. Tous les Rishis n’appartiennent pas au passé ; les avatârs [7] se manifestent encore, la révélation continue... Recréer tout Manou [8] dans la société moderne, c’est vouloir que le Gange reflue vers les Himalayas. Manou appartient sans aucun doute à la nation mais n’en est-il pas de même des sacrifices d’animaux ou des offrandes qu’on brûle ? Ce n’est pas parce qu’une chose appartient au passé de la nation qu’elle doit nécessairement appartenir à son avenir. Il est stupide de ne pas reconnaître que les conditions ont changé. À chaque chose son temps et sa limite. Toutes les coutumes de longue date ont été suprêmement utiles en leur temps, même les totems et la polyandrie. Il n’est pas question d’ignorer l’utilité du passé, mais ce que nous recherchons de préférence, c’est une utilité pour le présent et pour l’avenir.
     Coutume et loi peuvent donc être modifiées. À chaque époque son Shâstra. Cela dit, nous ne pouvons affirmer d’emblée qu’elles doivent être modifiées, ou même, si des modifications sont nécessaires, qu’elles doivent être modifiées dans un sens particulier. On se sent rebuté par l’enthousiasme ignorant des réformateurs sociaux. Leurs esprits sont en général un étrange fatras de notions européennes mal digérées. Très peu d’entre eux savent quoi que ce soit de l’Europe et même ceux qui l’ont visitée la connaissent mal. Et pourtant, à les entendre, toute chose ou toute idée contraire aux notions européennes ne peut être que superstition, barbarie, pratique dangereuse ou obscurantisme ; tout ce qui est encensé et pratiqué en Europe ne saurait être que rationnel et éclairé...
     Presque toutes les questions que soulèvent les réformateurs sociaux pourraient être résolues dans un sens ou dans un autre sans qu’il en résulte un bien permanent pour la société. Il est navrant de voir des gens s’acharner sur la question des mariages entre sous-castes et triompher sur un cas isolé. La question qui se pose à l’heure actuelle, c’est de savoir si l’esprit de caste et la structure des castes doivent subsister ou non. Les hindous devraient bien se souvenir que la caste telle qu’elle existe actuellement n’est en fait que jât, c’est-à-dire la guilde des métiers sanctifiée par l’usage mais qui a cessé de fonctionner ; ce n’est pas la religion éternelle, ce n’est pas le châtourvarnya[9] Que les veuves se remarient ou non m’est indifférent ; mais ce qui est d’une importance capitale, c’est de savoir comment se situera la femme par rapport à l’homme sur le plan légal et social, si elle lui sera inférieure, égale ou supérieure ; car même un rapport de supériorité n’est pas plus impossible dans l’avenir qu’il ne l’a été dans un passé éloigné. Et la question la plus importante de toutes, c’est de savoir si la société sera basée sur la compétition ou la coopération, sur l’individu ou la communauté. Que nous devions discuter si peu de ces questions-là et tempêter sur des détails insignifiants montre douloureusement à quel point l’intellect indien moyen s’est appauvri. Si l’on décide de ces questions capitales, et il le faudra, les questions mineures se résoudront d’elles-mêmes...
     Cela fait longtemps que nous agitent tantôt réformes sociales, tantôt orthodoxie irréprochable, et l’orthodoxie s’est écroulée sans que les réformes sociales aient été effectuées. Mais pendant tout ce temps Dieu était à l’œuvre en Inde et veillait à ce que Son travail se fasse en dépit de tous ces bavardages. À l’insu des hommes, la révolution sociale se prépare, mais elle ne prend pas la direction qu’ils imaginent, car elle englobe le monde et pas seulement l’Inde. Que cela nous plaise ou non, Il balaiera les déchets du passé indien et du présent européen. Mais le balai n’est pas toujours suffisant ; quelquefois Il préfère se servir de l’épée. Il semble probable qu’Il s’en servira car le monde ne s’amende pas rapidement et par conséquent il faudra qu’il soit amendé par la violence...
     Les hommes se lamentent et se plaignent que tout est en train de périr. Mais s’ils avaient confiance dans l’Amour et la Sagesse de Dieu et ne préféraient pas leurs idées conservatrices et étroites, ils déclareraient plutôt que tout est en train de renaître.
     Tellement de choses dépendent du Temps et du but immédiat de Dieu qu’il est plus important de chercher à connaître son but que de rester attaché à nos panacées. Le Kâla Purusha, le Zeitgeist, l’Esprit de la Mort s’est dressé pour entreprendre son œuvre terrible — lokakshayakrit pravriddhah, s’accroissant pour détruire un monde [Guîtâ, XI : 32] — et qui pourra enrayer sa puissance terrifiante et son élan irrésistible ? Mais Il ne fait pas que détruire le monde qui était, Il crée le monde qui sera ; il est donc plus utile pour nous de découvrir ce qu’Il est en train de construire et d’y participer que de gémir et de s’accrocher à ce qu’Il est en train de détruire... Kali [10] est l’âge d’une destruction et d’une nouvelle naissance, ce n’est pas un âge pour se cramponner aux vieilles choses qui ne peuvent plus être sauvées...
     Le temps est-il venu de cette destruction ? C’est ce que nous croyons. Écoutez le fracas de ces eaux, plus formidable que le tumulte d’une armée montant à l’assaut, observez ce travail de sape, lent, obstiné, implacable, voyez comme l’un après l’autre les piliers soutenant cette structure branlante, incohérente et rafistolée se corrodent, craquent, vacillent sous les coups de boutoir, comme ils cassent et puis s’enfoncent, silencieusement ou dans un grand éclaboussement, brusquement ou peu à peu, engloutis dans l’écume de ces flots. Le temps est-il venu d’une nouvelle construction ? C’est ce que nous affirmons. Remarquez comme l’humanité s’active, s’empresse, se hâte ici et là, observez la rapidité avec laquelle on prospecte, cherche, creuse, pose des fondations, voyez les avatârs et les grands vibhoûtis [11] venir, surgir en rangs serrés, se suivre de tout près les uns les autres. Ne sont-ce pas là les signes, et ne nous disent-ils pas que le plus grand avatâr de tous arrive pour établir le premier Satya Youga dans l’âge de Kali ?...
     Oui, une nouvelle harmonie, mais pas les grincements du matérialisme européen, pas une fondation à l’occidentale sur des demi-vérités et des mensonges bien entiers. Quand il y a destruction, c’est la forme qui périt, non l’esprit — car le monde et ses façons d’être sont les formes d’une Vérité unique qui se manifeste dans ce monde matériel dans des corps toujours nouveaux... En Inde, terre élue, cette Vérité est préservée ; dans l’âme de l’Inde elle dort, attendant que s’éveille cette âme de lion, l’âme lumineuse de l’Inde, qui n’est pas dans ses apparences faibles, souillées, passagères et misérables, mais qui est enfermée dans les pétales clos de l’ancien lotus de l’amour, de la force et de la sagesse. Seule l’Inde peut bâtir l’avenir de l’humanité. [R20]

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     L’hindouisme ancien ou pré-bouddhique cherchait Dieu à la fois dans le monde et à l’extérieur du monde ; il plongeait ses racines dans la force et la beauté et la joie du Véda, à la différence de l’hindouisme moderne ou post-bouddhique, écrasé sous le sens de la souffrance universelle qu’apporta le Bouddha et sous le sens de l’illusion universelle amené par Shankara — Shankara qui put d’autant mieux détruire le bouddhisme qu’il était lui-même à moitié bouddhiste. Le but de l’ancien hindouisme sur le plan social était de nous faire réaliser Dieu dans la vie, celui de l’hindouisme moderne est de nous faire nous évader de la vie pour aller vers Dieu. L’idéal moderne produit une spiritualité noble et ascétique, mais il a un effet glaçant et pernicieux sur la santé de la société et son développement ; à l’ombre de cette présence, la vie sociale stagne par manque de foi et de joie, shraddhâ et ânanda. Si nous voulons rendre notre société parfaite et si nous voulons que la nation vive de nouveau, il nous faut revenir à la vérité plus ancienne et plus pleine. [R21]

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13 juillet 1911

(Extrait d’une lettre à un ami)

     Prenez bien soin de suivre mes instructions et de vous garder de l’ancien genre de politique. La spiritualité est la seule politique de l’Inde, la réalisation du sanâtana dharma est son seul Swaraj. Je ne doute pas qu’il nous faudra passer par une période parlementaire afin de nous débarrasser de la notion de démocratie occidentale en voyant en pratique combien elle est impuissante à rendre les nations heureuses. En réalité, l’Inde est en train de passer par les premières phases d’une sorte de Yoga national. Celui-ci était dirigé au début par la force divine qui fit irruption en 1905 et qui éveilla le pays de son état de complète ignorance [ajñânam] tamasique. Mais comme il arrive aussi dans le cas des individus, tout ce qui était obscur, toutes les traces [samskâra] mauvaises du passé, les fausses émotions, les fausses habitudes mentales et morales se sont soulevées en même temps et ont mésusé de la force divine. De là toute cette orgie de discours politiques, de ferveur démocratique, de réunions, de défilés, de résistance passive, tout cela finissant dans des bombes, des revolvers et des lois draconiennes... Dieu a tout renversé d’un coup : le modérantisme, fils bâtard du libéralisme anglais ; le nationalisme, progéniture au sang mêlé de l’Europe et de l’Asie ; le terrorisme, avorton engendré par Bakounine et Mazzini... C’est seulement lorsque nous en aurons fini avec ces sottises que la vérité aura une chance, que l’esprit sattvique se manifestera en Inde et que débutera un mouvement spirituel réellement fort, prélude à la régénération de l’Inde. Sûrement il faudra encore faire face à beaucoup de difficultés et d’erreurs, mais nous aurons une chance de faire un pas dans la bonne direction. Je crois qu’en toute chose Dieu nous guide, qu’Il nous donne les expériences nécessaires et prépare les conditions nécessaires. [R22]

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1910-1914

(Dans les premières années de sa vie à Pondichéry, Sri Aurobindo fit une étude approfondie du Véda, et frappé par la façon dont celui-ci éclairait ses propres expériences, il en retrouva le sens perdu. Voici une série de textes tirés de ses tout premiers manuscrits traitant du Véda.)

     Ce n’est pas la science, ni la religion, ni la théosophie que je recherche, mais le Véda — la vérité sur le Brahman, et pas seulement sur son essence mais sur sa manifestation, pas une lampe pour aller me retirer dans la forêt, mais une lumière, mais un guide qui mène à la joie et à l’action dans le monde, mais la vérité qui est au-delà des opinions, la connaissance à laquelle toute pensée s’efforce d’arriver — yasmin vijñâté sarvam vijñâtam [Cela étant connu, tout est connu]. Je crois que ce Véda est la base du sanâtana dharma. Je crois que c’est lui, la divinité cachée dans l’hindouisme — mais il y a un voile à soulever, un rideau à écarter. Je crois que le Véda peut être connu et peut être découvert. Je crois que l’avenir de l’Inde et celui du monde dépendent de sa découverte et de la façon dont on l’applique, non au renoncement à la vie, mais à la vie dans le monde et parmi les hommes. [R23]

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     Les hommes érigent une autorité et puis ils la placent entre eux-mêmes et la connaissance. Les orthodoxes s’indignent qu’un simple moderne ose s’écarter de Shankara en interprétant le Védânta [12] ou de Sâyana en interprétant le Véda. C’est oublier que Shankara et Sâyana sont eux-mêmes des modernes que quelques centaines d’années seulement séparent de nous, alors que les Védas remontent à bien des milliers d’années. Si le commentateur mérite d’être étudié, ce n’est pas pour autant qu’il faut le substituer au texte, comme nous le faisons. Les bons commentaires sont toujours utiles, même quand ils se trompent, mais on ne peut laisser même les meilleurs d’entre eux entraver la recherche. Le commentaire de Sâyana sur le Véda m’est une aide dans la mesure où il me montre ce qu’un homme d’une grande érudition pensait être le sens des Écritures il y a quelques centaines d’années. Mais je ne peux oublier que, même au temps des Brâhmanas, [13] le sens du Véda était déjà devenu obscur pour les hommes de cet âge préhistorique... Je trouve que Shankara a saisi beaucoup de la vérité du Védânta, mais beaucoup aussi lui a échappé. Ce qu’il a réalisé, je suis tenu de l’admettre ; mais je ne suis pas tenu d’exclure ce qu’il n’a pu réaliser. L’autorité [âptavâkyam] est un genre de preuve, mais ce n’est pas le seul : la connaissance directe [pratyaksha] est plus importante.
     Les hétérodoxes, quant à eux, ne jurent que par Max Müller et les Européens... Ceux-ci n’ont vu dans notre Véda que des incantations barbares qu’une race pastorale antique et primitive adressait aux forces de la nature, et, aux yeux de bien des gens, c’est cette opinion qui décide de la signification des mantras védiques. Toute autre interprétation est pour eux superstition. Mais pour moi, les suppositions ingénieuses des grammairiens étrangers ne font pas plus autorité que les suppositions ingénieuses de Sâyana. La question pour moi n’est pas de savoir ce que Max Müller pense du Véda ou ce que Sâyana en pense ; je préférerais savoir ce que le Véda a à dire sur lui-même, et j’aimerais, s’il se trouve là quelque lumière projetée sur l’inconnu ou l’infini, suivre le rayon jusqu’à ce que je me trouve face à face avec ce qu’il illumine. [R24]

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     L’Europe s’est fait une certaine idée du Véda et du Védânta, et elle a réussi à l’imposer à l’intellect indien... Quand une centaine de savants mondialement connus s’écrient en chœur : « Il en est ainsi », il est évidemment difficile à un esprit moyen, et même à un esprit au-dessus de la moyenne mais qui n’est pas un expert dans ces sujets particuliers, de ne pas acquiescer...
     Néanmoins doit venir un temps où l’esprit indien rejettera le voile de ténèbres qui l’a recouvert, cessera d’adopter des pensées ou de soutenir des opinions de deuxième ou de troisième main, et où il réaffirmera son droit de juger et de s’enquérir du sens de ses propres Écritures en toute liberté. Quand ce jour viendra, nous nous apercevrons, je pense, que l’édifice imposant de la théorie védique ne reposait sur rien de plus solide ni de plus vrai qu’un ensemble de conjectures plus ou moins bien empilées les unes sur les autres. Nous remettrons en question de nombreux mythes philologiques établis : la légende, par exemple, d’une invasion de l’Inde par des Aryens venus du Nord ; la distinction artificielle et hostile entre Aryens et Dravidiens qu’une philologie erronée a plongée au cœur de l’unité de la race indo-afghane ; [14] le dogme farfelu d’un naturalisme védique « hénothéiste » ; les élucubrations ingénieuses et brillantes des inventeurs modernes du mythe du soleil et des étoiles... [R25]

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     Cette théorie des Pourânas [15] [selon laquelle des cycles de civilisation auraient précédé le nôtre], je la prendrai comme une hypothèse de travail, et je supposerai au minimum qu’il y eut une grande époque védique à la civilisation avancée, brisée plus tard par le Temps et par les circonstances, dont l’hindouisme moderne ne nous offre que quelques fragments qui furent préservés, rassemblés ou développés à nouveau... Par une civilisation avancée, il ne faut pas nécessairement entendre une culture ou une société ressemblant en quoi que ce soit à ce que nos esprits modernes conçoivent comme le seul modèle de société civilisée, c’est-à-dire la société moderne européenne. On ne doit pas non plus et, en vérité, on ne peut pas, supposer qu’elle ait été en quoi que ce soit à l’image de la société hindoue moderne. Il est probable que cette ancienne culture ne disposait d’aucun de ces moyens matériels dont nous sommes si fiers — mais il se peut qu’elle en ait eu d’autres d’un genre plus élevé, peut-être même plus puissant.
     ...
     Je crois que les Védas recèlent un sens que ni l’Inde médiévale ni l’Europe moderne n’ont saisi, mais qui était parfaitement clair pour les premiers penseurs du Védânta. Pour Max Müller, les mantras védiques avaient une certaine signification, pour Sâyana, ils en avaient une autre ; Yâska, [16] lui, interprétait à sa manière leur langage antique, mais aucun d’entre eux n’a compris ce que comprenaient Yâjñavalkya et Ajâtashatrou... [16] C’est parce que nous ne comprenons pas les Védas que les trois-quarts des Oupanishads sont pour nous un livre scellé. Même dans le peu que nous croyons pouvoir comprendre, une grande partie a été saisie de façon incertaine et comprise superficiellement... Faute de cette clé, des érudits profonds ont tâtonné, et faute de cette direction, de grands penseurs se sont fourvoyés. Max Müller, en un verdict confondant, qualifia le Véda de « balbutiements d’une humanité dans l’enfance » ; [17] quant à Shankara, il laissa une grande partie du texte qu’il commentait inexpliqué, ou le mit de côté comme étant une vérité d’ordre inférieur destinée à l’ignorant... C’est seulement lorsque nous connaîtrons parfaitement les grandes idées védiques dans leur totalité que nous serons pleinement en mesure d’apprécier le système de pensée profond, harmonieux et grandiose de nos lointains ancêtres. [R26]

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     Les mouvements religieux et les révolutions s’en sont venus et s’en sont allés, ou bien ils ont laissé leur marque, mais au-delà de tout et à travers tout, le Véda reste pour nous notre Roc des Âges, notre fondation éternelle... Toutes puissantes qu’elles soient, les Oupanishads n’aspirent qu’à une chose, c’est à mettre en lumière, à traduire dans le langage philosophique de la pensée ultérieure et à couronner du nom suprême du Brahman la connaissance éternelle qui se trouve enchâssée dans les Védas. Et pourtant, depuis quelque deux mille ans au moins, pas un Indien n’a vraiment compris les Védas.
     ...
     Je vois dans les langues aryennes et les langues dravidiennes, comme dans les races aryennes et les races dravidiennes, non des familles séparées d’origine différente, mais deux branches issues d’une même souche. La légende de l’invasion des Aryens et de leur installation au Penjab à l’époque védique est, pour moi, un mythe philologique. [R27] / [18]

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     C’est le Véda qui fut l’alpha de notre connaissance spirituelle ; c’est le Véda toujours qui en sera l’oméga. Ces textes d’une antiquité inconnue sont comme les nombreuses mamelles de la Mère éternelle de la connaissance auxquelles se sont nourris tous nos âges successifs...
     Retrouver la parfaite vérité du Véda n’est donc pas seulement souhaitable pour satisfaire notre curiosité intellectuelle moderne, c’est aussi une nécessité pratique pour l’avenir du genre humain. Car je suis fermement convaincu que, lorsque le secret caché dans le Véda aura été entièrement dévoilé, on s’apercevra qu’il livre la formule parfaite de la connaissance et de la pratique d’une vie divine auxquelles l’humanité en marche — après de longs errements dans la satisfaction de l’intellect et des sens — doit inévitablement revenir. [R28]

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     C’est une superstition de la pensée moderne qui voudrait que la marche de la connaissance ait toujours et dans tous les domaines progressé en ligne droite — qu’elle ait, certes, dévié de cette ligne à certaines périodes d’obscurcissement, mais qu’elle y soit toujours revenue, et, somme toute, qu’elle représente en tous points une avance et nulle part un recul. Comme toutes les superstitions, cette croyance est basée sur des observations incorrectes et imparfaites débouchant sur une conclusion logique mais fausse...
     La fausse conclusion à laquelle nous ont amenés nos observations incorrectes, c’est l’idée erronée qu’étant plus avancés que certains peuples anciens dans les domaines où nous avons particulièrement réussi, tels que les sciences physiques, il s’ensuit nécessairement que nous sommes plus avancés dans les autres domaines — domaines où nous sommes encore des enfants et où nous n’avons que récemment commencé à observer et à expérimenter, tels que la science de la psychologie, la connaissance de notre existence subjective et celle des forces mentales... Alors que nos ancêtres croyaient que ce qui était plus ancien pouvait dans l’ensemble être considéré comme plus digne de foi car plus proche des dieux, et ce qui était moins ancien comme moins digne de foi car plus proche de la dégénérescence ultérieure de l’homme, nous, les modernes, croyons au contraire que ce qui est plus ancien est toujours dans l’ensemble plus éloigné de la vérité car plus proche du sauvage inculte et dénué de curiosité, et que ce qui est plus moderne est plus vrai car c’est l’opinion du citoyen lettré et instruit de Paris ou de Berlin. Ces deux points de vue sont l’un comme l’autre inacceptables. Le seul critère de vérité, c’est l’expérience et la vérification par l’expérience, ce n’est pas l’ancienneté, ce n’est pas la modernité. Certaines des idées des anciens ou même des sauvages, que nous rejetons maintenant avec mépris, pourraient bien être des vérités perdues, ou bien les formulations d’expériences valides dont nous nous sommes détournés ou que nous avons oubliées. Nombre des notions de nos scolastiques modernes seront certainement dans l’avenir rejetées avec mépris comme des erreurs et des superstitions. [R29]

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     Les limites de temps que la théorie d’une progression en ligne droite à partir d’une époque primitive accorde à la croissance d’une civilisation sont encore invraisemblablement trop courtes... Nous ne pouvons plus affirmer l’impossibilité de civilisations anciennes dont les traces ont entièrement disparu, ni dire que préhistorique est forcément synonyme de sauvage et de non-développé... Tout tend à prouver qu’il doit exister des vestiges d’autres civilisations que nous n’avons pas encore découverts. Nous ne pouvons avoir épuisé tout ce que renferme la terre. [R30] / [19]

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1914-1915

(Quelques « Pensées et Aphorismes » de Sri Aurobindo.)

     Que de haine et de stupidité les hommes ont-ils réussi à emballer décorativement et à étiqueter « Religion » !

     Les querelles entre sectes religieuses ressemblent à la querelle des cruches dont chacune voulait être seule à contenir le nectar d’immortalité. Laisse-les se quereller. L’important, pour nous, est de trouver le nectar, en quelque pot qu’il soit, et d’obtenir l’immortalité.

     Brise les moules du passé, mais garde intacts son génie et son esprit, sinon tu n’as pas d’avenir.

     Pour deux sortes d’êtres, il y a de l’espoir : pour l’homme qui a senti le contact de Dieu et qui a été attiré par lui, et pour le chercheur sceptique ou l’athée convaincu ; quant aux formulistes de toutes les religions et aux perroquets de la libre pensée, ce sont des âmes mortes qui suivent une mort qu’ils appellent vivre.

     « Ainsi a dit Râmakrishna » et « ainsi a dit Vivékânanda ». Oui, mais je veux savoir aussi les vérités que l’Avatâr n’a pas exprimées en paroles et celles que le prophète a omises de ses enseignements. En Dieu, il y aura toujours plus que ce que la pensée de l’homme a jamais conçu ou que la langue de l’homme a jamais prononcé.

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     Tant que tes mains sont libres, lutte avec tes mains, ta voix et ton cerveau et toutes sortes d’armes. Es-tu enchaîné dans les donjons de ton ennemi et ses bâillons t’ont-ils réduit au silence ? Lutte avec le silence de ton âme qui peut tout assiéger et avec la puissance de ta volonté qui porte au loin ; et si tu meurs, lutte encore avec la force qui enveloppe le monde et qui est venue de Dieu en toi.

     Tu penses que l’ascète dans sa cave ou sur le sommet de sa montagne est une pierre et un fainéant. Qu’en sais-tu ? Peut-être emplit-il le monde des puissants courants de sa volonté et le change-t-il par la pression de son état d’âme.

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     L’existence de la pauvreté est la preuve d’une société injuste et mal organisée, et nos charités publiques sont seulement le premier éveil tardif d’une conscience de voleur.

     L’égoïsme tue l’âme — détruis-le. Mais prends garde que ton altruisme ne tue pas l’âme des autres.

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     La science médicale a été une malédiction plus qu’une bénédiction pour l’humanité. Certes, elle a brisé la violence des épidémies et découvert une chirurgie merveilleuse, mais elle a aussi affaibli la santé naturelle de l’homme et multiplié les maladies individuelles ; elle a implanté dans le mental et dans le corps la peur et la dépendance ; elle a appris à notre santé à ne pas s’appuyer sur la solidité naturelle mais sur la béquille branlante et répugnante des comprimés du règne minéral et végétal.

     Les machines sont nécessaires à l’humanité moderne en raison de son incurable barbarie. Si nous devons nous enfermer dans une stupéfiante multitude de conforts et d’apparats, nous devons aussi, nécessairement, nous passer de l’Art et de ses méthodes. Car, se priver de simplicité et de liberté, c’est se priver de beauté. Le luxe de nos ancêtres était riche, voire fastueux, mais jamais encombré.

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     Intrinsèquement le principe de société communiste est aussi supérieur au principe individualiste que l’est la fraternité à la jalousie et au massacre mutuel ; mais tous les systèmes pratiques de socialisme inventés en Europe sont un joug, une tyrannie et une prison.

     Si jamais le communisme réussit à se réinstaurer sur la terre, ce doit être sur le fondement de la fraternité de l’âme et sur la mort de l’égoïsme. Une association forcée et une camaraderie mécanique aboutiraient à un fiasco mondial.

     En Europe, la démocratie est le gouvernement du ministre d’État, du député corrompu ou du capitaliste égoïste, masqué par la souveraineté occasionnelle d’une populace irrésolue. Il est probable que le socialisme en Europe sera le gouvernement du fonctionnaire et de la police, masqué par la souveraineté théorique d’un État abstrait. Il est chimérique de demander quel est le meilleur des deux systèmes ; il serait difficile de décider lequel est le pire.

     L’avantage de la démocratie est la sécurité de la vie de l’individu, de sa liberté et de ses biens contre les caprices d’un tyran ou d’une minorité égoïste ; son mal est le déclin de la grandeur dans l’humanité.

     Cette espèce humaine égarée rêve toujours d’atteindre la perfection de son milieu par le mécanisme d’un gouvernement ou d’une société ; mais c’est seulement par la perfection de l’âme au-dedans que le milieu extérieur peut atteindre à la perfection. Ce que tu es au-dedans de toi, cela tu en jouiras dehors — nul mécanisme ne peut te délivrer de la loi de ton être.

     L’Europe se vante de son organisation et de son efficacité pratiques et scientifiques. J’attends que son organisation soit parfaite, alors un enfant la détruira.

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     Tant qu’une Cause a de son côté une seule âme dont la foi est intangible, elle ne peut pas périr. [R31]

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29 août 1914


(Extrait d’une lettre adressée à Motilal Roy, un révolutionnaire de Chandernagore qui plus tard tentera de créer une communauté basée sur les idéaux de Sri Aurobindo.)


     Le loyalisme de Gandhi [20] n’est pas un modèle pour l’Inde car l’Inde n’est pas l’Afrique du Sud, et même le loyalisme de Gandhi trouve un correctif dans la résistance passive. Une attitude de servilité abjecte en politique n’est pas de la « diplomatie » et n’est pas de la bonne politique. Cela ne trompe ni ne désarme l’adversaire, et encourage, par contre, la mollesse, la crainte et une duplicité obséquieuse chez le peuple assujetti. Ce que Gandhi a tenté en Afrique du Sud, c’est d’obtenir pour les Indiens la position de serfs bien traités — comme un tremplin pour arriver à quelque chose de mieux... Notre position est différente et notre but est différent : il ne s’agit pas d’obtenir quelques privilèges mais de créer une nation d’hommes prêts pour l’indépendance, capables de l’obtenir et capables de la conserver.

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Août 1914

     Dans la tradition établie depuis des milliers d’années, on a toujours révéré les Védas comme l’origine et la mesure de tout ce qui dans les Brâhmanas et les Oupanishads, dans le Tantra et les Pourânas, dans les doctrines des grandes écoles de philosophie et dans l’enseignement des grands saints et des grands sages, peut être considéré comme vrai et faisant autorité. Le nom même de « Véda » veut dire Connaissance [21] — nom qui servait à désigner la vérité spirituelle la plus haute dont le mental humain soit capable. Mais si l’on admet les interprétations qui ont cours actuellement, que ce soit celle de Sâyana ou la théorie moderne [des érudits européens], toute cette réputation sublime et sacrée est une fiction colossale. Les hymnes ne sont, en fait, rien de plus que les inventions naïves et superstitieuses de barbares incultes et matérialistes, intéressés seulement par les gains et les jouissances les plus superficielles, ignorants de toute notion morale et aspiration religieuse, hormis les plus élémentaires. [R32]

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Septembre 1914

     La philologie occidentale a fait [du mot ârya] un terme racial, une quantité ethnologique inconnue à laquelle diverses spéculations attribuent diverses valeurs... Mais dans le Véda, les peuples aryens sont ceux qui ont accepté un type particulier de développement personnel, d’entraînement intérieur et extérieur, d’idéalisme et d’aspiration...
     Quiconque cherche à se hausser de palier en palier vers les hauteurs divines, n’ayant peur de rien, ne se laissant décourager par aucun délai, aucune défaite, ne se dérobant devant aucune vastitude parce que trop vaste pour son intelligence, aucune hauteur parce que trop haute pour son esprit, aucune grandeur parce que trop grande pour sa force et son courage, celui-là est l’Aryen, le combattant et le vainqueur divin, l’homme noble. [R33]

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Septembre 1914 (?)

(Extrait d’une lettre adressée à Motilal Roy)

     Vous devez comprendre que ma mission n’est pas de créer des monastères, des ascètes et des sannyâsin, mais de rappeler les âmes des forts à la Lîlâ [22] de Krishna et de Kâlî... Chaque mouvement ascétique depuis le Bouddha a laissé l’Inde plus faible, et cela pour une raison très évidente. C’est une chose de renoncer à la vie, c’en est une autre de rendre la vie elle-même — celle de la nation, de l’individu et du monde — plus grande et plus divine. Il est impossible d’imposer au pays l’un de ces idéaux sans affaiblir l’autre. Il est impossible de retirer de la vie les âmes les meilleures et, en même temps, de laisser la vie plus forte et plus grande. Renoncer à l’ego, accepter Dieu dans la vie, voilà le Yoga que j’enseigne — aucun autre renoncement.

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Décembre 1914

     Comme la majorité des Indiens cultivés, avant de lire le Véda moi-même, j’avais accepté passivement et sans examen les conclusions des érudits européens, tant pour la signification religieuse de ces anciens hymnes que pour leur signification historique et ethnique. En conséquence, me conformant là encore à la manière de voir ordinaire adoptée par l’opinion hindoue moderne, je regardais les Oupanishads comme la source la plus ancienne de la pensée et de la religion indiennes, comme le vrai Véda, le premier Livre de la Connaissance. Le Rig-Véda dans les traductions modernes, qui étaient tout ce que je connaissais de ces Écritures profondes, représentait pour moi un document important de notre histoire nationale, mais il me semblait de peu de valeur ou d’importance pour l’histoire de la pensée ou pour une expérience spirituelle vivante...
     C’est le fait de vivre dans l’Inde du Sud qui dirigea mes pensées sérieusement, pour la première fois, vers le Véda. Deux observations qui s’imposèrent à moi ébranlèrent fortement la croyance dont j’avais hérité en une division raciale entre Aryens du Nord et Dravidiens du Sud. Cette distinction pour moi avait toujours reposé sur une différence présumée entre les types physiques de l’Aryen et du Dravidien et sur une incompatibilité, celle-là mieux établie, entre les langues sanscritiques du Nord et celles du Sud, non-sanscritiques. J’avais certes entendu parler des théories plus récentes selon lesquelles une seule race homogène, dravidienne ou indo-afghane, habite la péninsule indienne ; mais jusque-là je n’avais guère attaché d’importance à ces spéculations. Cependant je ne pus vivre longtemps en Inde du Sud sans être frappé par le fait que le type du Nord ou type « aryen » se retrouvait très fréquemment dans la race tamoule. De quelque côté que je me tourne, non seulement chez les brâhmanes mais dans toutes les castes et toutes les classes, il me semblait reconnaître avec une netteté saisissante les anciens visages familiers, les traits, les silhouettes de mes amis du Maharashtra, du Goujérat, de l’Hindoustan et même, bien que cette similarité soit moins fréquente, de ma province natale du Bengale. L’impression que cela me donnait, c’est qu’une armée de toutes les tribus du Nord était descendue dans le Sud et avait submergé toutes les populations qui avaient pu l’occuper antérieurement. Il subsistait bien une impression générale d’un type du Sud, mais il était impossible de déterminer celui-ci de façon rigide en étudiant la physionomie des individus. Et, en définitive, force m’était de constater que, quels que soient les mélanges qui aient pu survenir, quelles que soient les différences régionales qui aient pu se développer, il demeurait partout en Inde, derrière toutes les variations, une unité d’ordre aussi bien physique que culturel...[23]
     Mais qu’en est-il alors de la distinction tranchée, créée par les philologues, entre races aryenne et dravidienne ? Elle disparaît. Si tant est qu’on admette une invasion aryenne, il faudrait supposer, ou bien qu’elle inonda l’Inde et détermina le type physique du peuple, avec toutes les modifications éventuelles, ou bien qu’il s’agissait d’une incursion de petites bandes qui appartenaient à une race moins civilisée et qui se fondirent dans la population d’origine. Il faudrait alors aussi supposer que ces bandes pénétrèrent dans une vaste péninsule occupée par un peuple civilisé — des bâtisseurs de grandes cités, des marchands dont le commerce s’étendait très loin —, un peuple non dépourvu de culture intellectuelle et spirituelle, et qu’elles furent cependant capables de lui imposer leur propre langue, leur religion, leurs idées et leurs mœurs. Pour que pareil miracle fût à la rigueur possible, il aurait fallu que les envahisseurs aient possédé une langue supérieurement organisée, un mental créatif plus puissant et une religion plus dynamique dans sa forme et son esprit.
     Et il restait toujours la différence de langue pour appuyer la théorie d’une rencontre entre races. Mais là aussi mes idées préconçues se firent bousculer et démolir. Car en examinant les vocables de la langue tamile, [24] si éloignés en apparence de la forme et du caractère sanscritiques, je me trouvai néanmoins constamment amené, par des mots ou par des familles de mots censés être du pur tamil, à établir de nouvelles relations entre la langue sanscrite et sa sœur éloignée, le latin, ou de temps en temps, entre le grec et le sanscrit. Parfois le vocable tamil non seulement suggérait la connexion mais encore s’avérait le chaînon manquant dans une famille de mots apparentés. Et c’est à travers cette langue dravidienne que j’arrivai pour la première fois à percevoir ce qui me semble être maintenant la vraie loi, les vraies origines et, pour ainsi dire, l’embryologie des langues aryennes. Je n’eus pas le loisir de poursuivre mes recherches assez loin pour aboutir à des conclusions définitives, mais il me semble certain qu’à l’origine, la connexion existant entre les langues dravidienne et aryenne était beaucoup plus étroite et considérable qu’on ne le suppose généralement, et on entrevoit même la possibilité qu’elles aient pu être deux familles divergentes dérivées d’une unique langue primitive perdue. Si c’est le cas, la seule preuve restante d’une invasion de l’Inde dravidienne par des Aryens serait fournie par les indications qu’on peut trouver dans les hymnes védiques.
     Ce fut, par conséquent, avec un double intérêt que j’abordai le Véda, pour la première fois dans l’original, bien que je n’aie eu aucune intention à ce moment-là d’une étude minutieuse ou sérieuse. Il ne me fallut pas longtemps pour voir que ce qui, dans le Véda, pouvait faire penser à une division raciale entre Aryens et Dasyus [25] et indiquer que ces derniers étaient les Indiens indigènes, était beaucoup plus dénué de substance que je ne l’avais imaginé. Mais, pour moi, le plus intéressant de loin, ce fut la découverte d’un ensemble considérable de pensées et d’expériences spirituelles profondes qui dormait là, négligé, dans ces hymnes anciens. Et l’importance de cet élément s’accrut à mes yeux lorsque je m’aperçus de deux choses : premièrement, que les mantras du Véda illuminaient d’une lumière claire et précise certaines expériences spirituelles que j’avais eues, et pour lesquelles je n’avais trouvé aucune explication satisfaisante ni dans la psychologie européenne, ni dans les écoles de Yoga, ni dans l’enseignement du Védânta, pour autant que je les connaisse ; et deuxièmement, que ces mantras éclairaient certains passages ou idées obscures des Oupanishads auxquels auparavant je ne pouvais attribuer un sens précis, en même temps qu’ils donnaient une nouvelle signification à une grande partie des Pourânas. [R34]

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1915 ?

(Extraits d’une interview accordée à un correspondant
du quotidien indien
The Hindu :)

     Je suis convaincu, et convaincu depuis longtemps, qu’un éveil spirituel, une nouvelle prise de conscience de l’être véritable de la nation, est la condition la plus importante pour notre grandeur nationale... L’Inde, si elle le choisit, peut guider le monde.
     ... Je suis tout à fait d’accord avec vous que notre structure sociale devra sans tarder être considérablement transformée. Notre passé, avec toutes ses imperfections et ses défauts, doit nous être sacré ; mais les exigences de notre avenir, avec ses possibilités immédiates, devraient nous l’être encore davantage.
     [Le correspondant note que « Sri Aurobindo prononce ces derniers mots d’un ton très solennel » :] Plus important est que la pensée de l’Inde se libère des écoles philosophiques et renouvelle son contact avec la vie, que la vie spirituelle de l’Inde sorte de la grotte et du temple et que, s’adaptant à de nouvelles formes, elle s’empare du monde. Je crois aussi que l’humanité est sur le point d’élargir le champ de ses possibilités grâce à des connaissances nouvelles, des capacités et des pouvoirs nouveaux qui amèneront une révolution dans l’existence aussi grande que la science du XIXe siècle. Là encore, l’Inde détient dans son passé, quelque peu rouillée et inutilisée depuis longtemps, la clé de l’avenir de l’humanité.
     C’est dans ces directions-là que je suis poussé depuis un certain temps à diriger mes énergies, et non dans les activités politiques insignifiantes qui sont les seules ouvertes à nous pour le moment. C’est la raison de mon retrait prolongé et de mon détachement de l’action. Je crois à la nécessité, en de tels moments et avec de tels objectifs en vue, d’une tapasyâ [discipline] silencieuse par laquelle on se prépare, on apprend à se connaître soi-même et on accumule la force spirituelle. Nos ancêtres usaient de cette méthode, quoique de façon différente. Et c’est le meilleur moyen pour devenir un instrument efficace aux heures cruciales de l’histoire du monde. [R35]

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(Extrait d’une lettre adressée à Motilal Roy)

     Peu après les débuts de l’Arya[26] j’ai reçu une lettre de certains étudiants me disant que ce qu’ils attendaient de moi, c’était que je « forme des hommes ». J’ai fourni ma part d’efforts pour former des hommes et c’est une chose qui est maintenant à la portée de n’importe qui ; la Nature elle-même s’en charge partout dans le monde, bien qu’avec plus de lenteur en Inde qu’ailleurs. Ma tâche désormais n’est pas de former des hommes, mais bien de former l’homme divin. Ce que j’enseigne aujourd’hui, c’est que le monde se prépare à un progrès nouveau, à une évolution nouvelle. La race ou le pays, quel qu’il soit, qui saisira la ligne de cette évolution nouvelle et la réalisera prendra la tête de l’humanité.
     L’Inde et spécialement le Bengale ont la plus grande chance et le droit le plus certain de créer cette race et de prendre la tête de l’avenir : de faire de la bonne manière ce que les Allemands ont voulu faire de la mauvaise. Mais d’abord, ils doivent apprendre à penser, à se débarrasser des vieilles idées et à se tourner résolument vers l’avenir, ce qu’ils ne peuvent faire s’ils se contentent d’imiter la politique européenne ou continuent à reproduire éternellement l’ascétisme bouddhique.

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Janvier 1915

     La charité et l’altruisme ont souvent des motivations immédiates essentiellement égoïstes. Ce qui les émeut, c’est le malaise du système nerveux à la vue de la souffrance, ou le plaisir de voir les autres apprécier notre propre bonté, ou l’appréciation égoïste que nous avons de notre propre bienfaisance, ou bien encore le besoin de nous complaire dans la pitié. Certains philanthropes seraient fort ennuyés si nous n’avions plus de pauvres, car ils n’auraient alors aucune occasion d’exercer leur charité.
     D’ailleurs, manifester de la pitié envers des souffrances particulières et les soulager, n’est pas non plus la seule manière d’aider les hommes. Il est louable de couper des branches dans l’arbre de douleur d’un homme, mais elles repoussent ; prêter main-forte à cet homme pour retirer les racines de cet arbre est une façon d’aider encore plus divine. [R36]

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1915

     Être clair intérieurement, entièrement vrai et franc vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des autres, totalement honnête par rapport aux conditions et aux matériaux de son travail, est un don qui est rare dans notre humanité tordue, complexe et vacillante. C’est l’esprit de l’ouvrier aryen et c’est le secret infaillible d’un succès vigoureux. Car la nature, si l’on frappe à sa porte de façon claire, honnête et identifiable, le reconnaît toujours et répond avec une exactitude et une diligence correspondantes. [R37]

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(Le 29 mars 1914, Sri Aurobindo rencontra Mirra, une Française qui était venue en Inde pour le voir. Elle resta un an à Pondichéry, repartit en France puis, en 1916, s’embarqua pour le Japon où elle vécut jusqu’à son retour à Pondichéry le 24 avril 1920.
     Pendant trente ans, celle qu’on appelle « Mère » allait travailler avec Sri Aurobindo.
     Ces deux passages sont tirés de lettres que Sri Aurobindo écrivit à Mère au moment où la Première Guerre mondiale faisait rage :)


6 mai 1915

     Il faut avoir un cœur calme, une volonté établie, une abnégation totale et les yeux constamment fixés au-delà pour vivre sans découragement à une époque comme celle-ci qui est vraiment une période de décomposition universelle. [R38]

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(Extrait d’une lettre datée du 16 septembre 1915)

     C’est un singulier état du monde, la définition même du chaos avec la forme superficielle du vieux monde qui reste apparemment intacte à la surface. S’agit-il d’un chaos de lente désintégration ou de quelque nouvelle naissance prochaine ? Tel est le point sur lequel la bataille est en train de se livrer jour après jour, mais sans aucun signe encore qu’on approche d’une décision. [R39]

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Août 1915

     Le rituel védique, presque tombé en désuétude, a perdu son sens symbolique profond ; les images pastorales, martiales et rurales, des premiers poètes aryens ne parlent plus à l’imagination de leurs descendants, elles leur paraissent inadéquates ou, si elles leur semblent belles et naturelles, elles sont vidées de l’ancienne signification plus profonde. Confrontés aux hymnes majestueux de l’aurore antique, nous avons conscience de notre incompréhension totale. Et nous laissons ces textes être livrés en pâture à l’ingéniosité de l’érudit, lequel cherche à l’aveuglette des significations artificielles parmi obscurités et absurdités, là où les anciens baignaient leur âme dans l’harmonie et la lumière... Le sens a disparu et seule demeure l’obscurité d’une forme poétique oubliée. Ainsi, quand on lit : « Saramâ par le sentier de la Vérité découvre les troupeaux », le langage si peu familier empêche la compréhension et déconcerte. Il faut qu’on nous le traduise dans une pensée plus claire et moins imagée : « L’intuition par la voie de la Vérité arrive aux illuminations cachées. » [27] Sans cette clé nous nous égarons dans des élucubrations à propos de l’Aurore ou du Soleil, ou même voyons en Saramâ, le limier du ciel, la personnification mythologique d’une ambassade préhistorique quelconque envoyée aux nations dravidiennes en vue de récupérer le bétail dérobé ! [R40]

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Août 1915

     Cet effort prodigieux [du matérialisme et de la civilisation occidentale] est arrivé à son terme ; il n’a pas encore franchement déclaré sa faillite mais il est en faillite. Il est en train de sombrer dans un cataclysme aussi gigantesque et contre-nature que la tentative qui lui avait donné naissance. D’un autre côté, la spiritualité exagérée de l’effort indien a également fait faillite ; nous avons vu à quelle hauteur peuvent s’élever les individus par cette spiritualité, mais nous avons vu aussi à quel niveau peut tomber une race qui, dans son empressement à rechercher Dieu, ne tient pas compte du dessein qu’Il a conçu pour l’humanité. Les tentatives européenne et indienne étaient toutes deux admirables, celle de l’Inde par sa sincérité spirituelle absolue, celle de l’Europe par son honnêteté intellectuelle rigoureuse et son ardeur à rechercher la vérité. Toutes deux ont accompli des miracles. Mais Dieu et la Nature ont été finalement trop forts aussi bien pour l’entreprise titanesque de l’Esprit humain que pour celle de l’intellect humain. [R41]

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1916

     Dayananda [28] affirme qu’il est possible de découvrir dans les hymnes védiques les vérités de la science physique moderne... Les anciennes civilisations possédaient, certes, des secrets appartenant au domaine de la science ; la connaissance moderne en a retrouvé certains, les a élargis, enrichis et précisés, mais il y en a d’autres qui, aujourd’hui encore, n’ont pas été retrouvés. Il n’y a donc rien de fantastique dans l’idée de Dayananda que le Véda contient des vérités dans le domaine de la science comme dans celui de la religion. J’y ajouterai même ma propre conviction que le Véda contient d’autres vérités se rattachant à une science que le monde moderne ne possède nullement, et si c’est le cas, alors Dayananda a plutôt minimisé qu’exagéré la profondeur et la portée de la sagesse védique. [R42]

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Mars 1916

     Le sanscrit devrait encore avoir un avenir comme langue des milieux cultivés, et ce ne sera pas une bonne chose pour l’Inde le jour où l’on cessera entièrement d’écrire ou de parler cette langue ancienne. [29] Mais pour survivre, il faut qu’elle se débarrasse de ce style désastreux, surchargé et pédant, qu’elle a adopté sur son déclin, avec ces mots composés d’une lourdeur abominable et cette érudition encombrante et tatillonne. [R43]

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Mai 1916

     La modération humaine est d’habitude un faux semblant de sagesse, bonne surtout à rafistoler : elle raccommode un morceau de velours neuf avec du vieux tissu de futaine ou bien une pièce de futaine neuve avec du vieux velours, et s’extasie sur son ouvrage exécrable. Et son avance précautionneuse implique que s’accumulent impostures, fictions et conventions mortes, jusqu’à ce que le fardeau de mensonge vienne à trop peser sur la vie et qu’une révolution violente soit nécessaire afin de délivrer l’âme de l’humanité des bandelettes paralysantes du passé...
     Nous devons faire face aussi bien à l’offre de mort que nous fait l’avenir qu’à son offre de vie, et elle ne doit pas nous alarmer car c’est en mourant constamment à nos formes et noms anciens que nous vivrons le plus pleinement dans des formes et noms plus grands et plus neufs. Continuer à marcher, nous le devons, car si nous ne le faisons pas, le Temps lui-même nous poussera en avant en dépit de notre immobilité imaginaire. Et c’est le mouvement le plus lamentable et le plus dangereux de tous. Car qu’y a-t-il de plus lamentable que d’être emportés en avant en dépit de nous-mêmes, nous cramponnant au vieux monde qui se désintègre malgré nos efforts, et de hurler frénétiquement en suppliant les fantômes morts et les lambeaux du passé en cours de dissolution de nous sauver la vie ? Et qu’y a-t-il de plus dangereux que d’imposer l’immobilité à ce qui est, par nature, mobile ? Cela signifie une pourriture horrible et grandissante ; cela signifie qu’on tente de se perpétuer dans un cadavre putride et puant au lieu d’être une créature énergique qui vit et se renouvelle. Les plus grands esprits sont donc ceux qui ne craignent pas l’avenir, qui en acceptent le défi et le pari ; ils ont cette confiance sublime en ce Dieu, ce Pouvoir qui gouverne le monde... [R44]

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     Aide les hommes, mais n’appauvris pas leur énergie. Dirige et instruis-les, mais aie soin de laisser intactes leur initiative et leur originalité. Prends les autres en toi-même, mais donne-leur en retour la pleine divinité de leur nature. Celui qui peut agir ainsi est le guide et le gourou. [R45]

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Juillet 1916

     En Inde, l’institution de l’esclavage était pratiquement absente et la femme y jouissait tout d’abord d’une position plus digne et plus libre qu’en Grèce et à Rome ; mais bientôt, l’esclave a été remplacé par le prolétaire, appelé shoûdra en Inde, et la tendance croissante à dénier au shoûdra et à la femme les plus hauts bénéfices de la vie et de la culture communes, a rabaissé la société indienne au niveau de ses congénères d’Occident. [R46]

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Août 1916

     Si nous considérons les débuts de la société indienne, l’âge védique lointain que nous ne comprenons plus car nous en avons perdu la mentalité, nous observons que tout y est symbolique... Nous pouvons prendre un autre exemple, qui nous servira mieux, celui de l’institution védique de « l’ordre quaternaire », chatourvarna, appelé à tort système des quatre castes, car la caste est une institution conventionnelle tandis que le varna est une institution symbolique et typale... Cette signification symbolique du chatourvarna apparaît clairement dans le Purusha-Sûkta [30] du Véda, où les quatre ordres sont décrits comme ayant jailli du corps de la Divinité créatrice : de sa tête, de ses bras, de ses cuisses et de ses pieds. Pour nous, c’est là simplement une image poétique signifiant que les brâhmanes étaient des hommes de connaissance ; les kshatriya, des hommes de pouvoir ; les vaishya, des producteurs et des supports de la société ; les shoûdra, ses serviteurs... Nous projetons toujours notre propre mentalité sur celle des ancêtres des temps passés ; c’est pourquoi nous ne trouvons rien en eux que des barbares doués d’imagination... Mais pour eux, le symbole du corps du Créateur était plus qu’une image : il exprimait une réalité divine. Pour eux, la société humaine avait pour tâche d’exprimer dans la vie le Purusha cosmique [31] — qui s’est exprimé de façons différentes dans l’univers matériel et dans l’univers supraphysique. L’homme et le cosmos étaient l’un et l’autre des symboles et des expressions de la même Réalité cachée.
     ...
     Plus tard dans l’évolution des castes, les supports extérieurs de l’ordre quaternaire éthique — naissance, fonction économique, rituels et sacrements religieux, coutumes familiales — ont tous commencé à prendre une importance et des proportions énormément exagérées dans le système. Au début, par exemple, la naissance ne semble pas avoir joué un rôle capital dans l’ordre social, car les facultés et les capacités personnelles l’emportaient ; mais, par la suite, à mesure que le type se fixait, il est devenu nécessaire de le préserver par l’éducation et la tradition, lesquelles se sont tout naturellement fixées dans le sillon héréditaire. Ainsi, conventionnellement, on en vint toujours à considérer le fils d’un brâhmane comme un brâhmane ; la naissance et la profession ont donc formé la double attache des conventions héréditaires à l’époque où elles furent les plus solides et les plus fidèles à leur caractère propre. Une fois cette rigidité établie, la préservation du type éthique en soi est passée du premier au deuxième plan, ou même tout à fait au troisième plan... Finalement, la base économique elle-même a commencé à se désintégrer ; la naissance et les coutumes familiales sont devenues les rivets du système des castes pendant l’âge de fer de la vieille société, avec toutes sortes de résidus, de déformations et d’additions de rituels nouveaux et de signes religieux fantaisistes ou dépourvus de sens, véritables épouvantails ou caricatures de l’ancien symbolisme profond. À son apogée, la période économique du système des castes est une véritable mascarade, avec le prêtre et le pandit sous l’étiquette du brâhmane, l’aristocrate et le baron féodal sous l’étiquette du kshatriya, le marchand et le faiseur d’argent sous celle du vaishya, le travailleur affamé et le serf économique sous l’étiquette du shoûdra. Quand la base économique aussi s’écroule, le vieux système commence à montrer sa décrépitude malpropre et malade ; il est devenu un mot, une carcasse vide, une imposture ; il doit être refondu dans le creuset d’une période individualiste de la société, ou fatalement communiquer sa faiblesse et son mensonge au système de vie qui s’accroche à lui. Tel est, dans les faits, le dernier et présent état du système des castes en Inde. [R47]

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Octobre 1916

     Les Rishis védiques n’ont peut-être pas attelé la foudre à leurs chariots, ni soupesé le soleil et les étoiles, ni matérialisé toutes les forces destructrices de la Nature pour en faire des agents de massacre et de domination, mais ils ont mesuré tous les cieux et toutes les terres qui sont en nous, ils ont sondé l’inconscient et le subconscient et le supraconscient ; ils ont déchiffré l’énigme de la mort et trouvé le secret de l’immortalité. Ils ont cherché et découvert l’Un, l’ont connu et adoré dans toute la gloire de Sa lumière, de Sa pureté, de Sa sagesse et de Son pouvoir. [R48]

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     Le Rig-Véda tout entier se révèle être un ensemble de doctrines et de pratiques, ésotériques, occultes et spirituelles, comme ont pu en donner les mystiques d’autrefois dans tous les pays, mais qui en fait ne survit pour nous que dans le Véda. Tout cela est là délibérément caché par un voile, mais ce voile n’est pas aussi épais que nous l’imaginons tout d’abord ; nous n’avons qu’à nous servir de nos yeux pour qu’il disparaisse ; le corps même du Verbe, la Vérité se dresse devant nous...
     Notre vie est une bataille entre les pouvoirs de Lumière et de Vérité, les Dieux qui sont les Immortels, et les pouvoirs de l’Obscurité. On donne à ceux-ci différents noms, tels que Vrita et Vritas, Vala et les Panis, les Dasyus et leurs rois. Il nous faut appeler les Dieux à l’aide pour détruire l’opposition de ces pouvoirs de l’Obscurité qui nous cachent la Lumière [32] ou nous la dérobent, qui obstruent les flots de la Vérité, ritasya dhârâh, les flots du Ciel, et qui entravent de toutes les manières possibles l’ascension de l’âme. Nous devons invoquer les Dieux par le sacrifice intérieur, et par le Verbe les appeler en nous ; tel est précisément le pouvoir du Mantra... On donne ce qu’on est et ce qu’on possède afin que les richesses de la Vérité et de la Lumière divines puissent descendre dans notre vie et devenir les éléments de notre naissance intérieure à la Vérité... Enfin — sommet de l’enseignement védique — vient le secret de la Réalité une, ékam sat ou tad ékam, qui deviendra la parole centrale des Oupanishads. Les Dieux, les pouvoirs de Lumière et de Vérité, sont des pouvoirs et des noms de l’Un, chaque Dieu est lui-même tous les Dieux ou les porte en lui ; il y a la vérité unique, tat satyam, et la béatitude unique, et nous devons nous élever jusqu’à elles. [R49]

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Décembre 1916

     Une chose est certaine, c’est que non seulement il n’est pas ici-bas de construction sans destruction, pas d’harmonie sinon par un équilibre de forces opposées gagné sur de multiples discordes réelles et potentielles, mais encore qu’aucune vie ne peut se maintenir sans constamment se nourrir et dévorer d’autres vies. Notre vie corporelle elle-même est mort et renaissance constantes, notre corps une cité assiégée, attaquée par des forces offensives, protégée par des forces défensives, dont la fonction à toutes est de s’entre-dévorer...
     Il est bon qu’on nous rappelle cette Vérité ; premièrement parce que de la voir a sur toute âme forte un effet tonique qui nous sauve de la mollesse et du relâchement auxquels nous encouragent une philosophie trop suave et un sentimentalisme religieux ou éthique, celui-là même qui aime à se représenter la Nature comme l’amour, la vie, la beauté, le bien, mais qui se détourne de son sinistre masque de mort, qui adore Dieu sous l’aspect de Shiva mais refuse de l’adorer sous celui de Roudra ; [33] deuxièmement, parce qu’à moins d’avoir l’honnêteté et le courage de regarder l’existence en face, nous n’arriverons jamais à trouver une solution effective à ses discordes et ses oppositions. Nous devons d’abord bien voir ce qu’est la vie, ce qu’est le monde : nous pourrons d’autant mieux après cela nous mettre à rechercher le meilleur moyen de les transformer en ce qu’ils devraient être. Si cet aspect repoussant de l’existence recèle quelque secret de l’harmonie finale, alors, en refusant de le voir ou en le minimisant nous risquons de laisser échapper ce secret, et tous nos efforts pour trouver une solution échoueront car, en nous apitoyant sur nous-mêmes, nous aurons refusé de voir les vrais éléments du problème.
     La guerre et la destruction sont un principe universel qui gouverne non seulement notre vie purement matérielle ici-bas, mais même notre existence mentale et morale. Il est évident, pratiquement, que dans sa vie intellectuelle, sociale, politique et morale, l’homme ne peut faire un pas en avant sans une bataille ; une bataille entre ce qui existe et qui vit, et ce qui cherche à exister et à vivre, et entre tout ce qui se trouve derrière l’un et l’autre. Il est impossible, du moins en l’état actuel de l’humanité et des choses, d’avancer, de grandir, de s’accomplir et, en même temps, d’observer réellement et absolument le principe de non-violence que l’on nous propose comme la règle de conduite la meilleure et la plus haute. [34] Nous emploierons seulement la force d’âme et ne détruirons jamais par la guerre, ni même par la violence physique pour nous défendre ? Très bien, mais en attendant que la force d’âme soit efficace, la force asourique [démoniaque] dans les hommes et les nations, écrase, démolit, massacre, brûle et pollue comme nous le voyons aujourd’hui ; elle pourra le faire alors tout à son aise et sans obstruction, et vous aurez peut-être causé la destruction d’autant de vies par votre abstention que d’autres par leur violence... Le mal ne peut périr sans entraîner la destruction de bien des choses qui vivent par le mal...
     Il ne suffit pas d’avoir les mains propres et l’âme sans tache pour que la loi de la bataille et de la destruction disparaisse du monde ; il faut d’abord que leur racine disparaisse de l’humanité. L’immobilité et l’inertie qui refusent de se servir de tout moyen de résistance au mal ou qui sont incapables de s’en servir, n’abrogeront pas la loi non plus, et encore moins. En vérité, l’inertie fait beaucoup plus de mal que le principe dynamique de la lutte qui, au moins, crée plus qu’il ne détruit. Par conséquent, si l’on regarde le problème de l’action individuelle, s’abstenir de la lutte sous sa forme physique la plus visible et de la destruction qui l’accompagne inévitablement, nous donne peut-être une satisfaction morale, mais laisse inaboli le Destructeur des créatures.
     ...
     Il n’y a que peu de religions qui ont eu le courage de déclarer sans réserve, comme l’a fait la religion indienne, que cette énigmatique Puissance qui gouverne le monde est une seule Divinité, une seule Trinité, le courage de présenter l’image de la Force qui agit dans le monde sous les traits non seulement de la bienfaisante Dourgâ, mais aussi de la terrible Kâlî exécutant sa danse sanguinaire de destruction, et de dire : « Cela aussi, c’est la Mère ; cela aussi, sache que c’est Dieu ; cela aussi, si tu en as la force, adore-le. » Et il est significatif que la religion qui a eu cette honnêteté inflexible et ce formidable courage ait réussi à créer une spiritualité profonde et vaste qui n’a aucun équivalent. Car la vérité est le fondement de la véritable spiritualité et le courage en est l’âme. [R50]

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Janvier 1917

     L’idéal de paix universelle et de bonne volonté entre les hommes — car sans bonne volonté réciproque, entière et universelle, il ne peut y avoir de paix réelle et durable — n’a jamais réussi, fût-ce pour un instant, à se saisir de la vie humaine au cours du cycle historique de notre progrès, car moralement, socialement, spirituellement, le genre humain n’était pas prêt, et l’équilibre de la Nature dans son mouvement évolutif ne pouvait admettre une préparation si subite pour une pareille transcendance. Même maintenant, nous n’avons pas vraiment été plus loin que d’envisager un système d’accommodement entre des intérêts opposés susceptible de minimiser le retour périodique des pires formes de conflit. Et pour arriver à ce glorieux résultat, la méthode, la démarche que l’humanité s’est vue contrainte par sa propre nature d’adopter, c’est un massacre monstrueux et général sans exemple dans l’histoire ; [35] une guerre universelle pleine de fiel et de haine implacable, voilà ce que l’homme moderne a trouvé comme chemin le plus court et comme moyen le plus triomphal pour arriver à établir la paix universelle !... Un jour peut-être, un jour sûrement, dirons-nous plutôt, l’humanité sera prête, spirituellement, moralement, socialement, pour le règne de la paix universelle ; en attendant, toute philosophie et religion pratique se doit d’accepter et d’expliquer cet aspect de la vie qu’est la bataille de même que la nature et la fonction de l’homme en tant que guerrier. [R51]

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Février 1917

     Il est dit expressément dans la Guîtâ qu’Arjuna [en refusant de se battre contre ses ennemis] succombe à une faiblesse indigne d’un héros car il se laisse envahir par la pitié, kripayâvishtham. Ne s’agit-il donc pas d’une faiblesse divine ? La pitié n’est-elle pas une émotion divine qu’on ne devrait pas décourager [ainsi que le fait Krishna] en la blâmant sévèrement ? Ou alors sommes-nous tout simplement en présence d’un culte de guerre et d’action héroïque, d’une doctrine nietzschéenne de pouvoir et de force élitiste, d’une dureté hébraïque ou teutonique qui tient la pitié pour une faiblesse et fait penser à ce héros norvégien qui remerciait Dieu de lui avoir donné un cœur dur ? Mais l’enseignement de la Guîtâ a sa source dans une croyance indienne, et pour l’esprit indien la compassion a toujours figuré parmi les éléments de la nature divine comme un des plus importants...
      Cette compassion, c’est celle du guerrier aryen, âme de la chevalerie, qui n’écraserait pas un roseau meurtri mais qui aide et protège le faible, l’opprimé, le blessé et l’homme à terre. Mais c’est aussi la compassion divine qui abat le tyran puissant et l’oppresseur sûr de lui, non pas par colère et avec haine — car ce ne sont pas de hautes qualités divines et le courroux de Dieu contre le pécheur, la haine de Dieu pour le méchant, tout comme les supplices éternels dans les Enfers, ne sont que des fables inventées par des croyances à demi-éclairées — mais, comme l’a bien vu l’ancienne spiritualité indienne, avec autant d’amour et de compassion pour ce puissant Titan égaré par sa force et mis à mort pour ses crimes que pour le malheureux et l’opprimé qu’il faut sauver de sa violence et de son injustice. [R52]

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Mars 1917

     La civilisation n’est jamais à l’abri tant qu’elle limite la culture mentale à une petite minorité et entretient dans son sein une formidable masse d’ignorance, une foule, un prolétariat. La connaissance doit s’élargir d’en haut, sinon elle sera toujours en danger d’être submergée par la nuit ignorante d’en bas. La civilisation est encore bien plus menacée quand elle permet qu’une énorme masse d’hommes existe hors de son sein, ignorants de sa lumière, pleins de la vigueur naturelle du barbare, et qui peuvent à tout moment s’emparer des armes matérielles des civilisés sans être passés par la transformation intellectuelle de leur culture... La connaissance doit être militante si elle choisit de survivre et de se perpétuer ; admettre une ignorance généralisée, au-dessous ou alentour, c’est exposer l’humanité au danger perpétuel d’une rechute dans la barbarie.
     ...
     Mais si la science nous a ainsi préparés à un âge de culture plus vaste et plus profonde... elle a cependant, par son attitude vis-à-vis de la vie et par ses découvertes, encouragé plus ou moins indirectement un autre genre de barbarie (on ne peut lui donner d’autre nom) : la barbarie de l’âge industriel, commercial et économique qui s’avance maintenant vers son apogée et sa fin. Cette barbarie économique est essentiellement celle de l’homme vital, car elle confond l’être vital [36] avec le moi et considère que la satisfaction de cet être vital est le premier but de la vie... Pour l’homme économique naturel et impénitent, la beauté est chose superflue ou ennuyeuse, l’art et la poésie, une frivolité ou une ostentation et un moyen de réclame. Son idée de la civilisation est le confort ; son idée de la morale, la respectabilité sociale ; son idée de la politique, l’encouragement de l’industrie, l’ouverture des marchés, l’exploitation et le négoce sous le drapeau ; son idée de la religion, au mieux un pieux formalisme ou la satisfaction de quelques émotions vitales. Il apprécie l’éducation pour son utilité à armer l’homme pour le succès dans une existence fondée sur la concurrence ou, peut-être, sur une industrie socialisée. Il apprécie la science pour ses connaissances et ses inventions utiles, pour le confort, les commodités, les mécanismes de production dont elle le dote, pour son pouvoir d’organisation et de réglementation et ses stimulants à la production. Le ploutocrate opulent, le mastodonte capitaliste qui réussit, l’organisateur d’industrie, sont les surhommes de l’âge commercial et les véritables gouvernants de la société, encore que leur gouvernement soit souvent occulte...
     L’âme humaine peut s’attarder quelque temps à un âge commercial avec son idéal vulgaire et barbare de succès, de satisfaction vitale, de productivité et de possession, afin d’en tirer certains gains et certaines expériences, mais elle ne peut pas y demeurer de façon permanente. Si elle persistait trop longtemps dans cette voie, alors la vie serait étouffée et périrait de sa propre pléthore, ou elle éclaterait sous la tension de sa grossière expansion. Semblable au Titan trop massif, elle s’écroulerait sous sa propre masse : mole ruet sua. [R53]

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Août 1917

(Quelques « Aperçus et Pensées »)

     Partout où tu vois une grande fin, sois sûr d’un grand commencement. Quand une douloureuse et monstrueuse destruction épouvante ta pensée, console-la avec la certitude d’une vaste et grande création. Dieu est là, non seulement dans la petite voix tranquille, mais aussi dans le feu et dans le tourbillon.

     Plus la destruction est grande, plus libres sont les chances de création ; mais la destruction est souvent longue, lente, oppressive, la création souvent tarde à venir et son triomphe est interrompu. La nuit revient encore et encore, et le jour s’attarde ou semble même avoir été une fausse aurore. Ne désespère donc point, mais veille et travaille. Ceux qui espèrent avec violence sont prompts à désespérer. N’espère ni ne crains, mais sois sûr du dessein de Dieu et de ta volonté d’accomplir.

     Pourquoi Dieu martèle-t-il son monde avec tant d’acharnement, pourquoi le piétiner et le pétrir comme de la pâte, pourquoi le jeter si souvent dans un bain de sang et dans l’embrasement infernal de la fournaise ? Parce que l’humanité dans son ensemble est encore un vil minerai grossier et dur qui autrement ne se laisserait jamais fondre ni modeler. Tels les matériaux, telles les méthodes. Que le minerai se laisse transmuer en un métal plus noble et plus pur, et les procédés de Dieu envers lui seront plus doux et plus bénins, et les usages qu’il en fera, plus raffinés et plus beaux.

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     Chaque religion a aidé l’humanité. Le paganisme a augmenté dans l’homme la lumière de la beauté, la largeur et la grandeur de la vie, la tendance à une perfection multiforme. Le christianisme lui a donné quelque vision de charité et d’amour divins. Le bouddhisme lui a montré un noble moyen d’être plus sage, plus doux, plus pur ; le judaïsme et l’islam, comment être religieusement fidèle en action et zélé dans sa dévotion pour Dieu. L’hindouisme lui a ouvert les plus vastes et les plus profondes possibilités spirituelles. Ce serait une grande chose si toutes ces vues de Dieu pouvaient s’embrasser et se fondre l’une en l’autre ; mais les dogmes intellectuels et l’égoïsme des cultes barrent le chemin.

     Toutes les religions ont sauvé un certain nombre d’âmes, mais aucune n’a encore été capable de spiritualiser l’humanité. Pour cela, ce ne sont pas les cultes ni les credo qui sont nécessaires, mais un effort soutenu d’évolution spirituelle individuelle qui englobe tout.

     Les changements que nous voyons dans le monde aujourd’hui sont intellectuels, moraux, physiques dans leur idéal et leur intention. La révolution spirituelle attend son heure et, pendant ce temps, fait surgir ses vagues ici et là. Jusqu’à ce qu’elle vienne, le sens des autres changements ne peut pas être compris ; et jusqu’à ce moment-là, toutes les interprétations des événements présents et toutes les prévisions de l’avenir humain sont choses vaines. Car la nature de cette révolution, sa puissance et son issue sont ce qui déterminera le prochain cycle de notre humanité. [R54]

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Décembre 1917

     Chaque langue est le signe et le pouvoir de l’âme du peuple qui la parle naturellement. Chaque langue crée donc son esprit particulier, son tempérament de pensée, sa manière d’aborder la vie, la connaissance et l’expérience... Une nation, une race ou un peuple qui perd son langage, ne peut pas vivre sa vie complète et réelle. Or, ce qui est un profit pour la vie nationale, est un profit aussi pour la vie générale de l’espèce humaine. [R55]

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1918 (?)

(« L’Heure de Dieu »)

     Il est des moments où l’Esprit se meut parmi les hommes et le souffle du Seigneur se répand sur les eaux de notre être ; il en est d’autres où il se retire et abandonne les hommes à leurs actes, dans la force ou la faiblesse de leur propre égoïsme. Les premiers sont des périodes où un léger effort suffit à produire de grands résultats et à changer la destinée ; les derniers sont des intervalles de temps où il faut un grand labeur pour parvenir à un maigre résultat. Il est vrai que ces moments-là peuvent préparer les autres ; ils peuvent être la fumée légère du sacrifice qui s’élève vers le ciel et appelle ici-bas la pluie de la munificence divine.
     Infortunés, l’homme ou la nation qui se trouvent endormis lorsqu’arrive l’heure divine ou qui ne sont pas prêts à s’en saisir parce que la lampe n’a pas été allumée pour l’accueillir et que leurs oreilles sont restées sourdes à l’appel. Mais trois fois malheur à ceux qui sont forts et prêts, mais qui gaspillent la force ou dissipent le moment. Pour ceux-là, la destruction est grande et la perte irréparable.
     Lorsque vient l’Heure de Dieu, purifie ton âme de toute tricherie avec elle-même, de toute hypocrisie et vaine infatuation, afin que tu puisses regarder droit en ton esprit et entendre ce qui l’appelle. Toute absence de sincérité dans ta nature — et c’était autrefois ta défense contre l’œil du Maître ou contre la lumière de l’idéal — devient maintenant un défaut dans ton armure et une invite pour les coups. Même si tu vaincs pour l’instant, c’est plus grave encore pour toi, car le coup viendra sûrement qui te jettera à terre au milieu même de ton triomphe. Mais si tu es pur, rejette toute crainte. L’heure est souvent terrible, telle un feu, un tourbillon, une tempête, telle les vendanges foulées sous la colère de Dieu. Mais celui qui peut se tenir debout en cette heure, soutenu par la vérité de son but, celui-là durera ; même s’il tombe, il se relèvera ; même s’il semble passer sur les ailes du vent, il reviendra. Et ne laisse pas la prudence du monde murmurer de trop près à tes oreilles, car c’est l’heure de l’inattendu, de l’incalculable, de l’insondable. Ne mesure pas la puissance du Souffle avec tes pauvres instruments, mais aie confiance et avance.
     Et surtout garde ton âme, ne serait-ce que pour un temps, pure des réclamations de l’ego. Alors un feu marchera devant toi dans la nuit, la tempête te prêtera assistance et ton drapeau flottera sur le plus haut sommet de la grandeur qui était à conquérir. [R56]

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1918

(En réponse à une lettre où on demandait à Sri Aurobindo
son opinion sur une proposition de loi hindoue.)

     Je peux seulement dire que tout ce qui contribuera à libérer et à fortifier la vie de l’individu dans le cadre d’une société vigoureuse, comme à rétablir la liberté et l’énergie que possédait l’Inde à son époque héroïque de grandeur et d’expansion, aura mon plein accord. C’est dans une période de repli et de déclin qu’un grand nombre de nos formes sociales actuelles ont été élaborées et que beaucoup de nos coutumes ont pris naissance. Celles-ci ont eu leur utilité quand il s’agissait de se défendre et de survivre dans certaines limites étroites, mais elles sont un frein à notre progrès à l’heure actuelle, au moment où nous sommes appelés de nouveau à entrer dans une phase d’adaptation et d’expansion libres et courageuses. Je crois à un hindouisme militant, en expansion, et non à un hindouisme étriqué qui se défend et se replie sur lui-même. [R57]

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(Extrait d’une introduction écrite pour un livre intitulé :
« Discours et Écrits de Tilak ». [37])

     Le mouvement du Congrès fut pendant longtemps purement occidental par sa mentalité, son caractère et ses méthodes ; apanage de l’élite éduquée à l’anglaise, il prit pour base les droits et les intérêts politiques du peuple, mais tels que les entendent l’histoire anglaise et les idéaux européens, et il n’avait aucune racine ni dans le passé du pays ni dans l’être spirituel de la nation... Les conditions indispensables pour un grand et puissant éveil politique en Inde sont de faire participer les masses populaires, de fonder la grandeur de l’avenir sur celle du passé et d’imprégner la politique indienne de ferveur religieuse indienne et de spiritualité indienne. Si d’autres, écrivains, penseurs et grandes figures spirituelles, ont perçu cette vérité, Tilak, lui, fut le premier à l’amener sur le terrain concret de la politique pratique.
     ...
     On rencontre toujours deux catégories d’esprit politique : la première se préoccupe des détails pour les détails, se délecte des problèmes mineurs du moment et relègue à l’arrière-plan les grands principes et les grandes nécessités ; la seconde par contre, voit d’abord ces principes et ces nécessités, ne les perd jamais de vue et ne s’intéresse aux détails qu’en fonction d’eux. Le premier type tourne en rond sur des chemins tout tracés qui peuvent très bien ne pas avoir d’issue ; les arbres lui cachent la forêt et si jamais il lui arrive de tomber sur une sortie, ce n’est que l’effet du hasard. Le second type embrasse du regard, comme du haut d’une montagne, le but et toutes les directions, et les garde dans sa boussole mentale malgré tous les détours, délais et méandres qu’il peut avoir à accepter en raison de la nature du pays en question ; il raccourcit ceux-ci d’ailleurs autant qu’il le peut. Ceux qui appartiennent à la première catégorie s’intitulent hommes d’état de leur vivant ; mais c’est aux autres que la postérité concède ce titre, et c’est en eux qu’elle voit les vrais chefs des grands mouvements. Tilak, comme tous les hommes doués d’un génie politique supérieur, appartient à ce second ordre d’esprit, plus élevé. [R58]

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Avril 1918

(Extrait d’un message sur la question d’une éducation indienne, paru le 8 avril 1918 dans New India, une revue d’Annie Besant.)

     L’Inde détient dans son patrimoine la plus haute connaissance et les plus grandes richesses que l’homme puisse posséder ; elle a tout ce que toute l’humanité attend... Mais la plénitude de l’âme, riche de l’héritage du passé, des gains toujours plus larges du présent et de la vaste potentialité de l’avenir, ne peut se réaliser qu’au travers d’un système d’éducation propre au pays. Elle ne peut s’obtenir par un quelconque prolongement ou une imitation du système universitaire existant, avec ses principes radicalement faux, ses méthodes perverses et mécaniques, sa tradition routinière et poussiéreuse, son esprit étroit et aveugle. Seuls un esprit nouveau et un corps nouveau nés du cœur même de la Nation, remplis de la lumière et de l’espoir de sa résurgence, peuvent la créer...
      Nous sommes à une heure où, pour l’Inde comme pour le monde entier, la destinée future de ce pays et la direction qu’il prendra pour ce siècle-ci sont en train d’être puissamment décidées, et c’est un siècle qui est loin d’être ordinaire, un siècle qui lui-même représente un grand tournant, un immense renversement dans l’histoire intérieure et extérieure de l’humanité. À la façon dont nous agissons maintenant nous sera mesuré le fruit de notre Karma, et chaque appel de ce genre à une heure comme celle-ci est à la fois une occasion, un choix et une mise à l’épreuve offerts à l’esprit de notre peuple. [R59]

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     Nous nous apercevons que la civilisation a créé beaucoup plus de problèmes qu’elle ne peut en résoudre et multiplié des besoins et des désirs excessifs, que sa force vitale ne suffit pas à satisfaire : elle a fait croître une jungle de revendications et d’instincts artificiels où la vie s’égare et perd toute vision de son but. Les intelligences les plus avancées se mettent à déclarer que la civilisation est en faillite, et la société commence à s’apercevoir qu’ils ont raison. Mais pour tout remède, il nous est proposé, soit une halte — ou même un retour en arrière, ce qui entraînerait finalement une confusion plus grande, la stagnation et la décadence —, soit un « retour à la Nature », ce qui est impossible ou ne peut se faire que par un cataclysme et une désintégration de la société ; ou même, on prétend guérir en poussant à l’extrême les remèdes artificiels : par une science toujours plus grande, des expédients toujours plus mécaniques, une organisation toujours plus scientifique de la vie ; ce qui suppose que le moteur remplacera la vie, que la raison logique et arbitraire se substituera à la complexité de la Nature et que l’homme sera sauvé par la machine. Autant dire que la meilleure manière de guérir d’une maladie est de la pousser à son paroxysme...
     Le défaut radical de tous nos systèmes est d’avoir insuffisamment cultivé ce que la société a justement le plus négligé : l’élément spirituel, l’âme dans l’homme, son être véritable.
      ...     
      Le but d’une spiritualité véritable et complète dans la société ne verra pas l’homme simplement comme un être mental, vital et corporel, mais comme une âme qui s’est incarnée pour s’accomplir divinement sur la terre, et pas seulement dans les cieux de l’Au-delà — qu’après tout elle n’avait pas besoin de quitter si elle n’avait aucune tâche divine à remplir ici-bas dans le monde de la nature physique, vitale et mentale... Elle tiendra donc pour sacrées toutes les parties de la vie collective de l’homme qui correspondent aux diverses parties de son être, toute son évolution physique, vitale, dynamique, émotive, esthétique, éthique, intellectuelle et psychique, et elle y verra les instruments d’une croissance en une existence plus divine. [R60]

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Mai 1918

     Le chemin de la surhumanité spirituelle s’ouvrira quand l’homme déclarera hardiment que tout ce qu’il a cultivé jusqu’à présent, y compris l’intellect dont il est si justement fier, et pourtant si vainement, ne lui suffit plus désormais et que, maintenant, sa préoccupation dominante est de découvrir, dégager et libérer cette grande Lumière intérieure. Alors, sa philosophie, son art, sa science, son éthique, son existence sociale, ses recherches vitales, ne seront plus des exercices du mental et de la vie sans autre but qu’eux-mêmes et qui tournent en rond, mais des moyens de découvrir une Vérité plus grande derrière le mental et la vie, et de faire entrer le pouvoir de cette Vérité dans notre existence humaine. [R61]

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Juin 1918

     Un âge spirituel de l’humanité... n’essaiera pas de perfectionner l’homme en le mécanisant, ni de le faire tenir droit en attachant tous ses membres. Il ne présentera pas aux citoyens de la société leur moi supérieur en la personne de l’agent de police, du fonctionnaire, du caporal, ni, disons-le, sous la forme d’une bureaucratie socialiste ou d’un soviet ouvrier. Son but sera, dès que possible et autant que possible, de réduire l’élément de contrainte extérieure dans la vie humaine en éveillant la contrainte intérieure et divine de l’esprit au-dedans. [R62]

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Juillet 1918

     La clef de l’énigme n’est pas l’ascension de l’homme au ciel, mais, au contraire, son ascension ici-bas en l’esprit et la descente de l’Esprit dans son humanité ordinaire, une transformation de la nature terrestre. C’est cela, et non quelque salut post mortem, qui est la véritable nouvelle naissance attendue par l’humanité comme le couronnement de sa longue marche obscure et douloureuse.
     Par conséquent, les individus qui aideront le plus l’avenir de l’humanité en cet âge nouveau, seront ceux qui reconnaîtront qu’une évolution spirituelle est la destinée de l’être humain, et donc son besoin le plus profond... Ils ne commettront surtout pas l’erreur de croire que ce changement peut s’opérer par un mécanisme et des institutions extérieures ; ils sauront et n’oublieront jamais qu’il doit être vécu intérieurement et par chaque homme, sinon il ne deviendra jamais une réalité pour l’espèce...
     Les échecs sont nécessairement nombreux au commencement de toute grande et difficile tentative, mais vient un moment où l’expérience des échecs passés peut être mise à profit et où cèdent les portes qui avaient longtemps résisté. Ici, comme dans toutes les grandes aspirations et les grandes entreprises humaines, une déclaration a priori d’impossibilité est un signe d’ignorance et de faiblesse ; la devise de l’aspirant qui cherche doit être le solvitur ambulando [38] de l’inventeur : c’est en marchant que la difficulté se résout. Un vrai commencement doit avoir lieu, le reste est l’œuvre du temps avec ses accomplissements soudains ou son long labeur patient...

Cette entreprise représente un suprême et difficile labeur, même pour l’individu, et combien plus encore pour l’espèce. Il se peut qu’une fois commencée, elle n’avance pas rapidement et n’atteigne même pas sa première étape décisive ; il se peut qu’elle prenne de longs siècles d’efforts avant d’arriver à naître avec quelque permanence. Mais ce n’est pas tout à fait inévitable, car les changements de ce genre dans la Nature semblent avoir pour principe une longue et obscure préparation suivie d’un rassemblement rapide, d’une précipitation des éléments dans une nouvelle naissance — une conversion brusque, une transformation qui fait figure de miracle par sa lumineuse instantanéité. [R63]

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Août 1918

     Ce qui frappe quand on regarde le passé de l’Inde..., c’est sa vitalité stupéfiante, sa puissance de vie et sa joie de vivre inépuisables, sa créativité d’une richesse presque inimaginable. Pendant trois mille ans au moins —, et en réalité pendant bien plus longtemps — sans relâche, abondamment, avec une infinie diversité de talents, elle a créé à profusion républiques et royaumes et empires, philosophies et cosmogonies et sciences, croyances et arts et poèmes, monuments de toutes sortes, palais et temples et édifices publics, communautés et sociétés et ordres religieux, lois et codes et rituels, sciences physiques, sciences psychiques, systèmes de yoga, systèmes politiques et administratifs, arts spirituels, arts temporels, commerces, industries, artisanats — il n’y a pas de fin à cette liste et dans chaque domaine il y a une quasi pléthore d’activités. Elle crée et crée encore et ne se satisfait point et ne se lasse point ; elle n’entend pas s’arrêter, c’est à peine si elle semble avoir besoin d’un moment d’inertie et de repos. Elle rayonne également au-delà de ses frontières : ses navires sillonnent les océans et le trop-plein de sa richesse raffinée se déverse en Judée, en Égypte et jusqu’à Rome ; ses colonies répandent dans l’Archipel [39] ses arts, ses épopées et ses croyances ; on trouve ses traces dans les sables de la Mésopotamie ; ses religions conquièrent la Chine, le Japon, se propagent vers l’ouest jusqu’en Palestine et en Alexandrie, et on retrouve les images des Oupanishads et les maximes des bouddhistes sur les lèvres du Christ. Partout, aussi bien dans ses œuvres que sur son sol, il y a débordement d’une énergie de vie surabondante...
     En vérité, l’Inde n’aurait jamais pu faire autant de ses tendances spirituelles si elle n’avait pas eu cette vitalité opulente et cette intellectualité opulente. C’est une grave erreur d’imaginer que la spiritualité s’épanouit le mieux sur un terrain appauvri avec une vie à moitié tuée et un intellect découragé et intimidé. La spiritualité qui s’épanouit de cette façon-là est quelque chose de morbide et de maladif, qui s’expose à des réactions dangereuses. C’est lorsqu’un peuple a vécu de la manière la plus riche et pensé de la manière la plus profonde que la spiritualité trouve ses hauteurs et ses profondeurs et aboutit à une réalisation durable et multiforme. [R64]

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Septembre 1918

     ... le langage fuyant de la politique — cet étrange langage plein de Mâyâ[40] plein des faussetés de l’illusion sur soi-même et de la tromperie délibérée des autres — qui tourne presque instantanément toutes les phrases vraies et vivantes en un galimatias, afin que les hommes se battent dans un brouillard de mots sans avoir aucune notion claire de ce pour quoi ils se battent... [R65]

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     La sujétion de la femme, le droit de propriété de l’homme sur la femme, était autrefois un axiome de la vie sociale et ce n’est que récemment qu’il a été remis en cause de manière effective. L’instinct de cette domination chez le mâle humain était ou devint si fort que même la religion et la philosophie durent l’entériner. Cette idée, elle aussi, est en train de tomber en poussière, même si ce qu’il en reste continue de s’accrocher à la vie, par les tentacules nombreuses et solides de l’ancienne législation, de l’instinct toujours présent et de la persistance des idées traditionnelles ; sa disparition a été décrétée, la femme exigeant d’être considérée, elle aussi, comme un individu libre. [R66]

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Novembre 1918

     On nous demande parfois ce que nous pouvons bien vouloir dire quand nous parlons de spiritualité dans l’art et dans la poésie ou dans la vie politique et sociale — aveu d’ignorance pour le moins étrange venant d’Indiens, au stade actuel de notre histoire nationale... Nous avons là, en réalité, un écho de cette idée européenne, qui a cours depuis déjà assez longtemps, que religion et spiritualité d’une part, activité intellectuelle et vie pratique d’autre part, sont deux choses tout à fait différentes, chacune avec une direction bien distincte et des principes bien distincts, et à tenir tout à fait séparées dans leur mise en application...
     La spiritualité, cela ne veut pas dire qu’on façonne l’archétype de l’être national pour l’adapter aux dogmes, formes et doctrines limités d’une religion particulière, ce que les anciennes sociétés ont assez souvent tenté de faire. La spiritualité dépasse largement n’importe quelle religion particulière. La vraie spiritualité ne rejette aucune lumière nouvelle, aucun moyen ou matériau qui vient s’ajouter pour notre développement humain. Cela veut simplement dire garder notre centre, notre manière d’être essentielle, notre nature innée, y intégrer tout ce que nous recevons, et en faire émerger toutes nos actions et créations... L’Inde peut, si elle le veut, donner une orientation nouvelle et décisive aux problèmes sur lesquels peine et bute toute l’humanité, car la clef de leur solution se trouve dans sa connaissance ancienne. Saura-t-elle ou non être à la hauteur de l’occasion qui lui est offerte dans cette renaissance prochaine, c’est toute la question de sa destinée. [R67]

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Décembre 1918

     Au milieu des changements qui, en raison de la tornade actuelle qui bouleverse tout, vont se déverser en une avalanche formidable sur le monde de l’homme, il se peut qu’attaquée par le modernisme européen, dominée sur le plan matériel, trahie par l’indifférence de ses enfants, la culture de l’Inde ancienne périsse à tout jamais en même temps que l’âme de la nation qui en a la garde... Chaque nation est une Shakti, un pouvoir de l’esprit en évolution au sein de l’humanité, et elle vit selon le principe qu’elle incarne. L’Inde est la Bhârata Shakti, l’énergie vivante d’une grande conception spirituelle, et d’être fidèle à celle-ci constitue le principe même de son existence...
     Suivre une loi ou un principe involontairement, de façon ignorante, ou encore en allant contre la vérité de sa conscience, est un mensonge, c’est s’auto-détruire. Se laisser tuer tel l’agneau attaqué par le loup n’amène aucune croissance, aucun développement, et ne garantit aucun mérite spirituel. Il est possible que la concorde ou l’unité vienne en son temps, mais cela devra être une unité sous-jacente qui laisse cours aux différences, et non pas une situation où l’un avale l’autre, ni un espèce de mélange incongru et sans harmonie. Cela ne pourra pas non plus se manifester avant que le monde ne soit prêt pour ces choses plus grandes. Déposer les armes en temps de guerre est inviter une destruction qu’aucun gain spirituel ne saurait compenser...
     Oui, l’Inde est en train de s’éveiller et de se défendre, mais insuffisamment et sans l’enthousiasme, la clarté de vision et la ferme résolution qui, seuls, peuvent la sauver du péril. Aujourd’hui celui-ci est imminent ; que l’Inde choisisse — car elle est face à un choix impératif : vivre ou périr.
     ...
     Une européanisation sur le plan politique serait suivie d’un tournant correspondant sur le plan social et entraînerait à sa suite une mort culturelle et spirituelle... Soit l’Inde sera rationalisée et industrialisée jusqu’à en devenir méconnaissable, et alors elle ne sera plus l’Inde, soit elle deviendra le guide dans une nouvelle phase du monde, par son exemple et la diffusion de sa culture soutiendra les tendances nouvelles de l’Occident et spiritualisera le genre humain. Telle est la question radicale et aiguë qui se pose. La motivation spirituelle que représente l’Inde va-t-elle prévaloir en Europe et y créer de nouvelles formes adaptées à l’Occident, ou bien le rationalisme et le commercialisme européens vont-ils mettre fin pour toujours à la culture de type indien ? [R68]

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     Le vieux monde qui est ébranlé à l’extérieur dans ses fondements et dont certaines parties croulent déjà, c’est la civilisation économique et matérialiste que l’humanité a développée depuis quelques siècles... Une ère de révolutions s’est ouverte qui va probablement consommer la ruine et préparer la construction d’une structure nouvelle.
     ...
     Ce ne sont pas des rafistolages n’ayant de la liberté que les apparences qui pourront nous aider ; la nouvelle structure, toute imposante qu’elle soit, ne deviendra qu’une autre prison dont il faudra se libérer par une nouvelle lutte. La seule sécurité pour l’homme, c’est d’apprendre à vivre du dedans au dehors, sans compter sur des institutions ou des systèmes pour le perfectionner, mais en s’appuyant sur une perfection intérieure progressive pour façonner une forme et un cadre de vie plus parfaits... De nombreux signes indiquent que la vieille erreur persiste, et seule une minorité — qui montre la voie par sa lumière peut-être mais pas encore par son action — s’efforce de voir d’une façon plus claire, plus intérieure et plus vraie ; c’est pourquoi, plutôt qu’à la véritable aurore, on doit encore s’attendre au dernier crépuscule du matin qui séparera l’âge qui se meurt de celui qui n’est pas encore né. Pendant quelque temps, puisque le mental de l’homme n’est pas encore prêt, il se peut que le vieil esprit, la vieille méthode aient encore de la force et semblent pour un bref moment prospérer ; mais l’avenir est aux nations et aux hommes qui, les premiers, par-delà le jour aveuglant comme la pénombre du soir, sauront voir les dieux du matin et se prépareront à devenir des instruments de ce Pouvoir qui presse vers la lumière d’un idéal plus grand. [R69]

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Février 1919

     Même dans l’échec il y a un succès qui se prépare : nos nuits portent en elles le secret d’une aube plus grande.
     ...
     Si une race ou une civilisation garde sa volonté tournée vers la mort, si elle s’accroche à la lassitude du déclin et au laisser-aller du moribond ou, même quand elle est forte, insiste aveuglément sur les propensions qui mènent à la destruction, si elle ne chérit que les pouvoirs du Temps disparu et rejette ceux de l’avenir, si elle préfère la vie qui fut à celle qui sera, alors rien, pas même force, ressources et intelligence en abondance, pas même de nombreux appels à la vie et des occasions sans cesse offertes, rien ne la sauvera d’une désintégration ou d’un écroulement inévitables. Mais si lui viennent une solide foi en elle-même et la volonté robuste de vivre, si elle s’ouvre à ce qui doit venir, si elle veut se saisir de l’avenir et de ce qu’il lui offre, si elle est assez forte pour le contraindre là où il semble lui être contraire, alors elle peut tirer de l’adversité et de la défaite la force d’une victoire invincible et, dans une flamme puissante de renouveau, s’élever de l’impuissance et du déclin apparents vers la lumière d’une vie plus splendide. C’est dans ce but que la civilisation indienne à présent se relève, ainsi qu’elle l’a toujours fait dans la force éternelle de son esprit. [R70]

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Avril 1919

     Il n’y a rien dans les côtés les plus ascétiques de la mentalité indienne qui ressemble à la mélancolie noire de certains pessimismes européens, à cette cité de ténèbres affreuses sans joie ici-bas ni espoir dans l’au-delà ; rien non plus qui ressemble à cette tristesse et à ce recul craintif face à la mort et à la dissolution du corps, attitude qui imprègne toute la littérature occidentale. La note de pessimisme ascétique qu’on trouve fréquemment dans le christianisme est clairement d’origine occidentale, car elle n’existe pas dans l’enseignement du Christ. La religion du moyen âge, pleine de la croix, du salut par la souffrance, d’un monde hanté par le diable et par la chair, des flammes de l’enfer éternel qui nous attendent outre-tombe, présente un caractère de douleur et de terreur tout à fait étranger à la mentalité indienne, laquelle ignore certainement tout de la terreur religieuse...
     L’ascétisme indien n’est pas un évangile funèbre du chagrin ni une pénitence morbide qui mortifie douloureusement la chair, c’est un noble effort pour atteindre à une joie plus haute et à une possession absolue de l’esprit... Si, au lieu de n’être pratiqué que par ceux, relativement peu nombreux, qui y sont appelés, on le prêche à tous sous sa forme la plus extrême et que l’adoptent des milliers d’individus inaptes, il est possible que ses valeurs se dégradent, que les contrefaçons pullulent et que la force vitale de la communauté perde en souplesse et en dynamisme. Il serait futile de prétendre que ces défauts et ces résultats regrettables ne se sont pas manifestés en Inde. Je n’accepte pas l’idéal ascétique comme solution définitive du problème de l’existence humaine ; mais même ses exagérations partent d’un esprit plus noble que les exagérations vitales qui sont le défaut inverse de la culture occidentale. [R71]

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Mai 1919

     L’hindouisme est avant tout une religion non dogmatique qui tend à inclure, et qui aurait même absorbé islam et christianisme si ceux-ci avaient pu tolérer le processus. [R72]

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     Ce monde de notre bataille et de nos peines est un monde féroce, dangereux, un monde destructeur et dévorant où la vie est précaire, où l’âme et le corps de l’homme se meuvent parmi d’énormes périls, un monde où chaque pas en avant, que nous le voulions ou non, écrase et brise quelque chose, où chaque souffle de vie est aussi un souffle de mort. Rejeter la responsabilité de tout ce qui nous semble mal ou terrible sur le dos d’un Diable semi-omnipotent ou s’en débarrasser en disant que le mal fait partie de la Nature, créant ainsi une opposition irréductible entre la nature du monde et la nature de Dieu, comme si la Nature était indépendante de Dieu, ou rejeter la responsabilité sur l’homme et ses péchés comme s’il avait eu son mot à dire dans la fabrication du monde ou comme s’il pouvait créer quoi que ce soit contre la volonté de Dieu, sont des expédients maladroits et trop commodes dans lesquels la pensée religieuse de l’Inde ne s’est jamais réfugiée. Il faut regarder la réalité en face, courageusement et voir que c’est Dieu, et nul autre, qui a fait ce monde dans Son être et qu’Il l’a fait tel qu’il est. Il faut voir que la Nature dévorant ses enfants, le temps qui se repaît de la vie des créatures, la Mort universelle et inéluctable, et la violence des forces de Roudra dans l’homme et dans la Nature, sont aussi la Divinité suprême sous l’un de ses aspects cosmiques...
     Il ne pourra y avoir de paix réelle tant que le cœur de l’homme ne méritera pas la paix ; la loi de Vishnu ne pourra prévaloir tant que l’homme ne se sera pas acquitté de sa dette envers Roudra. [41] Faut-il alors se détourner et prêcher à une humanité sous-évoluée la loi de l’amour et de l’unité ? Des instructeurs de la loi d’amour et d’unité, il faut certes qu’il y en ait, car c’est par cette voie que doit venir le salut ultime. Mais tant que, chez l’homme, l’Esprit du Temps ne sera pas prêt, la réalité intérieure et ultime ne pourra prévaloir contre la réalité extérieure et immédiate. Le Christ et le Bouddha sont venus, ont passé, mais c’est toujours Roudra qui tient le monde dans le creux de sa main. Et en attendant, l’humanité, s’efforçant d’avancer au prix d’un labeur acharné, tourmentée et opprimée par les pouvoirs qui profitent de la force égoïste et la servent, appelle l’épée du Héros de la lutte et la parole de son prophète. [R73]

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1919 (?)

(Extrait d’une lettre adressée à Motilal Roy.)

     Toutes les difficultés peuvent être surmontées, mais à la seule condition d’être fidèle à la Voie que vous avez choisie. Personne n’est obligé de s’y engager — c’est une voie difficile, éprouvante, faite non pour des faibles mais pour des héros —, seulement une fois que vous l’avez choisie vous devez la suivre, sinon vous n’arriverez jamais.
     ...
     Ce n’est pas employer le vrai moyen spirituel que de faire la grève de la faim pour forcer la main de Dieu, ou contraindre qui que ce soit ou quoi que ce soit. Je n’ai pas d’objection à ce que M. Gandhi s’en serve à des fins tout autres que spirituelles, mais dans le domaine spirituel, c’est tout à fait déplacé ; ces choses-là, je le répète, sont étrangères au principe fondamental de notre yoga.
     ...
     Depuis quatorze ans — et ce n’est pas fini — j’ai dû moi-même subir toutes les sortes possibles de difficultés, d’ennuis, de chutes et rechutes qui peuvent surgir au cours de ce grand effort pour changer entièrement l’être humain ordinaire... Nous sommes des pionniers qui nous frayons un chemin à travers la jungle de la prakriti [nature] inférieure. Nous ne pouvons pas nous permettre d’être des poltrons, des tire-au-flanc qui refusent le fardeau, ni réclamer que tout nous soit donné vite et sans effort. Par-dessus tout, j’attends de vous endurance, fermeté, héroïsme — le véritable héroïsme spirituel. Je veux des hommes forts. Je ne veux pas d’enfants émotifs.

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Août 1919

     La culture religieuse qu’on nomme aujourd’hui hindouisme, ne se donnait aucun nom, car elle ne se fixait aucune limite sectaire ; elle ne prétendait à aucune adhésion universelle, n’énonçait aucun dogme unique et infaillible et ne prescrivait aucune voie étroite ou porte de salut exclusives ; c’était moins une croyance ou un culte qu’une tradition, s’élargissant continuellement, de l’esprit humain dans son effort vers Dieu. Immense recherche aux aspects multiples et aux étapes multiples pour permettre à l’homme de se construire et se découvrir spirituellement, elle avait quelque droit à parler d’elle-même en employant le seul nom qu’elle connût, sanâtana dharma, la religion éternelle...
     Or c’est là précisément la première difficulté, déroutante, à laquelle se heurte la mentalité européenne ; celle-ci, en effet, s’avère incapable de comprendre ce qu’est cette religion hindoue... Comment peut-il y avoir une religion sans dogmes rigides auxquels on est tenu de croire sous peine de damnation éternelle, sans postulats théologiques ni même théologie fixe, sans credo qui la distinguent de religions antagonistes ou rivales ? Comment peut-il y avoir une religion sans pape au sommet, sans conseil ecclésiastique, sans église, chapelle ou système de congrégation, sans aucune forme religieuse d’aucune sorte qui soit imposée et obligatoire pour tous les adeptes, sans aucune administration et discipline communes ? Car les prêtres hindous ne sont que de simples officiants aux cérémonies, ils n’ont aucune autorité ecclésiastique ou pouvoir disciplinaire, et les Pandits ne sont que de simples interprètes du Shâstra, ce ne sont pas les législateurs de la religion ou ses dirigeants. Encore une fois, comment peut-on dire que l’hindouisme est une religion alors qu’il admet toutes les croyances, allant même jusqu’à permettre une sorte d’athéisme et d’agnosticisme de haut vol, et alors qu’il accepte toutes les expériences spirituelles possibles ainsi que toutes sortes d’aventures religieuses ? ...
     Pour la mentalité indienne, les dogmes sont ce qu’il y a de moins important dans la religion ; ce qui importe, ce n’est pas le credo théologique, c’est l’esprit religieux...
     L’hindouisme a toujours attaché une grande importance à l’organisation de la vie individuelle et collective ; il n’a exclu aucun domaine de la vie en le qualifiant de séculier et d’étranger à la vie religieuse et spirituelle... Les Indiens, et même ceux des « masses ignorantes », ont cette particularité remarquable qu’ils sont, de par une formation de nombreux siècles, plus proches des réalités intérieures que les masses ou même l’élite cultivée partout ailleurs ; ils en sont séparés par un voile d’ignorance universelle moins épais et peuvent plus facilement être ramenés à cette chose essentielle qui est d’apercevoir, ne serait-ce qu’un instant, Dieu et l’Esprit, l’âme et l’éternité. Où, ailleurs qu’en Inde, l’enseignement élevé, austère et difficile d’un Bouddha aurait-il pu capter si rapidement l’esprit du peuple ? Où, ailleurs qu’en Inde, les chants d’un Toukaram, d’un Ramprasad, d’un Kabir, [42] des gourous sikhs et des saints tamouls, avec leur dévotion fervente mais aussi leur pensée spirituelle profonde, auraient-ils pu trouver si rapidement un écho et donné naissance à une littérature religieuse populaire ? Cette forte imprégnation ou grande proximité de l’inclination spirituelle, cet empressement avec lequel l’esprit d’une nation tout entière se tourne vers les réalités les plus hautes, sont le signe et le fruit d’une culture millénaire, réelle, toujours vivante et suprêmement spirituelle.
     ...
     La mentalité de l’Occident affectionne depuis longtemps cette idée agressive et tout à fait illogique d’une religion unique pour toute l’humanité, une religion universelle par le fait même de son étroitesse, avec un ensemble de dogmes, un culte, un système de cérémonies, un arsenal d’interdictions et de commandements, une direction ecclésiastique uniques. Cette étroitesse absurde se targue d’être l’unique vraie religion que tout le monde est tenu d’accepter, sous peine d’être persécuté ici-bas par les hommes et d’être rejeté spirituellement ou puni férocement et pour l’éternité par Dieu dans les autres mondes. Cette création grotesque de la déraison humaine, à l’origine de tant d’intolérance, de cruauté, d’obscurantisme et de fanatisme agressif, n’est jamais parvenue à s’emparer du mental libre et souple de l’Inde. Les hommes, où qu’ils soient, ont les défauts communs aux hommes, et on a vu et voit encore en Inde des exemples d’intolérance et d’étroitesse, particulièrement dans le domaine des observances... Mais ces choses-là n’y ont jamais pris les proportions qu’elles ont prises en Europe. L’intolérance s’est limitée principalement à ses formes mineures : attaque polémique, obstruction sociale ou ostracisme ; il est très rare qu’elle ait franchi cette limite pour adopter les formes majeures de persécution barbare qui ont laissé une longue tache sanglante et hideuse à travers l’histoire religieuse de l’Europe. Toujours en Inde est entrée en jeu la perception salvatrice d’une intelligence spirituelle plus haute et plus pure, qui a influé sur la mentalité de la masse. La religion indienne a toujours senti que puisque les mentalités, les tempéraments, les affinités intellectuelles des hommes sont d’une infinie variété, l’individu doit pouvoir jouir d’une liberté parfaite de pensée et de culte dans sa manière d’approcher l’Infini. [R74]

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1920

     La volonté d’un seul héros peut insuffler du courage dans les cœurs d’un million de lâches. [R75]

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     En vérité, aucun système ne peut, par ses propres moyens, amener le changement dont l’humanité a vraiment besoin ; car ce changement ne peut se produire que si l’humanité grandit en réalisant pleinement les possibilités de sa propre nature supérieure ; or cette croissance dépend d’un changement intérieur et non extérieur. Cependant, les changements extérieurs peuvent au moins préparer des conditions favorables à cette amélioration plus réelle — ou, au contraire, ils peuvent conduire à des conditions telles que seule l’épée de Kalki [43] pourra purifier la terre du fardeau d’une humanité obstinément asourique [démoniaque]. C’est de l’espèce elle-même que dépend le choix ; car selon ce qu’elle sème, elle récoltera le fruit de son karma.[R76]

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5 janvier 1920

(Extrait d’une lettre adressée à Joseph Baptista, un compagnon de Tilak, qui avait demandé à Sri Aurobindo de prendre la direction d’un journal nationaliste de langue anglaise qui devait être édité à Bombay. Les Nationalistes espéraient lui offrir là une occasion de revenir à la politique. Sri Aurobindo donne dans cette lettre les raisons de son refus.)

Cher Baptista,
     ...
     Je ne méprise pas du tout la politique ni l’action politique et ne considère pas non plus que je me sois élevé au-dessus d’elles. J’ai toujours attaché une grande importance à la vie spirituelle — et aujourd’hui une importance exclusive —, mais mon idée de la spiritualité n’a rien à voir avec le retrait ascétique ni avec le dégoût et le mépris des choses séculières. Rien, pour moi, n’est séculier ; une vie spirituelle doit, à mon sens, inclure toutes les activités humaines, et en ce moment la politique a une très grande importance. Mais mon activité politique suivrait une ligne et aurait un but tout à fait différents de tout ce qui se fait maintenant dans ce domaine. Je suis entré dans l’action politique en 1903 et j’ai continué jusqu’en 1910 avec un but et un seul : implanter dans l’esprit du peuple la ferme volonté d’obtenir la liberté et le besoin de lutter pour y parvenir, au lieu de suivre tranquillement le Congrès et ses méthodes futiles qui, jusque-là, étaient à la mode. C’est chose faite maintenant... Ce qui me préoccupe à l’heure actuelle, c’est de savoir ce que le pays va faire de son auto-détermination : quel usage va-t-il faire de sa liberté ? comment va-t-il orienter son avenir ?
     Pourquoi, demanderez-vous, ne pas venir aider en personne autant que possible à montrer la voie ? Mais mon esprit a la fâcheuse habitude de filer en avance sur notre temps, certains diront même tout à fait en dehors du temps, vers le monde de l’idéal. Votre parti, dites-vous, va être un parti social démocrate. Or, je crois en quelque chose que l’on peut appeler démocratie sociale, mais sous aucune des formes qui ont cours à présent, et la sorte européenne ne m’enchante guère, quelque amélioration qu’elle représente par rapport au passé. Je maintiens que l’Inde, ayant un esprit qui lui est propre et obéissant à un tempérament qui correspond à sa civilisation, devrait découvrir son chemin particulier et original en politique comme dans tout autre domaine, au lieu de patauger dans le sillage de l’Europe. Or, c’est précisément ce qu’elle sera forcée de faire s’il lui faut prendre la route dans l’état d’esprit chaotique et non préparé qui est le sien actuellement. Sans doute, on parle du développement de l’Inde dans les directions qui lui sont propres, mais personne ne semble avoir une idée très claire ni suffisante de ce que ces directions doivent être. À cet égard je me suis constitué un ensemble d’idéals et d’idées précises qui me sont propres, mais que vraisemblablement bien peu de gens seraient disposés à partager maintenant, car cet ensemble est régi par un idéalisme spirituel intransigeant allant à l’encontre des conventions : beaucoup le trouveraient inintelligible, et un grand nombre le considéreraient comme une pierre d’achoppement offensante. [R77]

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7 avril 1920

(Barin Ghose, frère de Sri Aurobindo, avait été condamné à mort en 1909 lors du procès de l’attentat d’Alipore. Après appel, sa peine fut commuée en déportation à vie au pénitencier des îles Andaman ; Barin fut relâché en 1920 à la suite d’une amnistie. Peu après, il écrivit à Sri Aurobindo en lui demandant de l’aider de ses conseils tant sur le plan politique que sur le plan spirituel. Quelques extraits de la longue réponse en bengali que lui envoya Sri Aurobindo :)

     Ce que Dieu veut dans l’homme, c’est s’incarner ici-bas dans l’individu et dans la collectivité, réaliser Dieu dans la vie. Les anciennes voies de yoga n’ont pas réussi à harmoniser ni à unifier l’Esprit et la vie : au contraire, elles ont renié le monde, le considérant comme Mâyâ ou comme un Jeu transitoire. Le résultat a été la perte de la puissance de vie et la dégénérescence de l’Inde. Selon la parole de la Guîta : « Ces peuples périront si je ne fais pas les œuvres » [outsîdéyour imé lokâ na kouryâm karma chédaham, III : 24]. Les peuples de l’Inde sont réellement tombés en ruine. Quelques sannyasins et bairâguis [44] devenus des saints parfaits et libérés, quelques bhaktas [45] qui dansent dans la folle extase de l’amour et de l’Ânanda, ivres de Dieu, et puis une race tout entière devenue amorphe, vide d’intelligence, enfoncée dans un profond tamas — est-ce là la perfection de la spiritualité ?
     ...
     Pourquoi ai-je abandonné la politique ? Parce que notre politique n’est pas authentiquement indienne ; c’est une importation et une imitation européennes. Elle a été nécessaire à un certain moment. Nous aussi, nous avons fait une politique de type européen. Si nous ne l’avions pas faite, le pays ne se serait pas relevé et nous n’aurions pas acquis l’expérience qu’il faut pour nous développer complètement... Cependant, il est temps de s’emparer de la réalité plutôt que de prolonger son ombre. Nous devons éveiller l’âme véritable de l’Inde et façonner toutes les œuvres à son image. Cela fait dix ans que je verse silencieusement mon influence dans ce réceptacle politique de type européen, et avec un certain résultat. Je peux continuer à le faire quand c’est nécessaire. Mais aller recommencer ce travail, m’associer et collaborer avec les leaders politiques, ce serait soutenir un dharma [loi d’être] qui nous est étranger et une vie politique mensongère. Les gens — Gandhi, par exemple — parlent maintenant de « spiritualiser la politique », mais sans savoir comment s’y prendre. Que fait Gandhi ? En mélangeant ahimsâ paramo dharmah [la non-violence est la loi la plus haute], jaïnisme, hartal [grève], résistance passive, etc., il fait un pot-pourri appelé satyâgraha[46] amenant une espèce de tolstoïsme indianisé dans le pays. Le résultat — si toutefois il est durable — sera une sorte de bolchevisme indianisé. Je n’ai aucune objection à son travail — que chacun agisse selon son inspiration. Mais ce n’est pas la vraie chose.
     ...
     À mon avis, la principale cause de la faiblesse de l’Inde n’est pas la sujétion, ni la pauvreté, ni le manque de spiritualité ou de dharma, mais le déclin de la puissance de pensée, la croissance de l’ignorance dans la patrie de la Connaissance. Partout je vois l’incapacité ou la paresse de penser — l’impuissance de la pensée ou « la phobie de la pensée ». Quels que soient les mérites du moyen âge, cet état de choses est à présent le signe d’un grand déclin. Le moyen âge était la nuit, l’époque de la victoire de l’homme d’ignorance. Le monde moderne est l’époque de la victoire de l’homme de connaissance. Celui qui pense le plus, cherche le plus, travaille le plus, celui-là peut sonder et apprendre la vérité du monde et acquérir d’autant plus de Shakti [force]. Si tu regardes l’Europe, tu verras deux choses : un vaste océan de pensée et le jeu d’une force énorme, rapide, et pourtant disciplinée. Toute la Shakti de l’Europe tient à cela. C’est par la force de cette Shakti qu’elle a dévoré le monde comme nos tapaswin [ascètes] de jadis dont le pouvoir terrifiait même les dieux et les tenait dans l’inquiétude et la soumission. On dit que l’Europe court à sa perte. Je ne le pense pas. Toutes ces révolutions et ces bouleversements sont les conditions préliminaires d’une création nouvelle. Maintenant, regarde l’Inde. À part quelques géants solitaires, on trouve partout ton « homme simple », c’est-à-dire l’homme moyen qui ne veut pas et ne peut pas penser, qui n’a pas la moindre Shakti sauf une excitation temporaire... La différence est là. Mais la force et la pensée de l’Europe recèlent une limitation fatale. Quand elle pénètre dans le domaine spirituel, son pouvoir de pensée ne peut plus se mouvoir. Là, l’Europe ne voit que des énigmes, des métaphysiques nébuleuses, des hallucinations yoguiques — « Ils se frottent les yeux comme dans un nuage de fumée et n’arrivent pas à voir clair. » Cependant, en Europe, on commence à s’efforcer de surmonter même cette limitation. Nous, nous avons déjà le sens spirituel — nous le devons à nos ancêtres — et quiconque possède ce sens tient à sa disposition une telle Connaissance et une telle Shakti que d’un souffle il pourrait balayer toute cette force prodigieuse de l’Europe comme un fétu de paille. Mais pour obtenir cette Shakti, il faut conquérir la Shakti. Nous ne sommes pas des adorateurs de la Shakti : nous sommes des adorateurs de la vie facile... Notre civilisation est devenue une prison, notre religion une bigoterie de pratiques extérieures, notre spiritualité une lueur confuse ou une vague passagère d’ivresse religieuse. Tant que cet état de choses persiste, toute résurrection permanente de l’Inde est improbable...
     Nous avons abandonné la sâdhanâ de la Shakti, et la Shakti nous a abandonnés. Nous pratiquons le yoga de l’Amour, mais là où il n’y a ni Connaissance ni Shakti, l’amour ne peut pas demeurer ; l’étroitesse et la mesquinerie prennent la place, et dans un mental étroit et mesquin, il n’y a pas de place pour l’amour. Où est l’amour au Bengale ? Il y a plus de querelles, de jalousies, d’antipathies mutuelles, d’incompréhensions et de factions que partout ailleurs, même en cette Inde si affligée par la division. À l’époque héroïque et noble du peuple aryen, [47] il n’y avait pas tant de cris et de gesticulations, mais leurs entreprises restaient inébranlables pendant des siècles. Les entreprises des Bengalis ne durent qu’un jour ou deux. Tu dis qu’il faut un fol enthousiasme et remplir le pays d’excitation émotive. Au temps du Swadéshi, nous avons fait tout cela dans le domaine politique, mais ce que nous avons fait est maintenant tombé en poussière... Par conséquent je ne veux plus prendre pour base l’excitation émotive ni quelque enthousiasme des sentiments ou du mental. Je veux fonder le yoga sur une vaste et puissante équanimité. Sur cette équanimité, je veux que s’établisse une Shakti complète, ferme, inébranlable, dans l’être, dans l’organisme et dans tous ses mouvements. Je veux une large manifestation du soleil de la Connaissance au-dessus de cet océan de Shakti. Et je veux, dans cette lumineuse immensité, la tranquille extase de l’amour, de la félicité et de l’unité infinis. Je ne veux pas avoir des dizaines de milliers de disciples. Si je puis trouver une centaine d’hommes complets, purifiés du petit égoïsme, et qui seront les instruments de Dieu, ce sera suffisant. Je n’ai aucune foi en le traditionnel métier de gourou. Je ne veux pas être un gourou. Si quelqu’un éveille et manifeste de l’intérieur sa divinité endormie et s’il arrive à la vie divine, que ce soit par mon contact ou celui de quiconque, c’est tout ce que je veux. Ce sont ces hommes-là qui relèveront le pays. [R78].

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Mai 1920

(Extrait d’une lettre adressée à Motilal Roy.)

     La vieille politique en Inde perdure dans un chaos de partis et de programmes... et au Bengale nous sommes envahis par cet esprit commercial et industriel qui obéit aux principes occidentaux et qui, s’il réussit sous cette forme, risque de créer une reproduction ou imitation tout à fait désastreuse de la situation européenne, avec son capitalisme corrompu, le combat ouvrier et la lutte des classes.
     ...
     Les gens se moquent de la base spirituelle de la vie, alors que c’est la véritable mission de l’Inde et la seule source possible de sa grandeur ; ou alors ils y attachent une valeur minime, secondaire ou accessoire, une babiole qu’on colle par-dessus le reste pour ajouter un peu de sentiment ou de couleur. Nous partons d’un principe entièrement différent.

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Août 1920

     Notre appel s’adresse à la jeunesse de l’Inde. Ce sont les jeunes qui doivent être les bâtisseurs du monde nouveau — non ceux qui acceptent l’individualisme compétitif, le capitalisme ou le communisme matérialiste de l’Occident comme idéal futur de l’Inde, ni ceux qui sont esclaves de vieilles formules religieuses et ne peuvent croire à l’acceptation et la transformation de la vie par l’esprit — mais ceux qui, libres dans leur intellect et dans leur cœur, sont prêts à accepter une vérité plus complète et à œuvrer pour un idéal plus grand... C’est avec une foi confiante dans l’esprit qui nous anime que nous prenons notre place parmi les hérauts de la nouvelle humanité s’efforçant de naître au milieu du chaos d’un monde en dissolution, et parmi les hérauts de l’Inde future, cette Inde plus grande dont la nouvelle naissance doit redonner la jeunesse au corps puissant mais fatigué de la Mère ancienne. [R79]

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     Nous avons utilisé le mantra « Bande Mâtaram » de tout notre cœur et de toute notre âme, et aussi longtemps que nous l’avons utilisé et vécu, aussi longtemps que nous avons compté sur sa force pour surmonter toutes les difficultés, nous avons prospéré. Mais tout à coup la foi et le courage nous ont failli, le cri du mantra est allé faiblissant, a résonné de moins en moins fort, et la force a commencé à disparaître du pays. C’est Dieu qui a fait vaciller et s’éteindre ce mantra, car il avait rempli son rôle. Un mantra plus grand que « Bande Mâtaram » doit venir. Bankim ne fut pas l’ultime voyant du réveil de l’Inde. Il ne donna que le mot du culte initial, du culte public, non pas la formule et le rituel du culte intérieur et secret [upâsanâ]. Car les mantras les plus grands sont ceux qu’on prononce à l’intérieur et que le voyant chuchote, ou qu’il transmet à ses disciples en rêve ou dans une vision. Lorsque le Mantra ultime sera répété ne serait-ce que par deux ou trois hommes, alors la Main fermée de Dieu s’entrouvrira ; quand un grand nombre pratiquera ce culte, cette Main fermée s’ouvrira de façon absolue. [R80]

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Novembre 1920

     L’esprit vivant qui est derrière la demande d’une éducation propre à l’Inde ne nécessite pas plus un retour à l’astronomie et aux mathématiques de Bhâskara [48] ou aux formes du système de Nâlandâ, [49] que l’esprit vivant du Swadéshi ne demande qu’on abandonne le train et le moteur pour revenir au chariot antique et au char à bœufs... Ce qui doit nous importer, c’est l’esprit, la question vivante et centrale, et là, le choix n’est pas entre modernisme et antiquité mais entre une civilisation importée et les possibilités plus grandes de l’intelligence et de la nature indiennes ; non pas entre le présent et le passé mais entre le présent et l’avenir. Ce qu’exige l’âme, la Shakti de l’Inde, ce n’est pas un retour au Ve siècle mais une initiation aux siècles à venir ; ce n’est pas un recul mais une percée en avant, rejetant l’artifice et la fausseté actuelle, pour réaliser les potentialités innées et plus grandes qui lui appartiennent.
     ...
     Pour apprendre une langue, que ce soit le sanscrit ou une autre, nous devrions utiliser la méthode la plus naturelle, la plus efficace et la plus stimulante pour l’esprit, et en cela nous ne devons nous attacher à aucune méthode d’enseignement, du passé ou du présent ; l’important, en revanche, c’est de savoir comment il nous faut apprendre et utiliser le sanscrit ainsi que les langues du pays pour pénétrer au cœur de notre propre culture, en saisir le sens le plus profond, et établir une continuité tangible entre la puissance toujours vivante de notre passé et le pouvoir de notre avenir, qui reste à créer ; c’est aussi de savoir comment il nous faut apprendre et utiliser l’anglais ou n’importe quelle autre langue étrangère pour connaître utilement la vie, les idées, la culture des autres pays, et établir de justes rapports avec le monde qui nous entoure. Tel est le but et le principe d’une éducation véritablement indienne : il ne s’agit certainement pas d’ignorer les vérités et les connaissances modernes, mais de prendre appui sur l’être, l’intelligence et l’esprit qui nous sont propres...
      La civilisation scientifique, rationaliste, industrielle, pseudo-démocratique de l’Occident est maintenant en voie de dissolution, et ce serait une folle absurdité pour nous, en ce moment, de construire aveuglément sur ces fondations croulantes. Quand les esprits les plus avancés de l’Occident commencent en ce soir rouge de l’Ouest, à se tourner vers le génie de l’Asie dans l’espoir d’une civilisation nouvelle plus spirituelle, il serait étrange que nous ne trouvions rien de mieux que de rejeter notre propre individualité et ses potentialités pour mettre notre confiance dans le passé moribond et déliquescent de l’Europe. [R81]

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Janvier 1921

     L’Inde n’a jamais été une sur un plan national et politique. L’Inde a été ravagée pendant près de mille ans par des invasions barbares, puis asservie durant presque mille autres années à des maîtres étrangers successifs... Mais l’unité spirituelle et culturelle de l’Inde s’était faite très tôt et devint la substance même dont était faite la vie de toute cette grande vague humaine entre les Himalayas et les deux mers... Les invasions et les dominations étrangères, les Grecs, les Parthes et les Huns, la robuste vigueur de l’Islam, le rouleau compresseur écrasant de l’occupation britannique et du système britannique, la pression énorme de l’Occident — rien n’a été capable de briser l’âme ancienne ou de la chasser de ce corps que ses Rishis védiques avaient fait pour elle.
     ...
     L’Inde de toujours n’est pas morte, elle n’a pas dit son dernier mot créateur ; elle vit et elle a encore quelque chose à faire pour elle-même et pour les peuples humains. Et ce qui doit chercher maintenant à s’éveiller, ce n’est pas un peuple oriental anglicisé, élève docile de l’Occident, voué à répéter le cycle de succès et d’échec de l’Occident ; c’est, une fois encore, la Shakti ancienne, immémoriale, qui retrouve son moi profond, relève la tête et la tourne vers la source suprême de lumière et de force pour découvrir le sens complet et une forme plus vaste de son Dharma. [R82]

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18 novembre 1922

(Extrait d’une lettre adressée à Chittaranjan Das, l’avocat nationaliste qui avait défendu Sri Aurobindo lors du procès de l’attentat d’Alipore. C.R. Das se rendra à Pondichéry en juin 1923 pour y rencontrer Sri Aurobindo. De nombreux séjours en prison avaient délabré sa santé et il mourra deux ans plus tard, le 16 juin 1925.)

Cher Chitta,
     ...
     Je pense que vous connaissez mes vues actuelles et l’attitude envers la vie et le travail à laquelle celles-ci m’ont amené. J’ai reçu confirmation d’une perception que j’avais toujours eue, mais moins clairement et moins dynamiquement alors, et qui est devenue maintenant de plus en plus évidente, à savoir que la vraie base de la vie et du travail est spirituelle, c’est-à-dire une nouvelle conscience qui doit se développer par le yoga seulement. De plus en plus manifestement, je vois que l’homme n’arrivera jamais à sortir de la ronde futile que notre espèce continue de suivre, tant qu’il ne se sera pas élevé jusqu’à la nouvelle base. Je crois aussi que la mission de l’Inde est de remporter cette grande victoire pour le monde. Mais de quelle nature exactement est le pouvoir dynamique de cette conscience supérieure ? Quelles sont les conditions pour que sa vérité soit efficace ? Comment la faire descendre, la mobiliser, l’organiser, l’appliquer à la vie ? Comment nos instruments actuels, l’intellect, le mental, la vie, le corps, peuvent-ils devenir le canal vrai et parfait de cette grande transformation ? Tel est le problème qui m’occupe et que j’essaie de résoudre par mon expérience ; j’ai maintenant une base solide, une vaste connaissance et quelque maîtrise du secret...[R83]

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1er décembre 1922

(Extrait d’une lettre à Barin.)

     Cher Barin,
     ...
     Comme tu le sais, je ne crois pas que le principe de non-coopération du Mahatma [Gandhi] puisse être une base véritable ni que son programme puisse être le vrai moyen d’amener la liberté authentique et la grandeur de l’Inde, le Swarajya et le Samrajya. [50] D’un autre côté... je considère que le type de nationalisme que voulait Tilak est dépassé. Ma propre politique, si j’étais sur le terrain, serait radicalement différente de ces deux tendances dans son principe et dans son programme, bien qu’elle coïnciderait peut-être sur certains points. Mais le pays n’est pas encore prêt à comprendre ce principe ni à exécuter ce programme.
     Sachant cela parfaitement, je me contente encore de travailler sur le plan spirituel et psychique, et de préparer là les idées et les forces qui, plus tard, au moment voulu et dans les conditions voulues, se précipiteront sur le terrain vital et matériel... [R84]

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Notes :

[1] Dans le corps du texte les numéros des références sont préfixées par la lettre R, la numérotation restant identique à celle du livre. Les numéros sans préfixe désignent les notes.

[2] Un des derniers rois assyriens du VIIe siècle av. J.-C.

[3] Membres de la dernière dynastie des rois de Perse, les Sassanides, qui régnèrent du IIIe au VIIe siècle ap. J.-C., jusqu’au moment où les conquêtes musulmanes engloutirent la Perse.

[4] Shankara : philosophe et mystique du VIIIe siècle ap. J.-C., auteur de nombreux commentaires sur les textes sacrés, en particulier les Oupanishads. Il parcourut l’Inde à pied de long en large, s’opposant au bouddhisme, tout en intégrant certains éléments de celui-ci dans sa philosophie.

[5] Un exégète indien des Védas, qui vécut au XIVe siècle.

[6] Bhîma : héros du Mahâbhârata à la force légendaire. Son arme favorite était la massue.

[7] Avatâr : manifestation du Divin sous une forme humaine.

[8] Manou : selon la tradition indienne, le père de la race humaine et le premier législateur, à qui on attribue la composition d’un code de lois appelé Manou-smriti qui est basé sur l’idée du dharma.

[9] Châtourvarnya : « ordre quaternaire ». Pour les penseurs védiques, la société humaine avait pour tâche d’exprimer dans la vie l’être suprême, et ces « quatre ordres » représentaient : le Divin en tant que connaissance dans l’homme ; le Divin en tant que pouvoir ; le Divin en tant que productivité, échange et jouissance ; le Divin en tant que service, obéissance et travail. C’est ce qui, déformé dans une époque ultérieure, a été appelé à tort le système des quatre castes.

[10] Kali : La tradition indienne distingue quatre âges ou youga dans la manifestation universelle : (1) satya-youga, l’âge de la vérité ; (2) tréta-youga, l’âge où il ne reste plus que les trois-quarts de la vérité ; (3) dvâpara-youga, lorsqu’il ne reste plus que la moitié de la vérité ; (4) kali-youga, l’âge de fer ou âge noir, quand toute vérité a disparu. C’est notre époque actuelle. Après le kali-youga, revient le satya-youga, et un nouveau cycle commence.

[11] Vibhoûti : être chez qui les pouvoirs divins (force, beauté, connaissance, amour, etc.) se manifestent de façon évidente. Ce sont des manifestations plus partielles que les avatârs.

[12] Védânta : littéralement la fin des Védas, c’est-à-dire les Oupanishads, un ensemble de textes appartenant à la dernière période védique. Par extension, le mot Védânta désigne aussi tout système de philosophie basé sur les Oupanishads.

[13] Les Brâhmanas sont des textes anciens constitués de commentaires sur les mantras védiques, d’instructions concernant les rituels, de mythes et de légendes, etc.

[14] Sri Aurobindo fait référence ici aux théories linguistiques en vigueur en Europe durant la deuxième moitié du XIXe siècle, selon lesquelles le sanscrit aurait été apporté dans le Nord de l’Inde par des peuplades « aryennes » venues de l’Asie centrale, tandis que les langues du Sud de l’Inde (le tamil notamment) appartiendraient à une famille « dravidienne » d’origine distincte. Ces théories « hostiles » — et toujours en vigueur aujourd’hui pour l’essentiel —, ne reposaient en réalité sur rien d’autre que le désir de créer des divisions au sein des populations indiennes afin de les dominer plus aisément (rappelons la devise britannique de « diviser pour régner »), ou souvent pour les convertir plus aisément au christianisme, et il n’est donc pas surprenant qu’elles aient été vigoureusement propagées par des érudits et des missionnaires au service de l’Empire.
À cette fin, il leur suffisait tout simplement de mettre en relief les quelques différences entre les langues du Sud de l’Inde et le sanscrit, et d’ignorer leurs très nombreux et profonds points communs, que Sri Aurobindo lui-même étudia de près et qui le menèrent à la conclusion que tamil et sanscrit dérivaient tous deux d’une même langue plus ancienne, pratiquée en Inde en des temps pré-védiques.

[15] Pourânas : textes sacrés datant de l’époque post-védique. Ils présentent les vérités de l’hindouisme à travers des mythes et des légendes, des histoires et des symboles.

[16] Yâsha : ancien exégète du Véda. Yâjñavalkya : Rishi auquel la tradition attribue des textes et commentaires védiques. Ajâtashatrou : un roi de Bénarès à l’époque des Oupanishads, qui connaissait les Écritures mieux que les brâhmanes.

[17] « Que peut-il y avoir de plus rébarbatif que le Véda ? » remarqua-t-il également. La plupart des autres érudits européens du XIXe siècle se rangeaient à cette opinion : « Les versets du Véda apparaissent singulièrement prosaïques, dit Wilson, et de toute façon leur valeur principale réside non dans leurs idées fantasques [sic], mais dans les données sociales et religieuses qu’on y trouve. » Monier-Williams juge « qu’ils abondent davantage en idées puériles qu’en pensées saisissantes et en conceptions élevées ». Griffith est frappé par « la monotonie intolérable d’un grand nombre de ces hymnes », dont la langue et le style, selon Cowell, « sont singulièrement artificiels ». Ce dernier toutefois concède que « des études beaucoup plus vastes et plus approfondies seront nécessaires pour parvenir à la vraie signification de ces hymnes anciens ».

[18] Ce mythe créé de toutes pièces a su persister jusqu’à nos jours, et méritera une place d’honneur dans l’histoire des erreurs « scientifiques ». Outre les motifs coloniaux auxquels il doit son origine (voir note 14), il avait l’avantage d’attribuer à la race blanche « supérieure » la naissance de la civilisation indienne, puisque selon lui les « Aryens » (peuple indéfinissable dont on ignorait à peu près tout, sauf qu’il était blanc !) avaient envahi l’Inde vers 1500 av. J.-C. Les liens linguistiques évidents entre sanscrit et langues européennes semblaient indiquer un échange de population à une époque reculée, et, bien entendu, que cet échange ait eu lieu à partir de l’Inde n’était guère acceptable aux yeux des savants d’un XIXe siècle qui chantait la gloire de la civilisation européenne.
     Or, cette « théorie de l’invasion aryenne » contredit non seulement les trouvailles archéologiques (voir note suivante), mais toute la tradition indienne, qui n’en a pas gardé la moindre trace. Au contraire, elle dépeint dans ses épopées (le Râmâyana et le Mahâbhârata), par exemple, une civilisation post-védique hautement développée remontant à de nombreux milliers d’années, alors que les sanscritistes européens affirmaient que le Véda n’avait été composé que très récemment, vers 1000 ans av. J.-C., quelques siècles après l’arrivée présumée des Aryens. Le Véda lui-même ne décrit pourtant aucune terre étrangère : ses auteurs avaient-ils donc tout oublié de leurs lieux d’origine ?
     Mais surtout, cette théorie ne voyait dans le Véda qu’un ramassis d’hymnes primitifs composés par des peuplades animistes cherchant à amadouer les forces de la nature ; nous sommes bien loin de l’extraordinaire expérience des rishis védiques dont Sri Aurobindo redécouvrit le sens profond, et qu’il exposa dans son œuvre magistrale, Le Secret du Véda.

[19] Sri Aurobindo écrivait ceci quelque huit ans avant les premières découvertes, en 1921-22, de la civilisation de la vallée de l’Indus, qui dura d’environ 3500 à 1900 av. J.-C., et laissa de nombreuses villes remarquables par leur organisation et leur construction très élaborées. Comme il avait été décrété que les « Aryens védiques » avaient envahi le Nord de l’Inde vers 1500 av. J.-C., la plupart des historiens s’empressèrent de qualifier tout aussi arbitrairement la civilisation de l’Indus de « pré-aryenne » et « pré-védique ». Pourtant, on y rencontre une abondance d’éléments suggérant un lien avec la culture védique : la présence sur de nombreux sceaux de divinités et de sages assis en posture de yoga, également d’un magnifique taureau, symbole védique par excellence ; un culte d’une déesse-Mère ; des autels sacrificiels ou dédiés au culte du feu, identiques à ceux utilisés encore aujourd’hui en Inde pour les rites védiques… Il est donc naturel qu’un nombre croissant d’historiens et d’archéologues se rallient à l’opinion selon laquelle la civilisation de l’Indus était védique, voire post-védique. Par ailleurs, ils s’accordent sur le fait qu’aucune trouvaille à l’est de l’Indus ne peut être associée à un peuple aryen pénétrant le sous-continent indien : ces envahisseurs mythiques, curieusement, n’ont pas laissé la moindre trace physique.
     Si quelque doute était encore permis, la découverte dans les années 80 du lit asséché de l’ancienne rivière, la Sarasvati, traversant tout le Nord-Ouest de l’Inde depuis les Himalayas jusqu’à la mer d’Oman, met le point final à une théorie aussi pernicieuse qu’injustifiée. Car, à la suite d’une longue exploration archéologique confirmée par maintes photos de satellites, on sait maintenant que ce puissant fleuve long de près de 1500 km s’est asséché vers 2000 av. J.-C., et près de 700 villages datant de la civilisation de l’Indus ont été trouvés le long de ses rives ; or il est au centre de bien des hymnes du Rig-Véda, que les envahisseurs « aryens » auraient donc composés plusieurs siècles après son assèchement ! Il est clair que ceux qui vivaient près de la Sarasvati et ceux qui composèrent des hymnes en son honneur étaient des hommes de la même époque et de la même culture : le Rig-Véda remonte ainsi à au moins 3000 av. J.-C., et même davantage selon des études récentes.
     La théorie d’une invasion aryenne de l’Inde contredit non seulement les anciennes traditions de ce pays et le message central du Véda, mais aussi tous les faits archéologiques. Ceux-ci, en revanche, confirment l’absurdité d’une coupure nette entre une Inde pré-védique et post-védique, aryenne et dravidienne, et surtout l’extraordinaire continuité de sa civilisation, seule survivante aujourd’hui d’un monde antique.

[20] Loyalisme envers l’empire britannique en Afrique du Sud pendant la guerre des Boers (1899-1902) et la rébellion des Zoulous en 1906. Au moment où Sri Aurobindo écrivait cette lettre, Gandhi était encore en Afrique du Sud ; il ne revint en Inde que quelques mois plus tard, en janvier 1915.

[21] Le mot « véda » vient de la racine sanscrite « vid » qui signifie connaître.

[22] Lîlâ : le Jeu divin.

[23] Je préfère ne pas employer le mot de « race » car la notion de race est quelque chose de beaucoup plus vague et difficile à déterminer qu’on ne l’imagine en général. Dans ce domaine les distinctions tranchées, courantes dans la mentalité populaire, sont tout à fait inappropriées. [Note de Sri Aurobindo]

[24] Sri Aurobindo étudia le tamil pendant quelques années avec l’aide de Subramania Bharati, célèbre révolutionnaire et poète tamoul.

[25] Dans le Rig-Véda, les dasyus sont des êtres de l’obscurité que les dieux et les rishis combattent et conquièrent.

[26] Revue mensuelle publiée par Sri Aurobindo de 1914 à 1921.

[27] Il nous est impossible dans ces quelques extraits de donner une idée juste du symbolisme védique tel qu’il a été mis en lumière par Sri Aurobindo. Le lecteur est invité à étudier Le Secret du Véda.

[28] Swami Dayananda Saraswati (1824-1883), fondateur de l’Arya-samaj, qui prônait pour l’hindouisme un retour à ses vraies racines védiques, le Véda étant selon lui la source de toute connaissance.

[29] Et pourtant le sanscrit, la seule langue qui ait jamais été parlée dans l’Inde tout entière, celle qui exprime le mieux son esprit et sa richesse, est aujourd’hui en passe de disparaître, et on en décourage l’étude aussi bien dans le Nord que dans le Sud du pays.

[30] Purousha-Sûkta : l’un des hymnes du Véda contenant une description de la création. Cet hymne est consacré au Purusha ou Être suprême.

[31] Purusha cosmique : l’Être suprême sous sa forme cosmique.

[32] Symbolisée dans le Véda par les vaches ou les « troupeaux lumineux ».

[33] Roudra : Shiva sous son aspect terrible et destructeur.

[34] Sri Aurobindo écrit ceci au moment où Gandhi, de retour en Inde, commence à propager sa doctrine d’ahimsâ ou non-violence.

[35] Sri Aurobindo écrit ceci en pleine Première Guerre mondiale.

[36] Le vital, dans la terminologie de Sri Aurobindo, représente la région de la conscience entre le physique et le mental, c’est-à-dire la région des émotions, des sentiments, des passions, etc., constituant les diverses expressions de l’Énergie de Vie.

[37] Bal Gangadhar Tilak (1856-1920) fut l’un des grands héros de la lutte contre l’occupant britannique, et travailla avec Sri Aurobindo pendant plusieurs années au début du XXe siècle.

[38] La réponse de Stephenson à ceux qui lui démontraient par la pure logique scientifique que son engin sur rails ne pouvait pas et ne devait pas marcher : « Votre difficulté se trouve résolue par le fait qu’il marche. » [note de Sri Aurobindo]

[39] L’archipel malais au sud-est de l’Inde, qui comprend la péninsule de Malaisie et les îles d’Indonésie.

[40] Mâyâ : pouvoir d’illusion (du Divin).

[41] Vishnu est le dieu d’amour tandis que Roudra est celui de la destruction.

[42]Toukaram : saint marathe, né près de Poona au XVIIe siècle, auteur de nombreux hymnes à Krishna. Ramprasad : poète et saint du Bengale qui vécut au XVIIIe siècle et dont les hymnes à Dourgâ sont célèbres. Kabir : saint né près de Bénarès au XVe siècle, auteur de nombreux poèmes et chansons encore populaires aujourd’hui. Il est à noter que les chants dévotionnels de ces trois mystiques, ainsi que de bien d’autres, font encore aujourd’hui partie d’une culture populaire vivante.

[43] Kalki : le dernier avatar qui, armé d’une épée, arrive sur un cheval blanc ailé. Il viendra « tel une comète brûlante ».

[44] Bairâguis : renonçants.

[45] Bhaktas : amants de Dieu.

[46] Satyâgraha : littéralement : « insistance sur la vérité », expression utilisée surtout pour désigner la résistance passive telle que Gandhi la concevait.

[47] Sri Aurobindo entend par là les Indiens des temps védiques.

[48] Bhâskara : grand mathématicien et astronome indien du XIIe siècle.

[49] Nâlandâ était une université bouddhique de la dimension d’une ville, construite au Ve siècle près de l’actuelle capitale de l’état du Bihar. Elle accueillait jusqu’à 10 000 étudiants de différentes régions du monde. Au XIIe siècle, comme la plupart des grands monuments et temples de l’Inde du Nord, elle fut pillée et détruite par les envahisseurs musulmans.

[50] C’est-à-dire son indépendance vraie et sa souveraineté parfaite.

 

Références :

     On trouvera ci-dessous les références des extraits. Là où il aurait été trop fastidieux d’en donner le détail complet, nous nous sommes contentés d’indiquer les sources de façon générale. Les chiffres en caractère gras renvoient aux volumes de la « Centenary Edition » (Ashram Sri Aurobindo, Pondichéry, 1972) et sont suivis du numéro de page. « A & R » renvoie à Archives and Research, revue semestrielle publiée à Pondichéry.
     Le lecteur désireux de mieux connaître l’immense contribution de Sri Aurobindo à l’Inde est invité à lire les ouvrages suivants : Bande Mataram, The Karmayogin, The Secret of the Veda, Essays on the Gita, The Foundations of Indian Culture, On Himself, ainsi que les conversations de Sri Aurobindo avec ses disciples : Evening Talks (transcrites par A. B. Purani) et Talks with Sri Aurobindo (rapportées par Nirodbaran, en 4 volumes).
     Pour une introduction à la vie, la pensée et l’œuvre de Sri Aurobindo, nous recommandons le livre de Satprem, Sri Aurobindo ou l’Aventure de la Conscience (Buchet/Chastel).
     On trouvera les extraits des lettres à Motilal Roy dans le vol. 27 (p. 463 à 499). Les autres références sont les suivantes :

[R17] On Himself, 26.27, 37-38

[R18] A & R., avril 1981, p. 1-6

[R19] A & R., avril 1983, p. 47

[R20] A & R., décembre 1980, p. 187-194

[R21] Ibid., p. 194

[R22] A & R., décembre 1977, p. 84

[R23] A & R., avril 1983, p. 21

[R24] 3.116-117

[R25] 27.182-183

[R26] A & R., décembre 1983, p. 100, 124

[R27] A & R., décembre 1984, p. 132, 136

[R28] A & R., décembre 1985, p. 152, 168

[R29] A & R., avril 1979, p. 93-94

[R30] Ibid., p. 94

[R31] Thoughts and Aphorisms (dans vol. 17)

[R32] The Secret of the Veda, 10.3

[R33] 17.393-394

[R34] The Secret of the Veda, 10.33-37

[R35] Sri Aurobindo – His Life Unique, de Rishabhchand, p. 410-411

[R36] 16.402-403

[R37] 17.335

[R38] On Himself, 26.424

[R39] Ibid., 26.425

[R40] The Secret of the Veda, 10.352-353

[R41] 16.311

[R42] 17.337-341

[R43] 17.299

[R44] 16.317-319

[R45] Thoughts and Glimpses, 16.391

[R46] L’Idéal de l’Unité Humaine, Buchet/Chastel, p. 122-123

[R47] Le Cycle Humain, Buchet/Chastel, p. 5-15

[R48] The Secret of the Veda, 10.439

[R49] Hymns to the Mystic Fire, 11.9-18

[R50] Essays on the Gita, 13.37-42

[R51] Ibid., 13.44-45

[R52] Ibid., 52-54

[R53] Le Cycle Humain, p. 114-121

[R54] 16.392-394

[R55] L’Idéal de l’Unité Humaine, p. 361

[R56] The Hour of God (1991), p. 3-4

[R57] A & R., décembre 1984, p. 190

[R58] 17.351, 357

[R59] 27.505-507

[R60] Le Cycle Humain, p. 343-350

[R61] Ibid., p. 378-379

[R62] Ibid., p. 400

[R63] Ibid., p. 410-415

[R64] The Renaissance in India, 14.401-404

[R65] War and Self-Determination, 15.598

[R66] Ibid., 15.605-606

[R67] The Renaissance in India, 14.426-433

[R68] The Foundations of Indian Culture, 14.1-11

[R69] War and Self-Determination, 15.588-597

[R70] The Foundations of Indian Culture, 14.27, 31

[R71] Ibid., 14.73-75

[R72] Ibid., 14.90

[R73] Essays on the Gita, 13.367-372

[R74] The Foundations of Indian Culture, 14.122-130

[R75] 17.179

[R76] War and Self-Determination, 15.635

[R77] On Himself, 26.430-431

[R78] Texte bengali original dans A & R., avril 1980, p. 1-10

[R79] 16.331

[R80] 2.431

[R81] 17.194-196

[R82] The Foundations of Indian Culture, 14.363-381

[R83] On Himself, 26.437

[R84] Ibid., 26.438-439

 

 

     
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