III

1923 – 1926

Conversations (1ère série)

 

(À cette époque, Sri Aurobindo avait l’habitude de s’entretenir chaque jour avec quelques disciples sur des sujets très variés, pouvant aller de son yoga jusqu’à la situation nationale ou internationale du moment. Les extraits qui suivent proviennent de ces entretiens, notés de mémoire par certains des disciples présents ; ils permettent d’avoir un aperçu sur la façon dont Sri Aurobindo voyait les systèmes politiques, sociaux et culturels de l’Inde, ainsi que les possibilités spirituelles de ce pays.)


9 avril 1923

       Les anciens [en Inde] basaient leur société sur la structure de la religion — je ne parle pas de religion étroite mais de la plus haute loi de notre être. La structure sociale tout entière était construite avec cet objectif en vue. On ne parlait pas à cette époque de liberté individuelle au sens où on l’entend maintenant, mais la liberté de la communauté était absolue. Chacune d’entre elles était entièrement libre de développer sa propre religion — la loi de son être. Même l’individu était laissé libre de choisir sa propre voie... Jadis chaque communauté avait son propre dharma et son autonomie ; chaque village, chaque cité avait sa propre organisation qui n’était soumise à aucun contrôle politique et, au sein de cette organisation, chaque individu était libre — libre de changer et de s’engager dans une autre voie de développement. Mais tout cela ne fut pas concrétisé en un ensemble politique bien déterminé. Il y eut, bien sûr, des tentatives pour exprimer la vie sous cette forme, mais elles ne réussirent que partiellement. Toutes les communautés étaient unies en une très grande communauté à l’échelle de l’Inde, mais la culture de cette communauté, basée sur le dharma, ne donna pas naissance à une sorte d’organisation [politique ou nationale] susceptible de résister à une agression extérieure.

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18 avril 1923

(À partir de 1919, plusieurs politiciens musulmans extrémistes de l’Inde se mirent à exiger que le Sultan de Turquie continue d’être considéré comme le Calife ou chef religieux du monde musulman, alors même que les Turcs rejetaient cette autorité et que l’empire ottoman touchait à ses derniers jours. Gandhi, sans se rendre compte de l’anachronisme de cette demande, lui donna son plein appui, allant jusqu’à déclarer qu’il était du devoir de tout hindou de soutenir ce « mouvement du Khilafat » avant même celui de l’indépendance de l’Inde. Naturellement, nombreux furent ceux qui ne purent comprendre en quoi ils devraient associer la bataille de l’Inde au sort du Sultan de Turquie.
        Après une unité aussi brève qu’artificielle, les frictions entre hindous et musulmans reprirent de plus belle, à la suite notamment de l’abattage public de vaches lors de la fête musulmane d’Id. En 1923, plusieurs affrontements violents eurent lieu dans la région du Penjab. De telles confrontations allaient se répéter de plus en plus fréquemment jusqu’à la Partition de 1947 — et même après.)


(Un disciple :) Avez-vous lu le discours de Malaviya à propos des émeutes de Multan, et savez-vous ce qu’en a dit aussi C. Rajagopalachari ?

       (Sri Aurobindo :) Je regrette qu’ils soient obsédés par cette unité hindou-musulmane. Cela ne sert à rien d’ignorer les faits : un jour les hindous devront peut-être combattre les musulmans et ils doivent s’y préparer. L’unité entre hindous et musulmans ne devrait pas signifier la sujétion des hindous. À chaque fois c’est l’hindou, dans sa modération, qui a cédé. La meilleure solution serait de permettre aux hindous de s’organiser, l’unité hindou-musulmane se ferait alors toute seule ; cela réglerait automatiquement la question. Autrement, on se berce de l’illusion qu’on a résolu un problème difficile alors qu’en fait, on l’a seulement mis de côté.

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23 juillet 1923

(Un disciple :) Le Mahatma croit que la non-violence purifie celui qui la pratique.

       Je crois que Gandhi ignore ce qui se produit vraiment dans la nature d’un homme qui adopte le Satyâgraha [1] / [2] ou la non-violence. Il pense que de cette façon les hommes se purifient. Mais quand on souffre, ou qu’on se soumet volontairement à la souffrance, ce qui se passe, c’est que l’être vital se fortifie. Ces mouvements n’affectent que l’être vital, ils ne touchent aucune autre partie de la personnalité : vous ne pouvez vous opposer à la force qui vous opprime, et vous vous décidez à souffrir — cette souffrance est d’ordre vital et elle donne de la force. Lorsque celui qui a souffert de la sorte vient au pouvoir, il devient le pire des oppresseurs...
       Ce que l’on peut faire, en revanche, c’est de transformer l’esprit de violence. Mais dans cette pratique du Satyâgraha, il n’est pas transformé. Quand on insiste sur un principe tellement exclusif, ce qui arrive, c’est que pharisaïsme, hypocrisie et malhonnêteté se mettent de la partie et il n’y a pas de purification du tout. C’est, comme je l’ai dit, en transformant l’impulsion de violence que peut venir la purification. À cet égard, l’ancien système en Inde était bien meilleur : l’homme qui avait un tempérament combatif devenait le kshatriya, et ainsi ce tempérament combatif était haussé au-dessus de l’influence vitale ordinaire. L’idée était de tenter de le spiritualiser. Cela a donné des résultats que la résistance passive ne peut pas et ne pourra pas obtenir. Le kshatriya était l’homme qui ne tolérait aucune oppression, qui la combattait jusqu’au bout ; c’était celui qui n’opprimait personne. L’idéal était ainsi...

Il y a aussi la question de l’unité hindou-musulmane que les tenants de l’école de la non-violence essaient de résoudre en se basant sur leur théorie.

       Vous pouvez vivre en bonne entente avec une religion dont le principe est la tolérance. Mais comment est-il possible de vivre en paix avec une religion dont le principe est : « Je ne vous tolérerai pas » ? Comment allez-vous parvenir à réaliser l’unité avec ces gens-là ? Il est certain que l’unité hindou-musulmane ne peut pas se réaliser en partant du principe que les musulmans vont continuer à convertir des hindous tandis que les hindous ne convertiront aucun musulman. Il est impossible de bâtir une unité sur une telle base. La seule façon de rendre les musulmans inoffensifs est peut-être de leur faire perdre leur foi fanatique en leur religion...

La religion musulmane est née dans des circonstances telles que ses adeptes n’en ont jamais oublié l’origine.

       Cela a été le résultat de la résistance passive qu’ils ont pratiquée. Ils ont souffert et souffert jusqu’à ce qu’ils soient assez forts, et alors, quand ils ont eu le pouvoir, ils se sont mis à persécuter les autres férocement...

Le point de vue de Gandhi, c’est qu’il ne se soucie pas d’éliminer la violence qui existe chez les autres ; ce qu’il veut, c’est observer lui-même le principe de non-violence.

       C’est l’une des violences de celui qui pratique le Satyâgraha que de ne pas se préoccuper de la contrainte qu’il fait peser sur les autres. Ce n’est pas de la non-violence — ce n’est pas l’« ahimsâ ». La vraie « ahimsâ » est un état d’esprit ; cela ne consiste ni à agir physiquement ou extérieurement, ni à se garder d’agir. Toute contrainte dans l’être intérieur est une violation de l’ahimsâ.
       Par exemple, quand Gandhi a jeûné au moment de la grève des filatures à Ahmedabad, pour régler le problème entre patrons et ouvriers, il y avait une sorte de violence exercée sur les autres. Les patrons ne voulaient pas être responsables de sa mort et c’est pour cela qu’ils ont cédé, sans être convaincus par sa façon de voir, bien évidemment. C’est une sorte de violence qui leur était faite. Mais dès qu’ils ont vu que la situation était normale, ils sont revenus à leurs idées d’avant. La même chose est arrivée en Afrique du Sud. Il a obtenu là-bas quelques concessions par la méthode de la résistance passive et quand il est reparti en Inde, c’est devenu pire qu’avant.

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12 septembre 1923

       Dans ce que la culture musulmane ou islamique a apporté au monde, il n’y a pratiquement rien qu’on puisse considérer être d’une importance capitale ou un apport vraiment original ; la culture islamique est surtout faite d’emprunts. Leurs mathématiques, leur astronomie et autres sciences venaient de l’Inde et de la Grèce. Il est vrai qu’ils ont donné à certaines de ces choses une nouvelle tournure, mais ils n’ont pas créé grand-chose. Leur philosophie et leur religion sont très simples et ce qu’ils appellent soufisme est en grande partie dû à des gnostiques qui vivaient en Perse ; c’est l’aboutissement logique de cette école de pensée largement touchée par le Védânta.
       J’ai, toutefois, mentionné [dans Les Fondements de la Culture indienne] que la contribution de la culture musulmane à la culture indienne avait été l’architecture indo-saracénique. Je ne pense pas qu’elle ait fait quoi que ce soit de plus en Inde qui ait une valeur culturelle. Elle a donné quelques nouvelles formes à l’art et à la poésie. Ses institutions politiques sont toujours restées à moitié barbares.

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28 février 1924

       ... C’est l’histoire de toutes les religions, de toutes les sectes ou institutions religieuses : cela commence avec la religion et finit par le commerce. Partout c’est la même chose.

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7 mars 1924

(Un disciple :) Le Khilafat s’est fait balayer. [3]

       Et c’est très bien ainsi. La nouvelle république [turque] a l’air d’avoir été bien conçue et d’avoir un fonctionnement solide...

Certaines tendances parmi les musulmans donnent à penser que le fanatisme pourrait se désintégrer.

       Cela ne suffit pas, car cela ne changerait pas entièrement la façon dont ils voient les choses. Ce qu’il faudrait, c’est un nouveau mouvement religieux chez eux qui remodèlerait leur religion et modifierait l’empreinte de leur tempérament. À la manière du bahaïsme en Perse qui a donné un tour très différent à leur caractère. [4]

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2 juin 1924

       Gandhi est stupéfait que son interprétation de la Guîtâ puisse être sérieusement mise en doute par un Shâstrî [érudit]. Ce que je trouve, moi, plutôt stupéfiant, c’est sa prétention à interpréter la Guîtâ de façon infaillible.

(Un disciple :) Il a critiqué aussi l’Arya Samaj. [5]

       Oui, il a critiqué Dayananda Saraswati qui, selon lui, a aboli le culte des images et instauré l’idolâtrie des Védas. Il oublie, j’en ai peur, qu’il fait la même chose en économie avec son charkha et son khaddar[6] et disons-le, en religion et en philosophie avec son idolâtrie de la non-violence.
       À ce compte-là, tout le monde rend un culte à certaines idoles. Il a critiqué l’Arya Samaj, mais pourquoi ne pas critiquer l’islam ? Sa déclaration témoigne d’une adulation du Coran et d’une adulation du christianisme, lequel est une idolâtrie de la Bible, du Christ et de la Croix. L’homme n’est guère capable de se passer de formes extérieures, et seuls quelques-uns peuvent aller au cœur des choses.

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17 août 1924

(Quelques mois auparavant, Gandhi avait envoyé son fils,
Dévadas, à Pondichéry pour voir Sri Aurobindo.)

       Il m’a demandé ce que je pensais de la non-violence. Je lui ai dit : « Supposez qu’il y ait une invasion de l’Inde par les Afghans, comment allez-vous y faire face avec la non-violence ? » C’est la seule chose dont je me souvienne. Je ne pense pas qu’il m’ait posé aucune autre question.

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21 janvier 1925

       Si la Vérité que le yoga [de Sri Aurobindo] cherche à accomplir est atteinte, et si l’Inde l’accepte, alors cela donnera une orientation tout à fait nouvelle à la politique indienne — différente de la politique européenne. Cela représenterait un changement profond.

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4 décembre 1925

       Aussi longtemps qu’on a besoin d’être vertueux, on n’a pas atteint la pure hauteur spirituelle, là où il n’y a pas à se demander si l’action est morale ou non. Quand vous dites aux gens de s’élever au-dessus de la moralité, ils se hâtent d’en conclure que vous leur demandez de sombrer au-dessous du bien et du mal. Ce n’est pas cela du tout... Avec la moralité, on devient davantage humain, mais on ne dépasse pas l’humanité. Que la moralité ait fait beaucoup de bien à l’homme, c’est possible ; elle a fait beaucoup de mal aussi.

(Un disciple :) Mais les gens confondent toujours moralité et spiritualité.

       C’est comme les chrétiens, pour qui il n’y a pas de différence entre moralité et spiritualité. Prenez par exemple cette grève de la faim que Gandhi annonce maintenant. C’est l’idée chrétienne de l’expiation des péchés. Toutes les autres raisons qui sont données en font quelque chose d’assez ridicule.
       La culture indienne connaissait la valeur de la moralité, mais aussi ses limitations. Les Oupanishads et la Guîtâ sont remplies de l’idée d’aller au-delà de la moralité, et la proclament haut et fort.

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7 avril 1926

       C’est l’idée européenne qui vous fait croire que la formule ou constitution parlementaire est la meilleure. Dans l’Inde ancienne, nous avions une grande liberté communautaire, et les communautés étaient le centre du pouvoir et de la vie nationale. Le roi ne pouvait empiéter sur le droit de la commune... Si on touchait à ces droits, le peuple faisait immédiatement entendre sa voix. C’était la formule que le génie de la race avait élaborée...
       Je ne comprends pas pourquoi il faudrait que tout soit centralisé comme dans une constitution parlementaire. Nous devons avoir des centres de culture et de pouvoir nombreux, différents, pleins de vie, répandus partout dans le pays, et ces centres doivent avoir la liberté politique de se développer.

(Un disciple :) Organiser les villages peut aussi aider à la création de centres comme ceux-là.

       Oui, mais pas en faisant des sermons ou en prêchant aux gens des villages, comme on essaie de le faire maintenant... [7] Si vous voulez travailler dans le village, il vous faut prendre un métier ordinaire, vous installer parmi les gens du village et être l’un d’entre eux. Quand ils verront que vous êtes un homme pratique, ils commenceront à vous faire confiance. Si vous allez y travailler dur pendant dix ou quinze ans, vous acquerrez un statut et vous serez capable de faire quelque chose parce qu’ils seront prêts à vous écouter.
       La formule parlementaire serait très peu adaptée à notre peuple. Bien sûr, il n’est pas nécessaire d’avoir aujourd’hui les mêmes formules [que celles qui existaient dans l’Inde ancienne]. Mais on peut s’inspirer de la ligne de l’évolution et suivre le penchant du génie de la race.

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18 mai 1926

       Il n’y a pas d’« ismes » dans la vie, pas plus qu’il n’y en a dans le supramental. [8] C’est le mental qui amène tous les « ismes » et crée la confusion. C’est ce qui fait la différence entre un homme qui est dans la vie et un penseur qui ne le peut pas ; un leader qui pense trop et qui passe son temps à s’occuper d’idées, essayant sans arrêt de faire coïncider les réalités de la vie avec ses idées, a du mal à réussir, tandis que celui qui est destiné à réussir ne se casse pas la tête avec des idées. Il voit les forces à l’œuvre et sait intuitivement quelles sont celles qui amènent le succès. Il sait aussi quelle est la bonne combinaison de forces et quel est le bon moment pour agir...
       Regardez les hommes politique indiens : des idées, rien que des idées — ils ne s’occupent que d’idées. Prenez le problème hindou-musulman : je ne sais pas pourquoi nos hommes politiques ont accepté le mouvement de Gandhi en faveur du Khilafat. [9] Étant donné la mentalité du musulman ordinaire, il était fatal que cela entraîne la réaction que cela a entraîné : on a alimenté la force, elle a pris de la puissance et elle a commencé à formuler des exigences contre lesquelles la mentalité hindoue a dû s’élever pour les rejeter. Il n’y a pas besoin du supramental pour découvrir cela, il suffit de bon sens. Alors, la réalité musulmane et la réalité hindoue ont commencé à fracasser des crânes à Calcutta. [10] Les leaders, au lieu d’affronter les réalités directement, sont occupés à essayer de les faire cadrer avec leurs idées mentales.
       À un certain moment, on pensait que le mental pouvait saisir entièrement la Vérité et résoudre tous les problèmes auxquels est confrontée l’humanité. Le mental a eu le champ libre, or on constate qu’il n’est pas capable de résoudre ces problèmes. Maintenant on s’aperçoit qu’il est possible d’aller au-delà du mental, et qu’il existe le Supramental qui est l’organisation de la Conscience infinie. C’est là qu’on trouve la vérité de tout ce qui est dans le mental et dans la vie.
       Par exemple, on se rend compte que derrière chaque système — démocratie, socialisme, communisme — il y a une part de vérité mais que ce n’est pas la Vérité totale. Ce qu’il faut faire, c’est découvrir les forces qui sont à l’œuvre et comprendre ce que c’est que cette réalité dont toutes ces idées mentales et ces « ismes » sont seulement une indication. Il faut être conscient des erreurs que les gens commettent dans leurs rapports avec la vérité de ces forces, et il faut également connaître la vérité qui se cache derrière ces erreurs. Je critique en ce moment la démocratie ; cela ne veut pas dire qu’il n’y ait aucune vérité derrière. Je connais la vérité qui est derrière, et pourtant je critique la démocratie parce que ce mode de pensée va maintenant à l’encontre de la Vérité qui essaie de descendre.

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1er juin 1926

(Un disciple :) Ces journaux impriment absolument ce qu’ils veulent. Peuvent-ils publier les conversations que quelqu’un a chez soi ?

       Si vous comptez sur les journaux modernes pour avoir de bonnes manières à notre époque démocratique, vous risquez d’être cruellement déçus. C’est un des bienfaits de la démocratie moderne ! Supposez que vous soyez en Amérique : vous ne donneriez aucune interview, ils en inventeraient une quand même ! La presse est une institution publique ; c’était autrefois quelque chose de respectable, mais à présent les journaux donnent la juste mesure de la futilité humaine... Il en va de même avec toutes ces autres choses modernes — presse, théâtre, radio ; elles rabaissent tout au niveau de la foule... Elles ne peuvent réussir que si elles flattent les goûts de l’homme du commun...
       C’est toujours la même question de soulever la masse par quelque chose de plus haut. Mais comme toujours, la masse, au lieu d’être tirée vers le haut, rabaisse tout à son niveau.

Est-ce que les choses vont mieux ou plus mal ?

       L’état de l’Europe, spécialement depuis la guerre, me semble être le même qu’au moment du démembrement et de la désintégration de l’Empire romain. Il y a la même tendance à plonger encore une fois le monde dans la barbarie.

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22 juin 1926

(Un disciple :) Les Indiens sont-ils plus spirituels que d’autres peuples ?

       Non, ce n’est pas cela. Aucune nation n’est entièrement spirituelle. Les Indiens ne le sont pas plus que d’autres peuples. Mais derrière la race indienne, il y a, vivante, l’influence spirituelle du passé.

Certains militants nationalistes importants me semblent être des incarnations, ici, de quelque force européenne.

       Ce ne sont peut-être pas des incarnations, mais il est possible qu’ils soient fortement influencés par la pensée européenne. Gandhi, par exemple, est un Européen — vrai, un chrétien russe dans un corps indien. Et il y a des Indiens dans des corps européens !

Gandhi, un Européen ? !

       Oui. Quand les Européens disent qu’il est plus chrétien que bien des chrétiens (certains disent même qu’il est « le Christ des temps modernes »), ils ont parfaitement raison. Tout ce qu’il prêche est tiré du christianisme, et quoique l’habit soit indien l’esprit est essentiellement chrétien. Il n’est sans doute pas le Christ, mais en tout cas, à travers lui, c’est la même impulsion qui se prolonge. Il est surtout influencé par Tolstoï, par la Bible, et son enseignement est fortement teinté de jaïnisme ; [11] en tout cas il est davantage influencé par tout cela que par les Écritures indiennes — Oupanishads ou Guîtâ — qu’il interprète à la lumière de ses propres idées.

Beaucoup d’Indiens cultivés le considèrent comme un homme spirituel.

       Oui, parce que les Européens le disent spirituel. Mais ce qu’il prêche n’est pas la spiritualité indienne, c’est quelque chose qui est tiré du christianisme russe, de la non-violence, de la souffrance, etc...
       Les Russes sont un singulier mélange de force et de faiblesse. Ils ont de la passion dans leur intellect, on pourrait dire un intellect passionné. Ils ont un être émotionnel sujet à l’agitation et à l’égarement, mais derrière, il y a quelque chose qui est très beau et très psychique, bien que leur âme ne soit pas très saine. Et par conséquent je n’ai pas raison de dire que Gandhi est un chrétien russe car il est extrêmement sec. Il a de la passion intellectuelle et une grande volonté morale, mais il est plus sec que les Russes. L’évangile de souffrance qu’il prêche a ses racines en Russie comme nulle part ailleurs en Europe — les autres nations chrétiennes n’y croient pas. C’est quelque chose qui existe dans leur mental tout au plus, mais les Russes, eux, l’ont dans le sang. Ils commettent une erreur en prêchant l’évangile de la souffrance, mais nous en commettons une, nous aussi en Inde, quand nous prêchons l’idée du vairâgya [dégoût du monde].

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23 juin 1926

       Quand ce mouvement de Gandhi a commencé, j’ai dit qu’il mènerait soit à un fiasco, soit à une grande confusion. Et je ne vois aucune raison de changer d’avis. La seule chose que je voudrais ajouter, c’est qu’il a mené et à l’un et à l’autre.

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29 juin 1926

       En Inde, nous n’avions pas du tout d’idéal mental en matière de politique. Ce que nous avions, c’étaient des communautés qui croissaient de façon libre et spontanée et se développaient chacune à leur manière. Ce n’était pas tant une idée mentale qu’une impulsion intérieure ou un sentiment, qui cherchait à exprimer la vie sous un aspect particulier. Chacune de ces formes de vie communautaire — le village, la ville, etc. — constituait l’unité de base de la vie nationale et était libre de conduire ses affaires internes comme elle l’entendait. L’autorité centrale ne s’en mêlait jamais.
       Il n’y avait pas en Inde cette idée d’« intérêt » comme il y a en Europe, c’est-à-dire que chaque communauté n’avait pas à se battre pour défendre ses propres intérêts ; il y avait, par contre, l’idée du dharma, du rôle que doivent jouer l’individu et la communauté dans le cadre plus large de la vie nationale. Il existait des organisations de castes qui, contrairement à ce qu’on trouve de nos jours, ne reposaient pas sur une base socio-religieuse ; c’étaient, plus ou moins, des corporations, des groupes organisés pour la vie communautaire. Il y avait aussi des communautés religieuses telles que les bouddhistes, les jaïns, etc. Chacun suivait sa propre loi — swadharma — sans que l’État y fasse obstacle. L’État reconnaissait qu’il était nécessaire de permettre à ces formes de vie variées de se développer librement, afin de donner à l’esprit national une expression plus riche.
       Et puis, au-dessus de ces deux types d’organisations, il y avait l’autorité centrale dont le rôle n’était pas tant de légiférer que d’harmoniser et de veiller à ce que tout se passe bien. Cette autorité était généralement exercée par un Raja [roi] ; ce pouvait être parfois le chef élu du clan, comme dans le cas du père de Gautama Bouddha. Chacun régnait, soit sur un petit état, soit sur un groupe de petits états ou de républiques. Le roi n’était pas un législateur, il n’était pas au sommet pour avoir la mainmise sur toutes les organisations et les garder sous son contrôle. S’il se mêlait de leurs affaires, on le déposait, car chacune de ces organisations avait ses propres lois, qui avaient été établies depuis des âges.
       L’appareil de l’État n’était pas non plus aussi mécanique qu’en Occident — il était malléable et flexible.
       Cette organisation, nous la trouvons dans l’histoire arrivée à son point de perfection pendant le règne de Chandragoupta et la dynastie des Mauryas. [12] La période précédant celle-ci dut être une période de grand développement politique en Inde. Chaque grand domaine de la vie nationale, comme on peut le voir, était sous la responsabilité d’un conseil ou d’un comité, avec un ministre à sa tête ; chaque conseil s’occupait de ce qu’on appellerait maintenant son département, et il n’était soumis à aucune ingérence excessive de la part de l’autorité centrale. Les changements de rois ne le touchaient pas et n’affectaient nullement son travail. On trouvait une organisation similaire à celle-là dans chaque ville et dans chaque village, et c’est cette organisation-là qui fut reprise par les musulmans quand ils arrivèrent en Inde. C’est celle que les Anglais reprirent aussi. L’idée d’un roi en tant que monarque absolu ne fut jamais une idée indienne. Elle fut apportée d’Asie centrale par les musulmans.
       Les Anglais, en adoptant ce système, l’ont considérablement défiguré. Ils se sont arrangés pour faire main basse sur toutes les anciennes organisations et s’en sont servi simplement comme de canaux pour établir plus complètement l’autorité du pouvoir central. Ils ont découragé toute libre organisation et toute tentative de manifester la vie libre de la communauté. On essaie maintenant d’avoir des sociétés coopératives dans les villages ; il y a un effort pour faire revivre les Panchayats. [13] Mais une fois que ces organisations ont été écrasées, on ne peut plus les faire revivre ; et même si elles recommençaient à fonctionner, elles ne seraient plus les mêmes.
       Si l’ancienne organisation avait survécu, elle aurait rivalisé avec succès avec les formes modernes de gouvernement.

Est-ce qu’à notre époque il est possible de revenir à des formes anciennes ?

       Il n’est pas nécessaire de revenir aux formes anciennes ; ce qu’on peut faire, par contre, c’est en retenir l’esprit, qui pourrait alors créer ses propres formes, des formes nouvelles...
       Cela a toujours été une caractéristique de l’Inde que sa vie doit contenir les éléments les plus divers et les assimiler. Cela rend le problème de l’Inde extrêmement complexe.

Si c’est le destin de l’Inde d’assimiler tous les éléments antagonistes, est-il possible qu’elle assimile aussi l’élément musulman ?

       Pourquoi pas ? L’Inde a assimilé des éléments venant des Grecs, des Perses et d’autres nations. Mais elle n’assimile que lorsque l’autre reconnaît sa vérité centrale, et même dans ce cas-là, elle le fait de telle sorte qu’on ne peut plus identifier les éléments absorbés comme étant étrangers, ils sont devenus partie intégrante d’elle-même. Nous avons, par exemple, emprunté à l’architecture grecque, à la peinture persane, etc.
       Sur le plan mental également, nous avons, dans une grande mesure, assimilé la culture musulmane, et les choses seraient peut-être allées plus loin. Mais pour que le processus soit complet, il est nécessaire qu’il y ait un changement dans la mentalité musulmane. Le conflit se situe au niveau de la vie extérieure, et à moins que les musulmans n’apprennent la tolérance, je ne pense pas que l’assimilation soit possible.
       L’hindou est prêt à tolérer. Il est ouvert aux idées nouvelles et sa culture a une merveilleuse capacité d’assimilation, mais toujours à condition que la vérité centrale de l’Inde soit reconnue.

Est-ce que l’idée de nation, comme on l’entend maintenant, existait en Inde ?

       L’« idée de nation » n’a jamais existé en Inde. J’entends par là l’idée de nation au sens politique. C’est un développement récent. Mais ce qui existait en Inde, c’était l’idée de nation au sens culturel et spirituel...
       Les Indiens d’aujourd’hui n’ont vraiment rien gardé de leur passé qui leur permette de se vanter. La culture indienne est aujourd’hui dans un état absolument pitoyable ; elle est à l’image du fort de Gingee [14] — un pilier debout par ici, un plafond encore par là, et une salle méconnaissable ailleurs.

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1er juillet 1926

(Un disciple :) Le mouvement de non-coopération [de Gandhi] n’a-t-il pas donné vie au pays ?

       Vous appelez cela de la vie ? Ce mouvement a été fondé sur un mensonge. Comment pouvait-on espérer qu’il crée quoi que ce soit ? On a cherché à établir le swaraj au moyen du rouet — pouvait-il sortir quoi que ce soit d’un idéal si faux ? Une certaine vie a été infusée dans le pays à l’époque du Swadéshi au Bengale. Il faut avoir vu ce qu’était le Bengale avant le mouvement du Swadéshi pour mesurer ce que celui-ci a accompli. À cette époque-là nous avons apporté des formes et des idéaux, qui, depuis, ont dégénéré. On a maintenant repris ces formes et on les a dénaturées. Le Mahatma Gandhi possède une sorte de force — en l’exerçant il avance jusqu’à un certain point puis, par contrecoup, il recule bien davantage...
       Le Satyâgraha est un mouvement qui n’est fait que pour le Mahatma Gandhi et quelques hommes comme lui — on ne devrait pas l’imposer à un peuple tout entier.
       Les gens parlent d’organiser les villages — qu’ils amènent donc d’abord de la vie dans les villages, ceux-ci s’organiseront alors eux-mêmes.
       ...
       Les étudiants en Inde ont généralement de grandes capacités, mais le système éducationnel étouffe et détruit ces capacités. Regardez la méthode de la salle de classe : les étudiants doivent rester assis là tant d’heures par jour, plongés dans leurs livres : tout cela est très nocif. Ce qu’il faut, c’est une atmosphère — une atmosphère d’étude qui imprègne tout. Il faudrait que les étudiants l’absorbent, qu’ils découvrent chacun leurs aptitudes et qu’ils se développent dans ces directions... Avec un système éducationnel adéquat, les besoins de l’individu comme ceux de la nation peuvent se concilier... C’est l’éducation que notre peuple devra adopter dans l’avenir s’il veut réellement progresser.

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26 juillet 1926

       On peut dire que la femme est en général plus efficace sur le plan physique car elle suit ses intuitions. Elle est généralement davantage capable d’organiser la matière : elle va droit à la chose à faire alors que l’homme vagabonde dans des idées et des constructions mentales. On le voit en politique ; les femmes y réussiraient mieux que les hommes. L’homme est capable d’apporter plus de puissance mentale alors que la femme agit davantage de façon psychique. L’homme est plus intellectuel et la femme plus intuitive. Elle est aussi très active sur le plan vital.

(Un disciple :) Pourtant, alors même que la femme a toujours été une source d’inspiration pour l’homme, elle-même n’a créé aucune œuvre majeure.

       C’est parce qu’elle n’en a pas eu l’occasion du fait des servitudes sociales. À chaque fois que les femmes en ont eu l’occasion, elles ont montré ce dont elles étaient capables... Il faudra attendre quelques générations pour les voir à l’œuvre.

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1er août 1926

       Tenter d’apaiser les musulmans était de la fausse diplomatie. Au lieu de chercher à faire directement l’unité hindou-musulmane, si les hindous s’étaient consacrés au travail national, les musulmans, d’eux-mêmes, se seraient rapprochés petit à petit... En s’efforçant d’obtenir une unité par rapiéçage, on a accordé trop d’importance aux musulmans et cela a été la source de toutes ces difficultés.

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3 août 1926

       La religion est aussi utile, et l’est de la même façon, que n’importe quelle autre forme de culture, par exemple l’art, la science, l’éthique, etc. Tout cela contribue au développement de l’homme et prépare les matériaux qui enrichiront sa vie spirituelle plus haute... Mais il en va de la religion comme des autres domaines de la culture — esthétique, morale, science —, on peut en abuser et, en fait, on en abuse très souvent. Et selon l’adage, lorsque la chose la meilleure dégénère, elle devient la pire des perversions — c’est la même chose pour la religion. Quand ses grandes possibilités sont dévoyées, elle conduit aux maux les pires.

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7 août 1926

(Un disciple :) Quelles sont les caractéristiques des hommes politiques indiens ?

       Ils ne font jamais rien au bon moment, et quoi qu’ils fassent, ils le font mal (rires). Ils n’ont aucun contact avec la réalité — ils observent ce que font les Anglais en Angleterre et ils essaient de l’appliquer ici, même si cela ne convient pas du tout à ce pays. Ils reprennent toutes sortes de clichés et de slogans accrocheurs et les adoptent en paroles, mais pas en pratique. Ils sont trop pleins d’activité mentale — ils ont dans le cerveau toutes sortes d’idées et de formes, qui ont très peu de valeur pratique.

Pourquoi est-ce comme cela ?

       Tout cela est dû à la doctrine illusionniste [Mâyâvâda]. Les Indiens sont devenus trop subtils mentalement et tous nos hommes politiques appartiennent à cette catégorie. Et puis il y a aussi le système éducationnel qui est grandement responsable de cet état de choses.

En Angleterre, le système est-il différent de celui qui a été introduit en Inde ?

       Oui, [en Inde] ils ne veulent que des employés de bureau, et l’éducation n’a pas d’autre but.

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8 août 1926

       Les Grecs étaient plus éclairés que les chrétiens qui les ont convertis ; en ce temps-là, en Grèce, il y avait le gnosticisme, et ils élaboraient l’agnosticisme, et ainsi de suite. Les chrétiens ont apporté plutôt les ténèbres que la lumière.

       Cela a toujours été le cas avec les religions agressives — leur tendance est de vouloir conquérir toute la terre. D’un autre côté, l’hindouisme est passif et c’est là que se situe le danger pour lui...

(Un disciple :) Il y a une différence très nette entre les militants nationalistes de l’époque du Swadéshi [au début du siècle] et ceux de maintenant. Les premiers tiraient leur inspiration de la Guîtâ ; ceux d’aujourd’hui ont abandonné la Guîtâ, ils se moquent de la spiritualité et tirent leur inspiration des bolchevistes ou de mouvements européens similaires.

       C’est la raison pour laquelle ils ont dégénéré et ne peuvent rien accomplir. Ils ne font que reprendre les formes adoptées lors du mouvement précédent, sans réaliser que les circonstances ont changé et que les besoins du moment sont nouveaux.

La plupart de nos militants et de nos leaders d’aujourd’hui n’ont aucune vie spirituelle.

       Je ne peux pas me prononcer sur des individus. Mais l’élément central de l’hindouisme est la spiritualité, et il ne peut y avoir aucun mouvement important sans spiritualité derrière.

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Début août 1926

(Un disciple :) Si ce travail pour faire descendre la Vérité ne réussit pas en Inde, pensez-vous que ce pays aura laissé passer sa chance à tout jamais ?

       L’Inde a les plus grandes chances à cause de son passé et à cause de l’accumulation de la force spirituelle ici...
       Mais si l’Inde reste indifférente, si elle s’obstine à garder de vieilles formes usées jusqu’à la corde et refuse d’avancer ou d’écouter l’appel de son âme, alors il se peut que la Vérité se retire et essaie quelque part ailleurs. La Vérité n’est pas confinée à l’Inde, elle n’est pas la propriété de ce pays. Mais si elle échoue en Inde, il y a très peu de chances qu’elle réussisse ailleurs. Il est possible qu’elle fasse, ailleurs, une tentative infructueuse ou qui ne réussisse que partiellement, comme le fit le christianisme, et puis qu’elle se retire.

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21 août 1926

     Je trouve toujours difficile d’agir [intérieurement] sur la politique indienne. La difficulté, c’est que les réceptacles ne tiennent pas le Pouvoir, ils sont trop faibles. Si toute la force déversée sur l’Inde l’était sur une nation européenne, vous verriez celle-ci débordante d’activités créatrices de toutes sortes. Mais ici, en Inde, c’est comme si vous envoyiez du courant électrique dans un homme endormi : il se redresse brusquement, se met à agiter frénétiquement les bras et les jambes dans tous les sens, et puis il retombe par terre ; il n’est pas complètement réveillé.

     (Un disciple :) À quoi est-ce dû ?

     À un tamas [inertie] énorme. Est-ce que vous ne le sentez pas de tous côtés, ce tamas ? C’est ce qui fait échouer tous les efforts.

     D’où cela provient-il ?

     Il y a plusieurs raisons à cela. Elles étaient — je veux parler des forces de désintégration et d’inertie — déjà en train de s’établir avant l’arrivée des Anglais. Et après leur venue, tout le tamas s’est installé comme un bloc solide. Il faut qu’il y ait un certain éveil avant qu’on puisse faire quelque chose de substantiel. Autrement l’Inde a de très bons éléments ; nous avons eu Tilak, Das, Vivékananda — aucun d’entre eux n’était un homme ordinaire —, et pourtant on voit bien le tamas qui est là.

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29 août 1926

(Sri Aurobindo réfute un article qui critique la limitation des naissances.)

     Les scientifiques et les médecins ont trouvé des méthodes grâce auxquelles le contrôle des naissances peut être effectué sans inconvénient pour la santé. L’objectif est double : d’abord, éviter qu’il y ait trop de naissances ; et ensuite, garder la femme en bonne santé de façon à ce que les quelques enfants auxquels elle donne naissance soient bien portants.
     Bien sûr, le contrôle intérieur est préférable. Mais peut-on attendre cela de l’homme ?...

     (Un disciple :) Gandhi a cité tous les docteurs qui s’opposent à cette méthode.

     Mais il n’a pas cité ceux qui la défendent.

     Une des objections est que cela augmentera la licence.

     Cela, c’est encore l’idée moraliste. Il y a les deux extrêmes : d’un côté, le contrôle intérieur, de l’autre, la libre satisfaction des désirs ; le système du contrôle des naissances se situe entre les deux.

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6 septembre 1926

     Toute l’énergie que j’ai, je la dois au yoga. J’avais très peu de capacités auparavant. Même l’énergie que j’ai déversée dans la politique m’est venue du yoga.

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Notes :

[1] Dans le corps du texte les numéros des références sont préfixées par la lettre R, la numérotation restant identique à celle du livre. Les numéros sans préfixe désignent les notes.

[2] Satyâgraha : littéralement : « insistance sur la vérité », expression utilisée surtout pour désigner la résistance passive telle que Gandhi la concevait.

[3] Mustapha Kemal, dont les forces nationalistes déposèrent le Sultan en novembre 1922 et qui proclama la République turque un an après, abolit finalement la charge de Calife au début de mars 1924. Le mouvement du Khilafat en Inde s’éteignit rapidement de lui-même, non sans avoir toutefois réussi à renforcer chez les musulmans indiens le sentiment d’appartenir à une entité séparée.

[4] Malheureusement cette tendance se renversa et le bahaïsme fut proscrit dans de nombreux pays musulmans ; en Iran, encore aujourd’hui, les bahaïs font l’objet de persécutions sévères, et la ligne officielle est de « bloquer le progrès et le développement bahaï ».

[5] Swami Dayananda Saraswati (1824-1883), fondateur de l’Arya-samaj, qui prônait pour l’hindouisme un retour à ses vraies racines védiques, le Véda étant selon lui la source de toute connaissance.

[6] Le rouet (charkha) et tissu de coton (khaddar) que préconisa Gandhi pour le boycott des marchandises anglaises.

[7] Notons que le village a été et reste à la base de la société indienne. Mais celui-ci étant négligé en dépit de l’importance capitale de l’agriculture, le fossé entre Inde rurale et Inde urbaine n’a cessé de grandir.

[8] Sri Aurobindo appelle supramental le monde de la Conscience de Vérité totale qui sera l’état de conscience normal lors de la prochaine étape évolutive, de la même façon que le mental est la conscience normale de notre étape humaine.

[9] Voir note 3. Dès le départ, Gandhi tint à préciser que la question du Khilafat était, à ses yeux, plus importante et plus urgente que celle de l’indépendance. Il écrivit : « Pour les musulmans, le Swaraj signifie, comme il se doit, que l’Inde est capable de s’occuper de l’affaire du Khilafat de manière efficace… Il est impossible de ne pas s’associer à cette attitude… Ce serait bien volontiers que je demanderais la remise à plus tard du mouvement du Swaraj [indépendance] si, ce faisant, nous pouvions promouvoir la cause du Khilafat. »

[10] Allusion à de graves émeutes qui avaient eu lieu à Calcutta le mois précédent.

[11] Jaïnisme : religion appartenant à la grande famille des religions hindoues, bien que n’acceptant pas le Véda comme source de connaissance. Le jaïnisme est comme le bouddhisme une religion sans dieu. L’insistance sur la non-violence ou ahimsâ y est extrême.

[12] Chandragoupta : le fondateur de la dynastie des Mauryas, qui commença à régner à peu près à l’époque de la mort d’Alexandre le Grand. À son apogée, cet empire couvrait toute l’Inde, sauf la pointe sud de la péninsule, et s’étendait jusqu’en Afghanistan et en Perse. Le petit-fils de Chandragoupta fut le célèbre Ashoka. L’empire des Mauryas devait se défaire environ 50 ans après la mort d’Ashoka, qui eut lieu en 232 av. J.-C.

[13] Panchayat : conseil de village. Dans l’Inde ancienne, les panchayats constituaient la base gouvernementale au niveau du peuple.

[14] Gingee : ancienne citadelle, dont les ruines se trouvent environ à 70 km de Pondichéry, et site de nombreuses batailles.

 

 

Références :

La plupart des extraits des conversations de Sri Aurobindo présentés dans cette section sont tirés du livre Evening Talks, de A.B. Purani. Les autres proviennent de conversations transcrites par Anilbaran (publiées dans Sri Aurobindo Circle), et de notes inédites de Pavitra.

 


 

     
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