IV

1929 – 1938

Lettres

 

(À la fin de l’année 1926, Sri Aurobindo se retire complètement, laissant à Mère la responsabilité matérielle des disciples et de l’Ashram qui grandissait. Outre les trois, et, plus tard, les quatre « darshans » annuels, lorsque Sri Aurobindo et Mère posent leur regard un bref instant sur chacun des disciples, Sri Aurobindo reste extérieurement en contact avec eux au travers de lettres — des milliers de lettres dans lesquelles, infatigablement, il répond à leurs questions, s’occupe de leurs difficultés, dissout leurs révoltes.
     Cette partie est constituée principalement d’extraits de la correspondance de Sri Aurobindo.)



Sans date

     L’homme est un être de transition ; il n’est pas le stade ultime...
     Le passage de l’homme au surhomme est la prochaine réalisation dans l’évolution de la terre. Elle est inévitable, car c’est à la fois l’intention de l’Esprit caché et la logique du processus de la Nature...
     La surhumanité n’est pas l’homme grimpé à son zénith naturel ; ce n’est pas un degré supérieur de la grandeur humaine, de la connaissance humaine, du pouvoir, de l’intelligence, de la volonté, du caractère, de la force dynamique et du génie humains, ni même de la sainteté, de la pureté, de la perfection et de l’amour humains. Le supramental est au-delà de l’homme mental et de ses limites ; c’est une conscience plus grande que la conscience la plus haute propre à la nature humaine.
     L’homme en lui-même n’est guère plus qu’un rien ambitieux. C’est une petitesse qui tend vers une ampleur et une grandeur qui le dépassent, un nain amoureux des hauteurs. Son mental est un obscur rayon dans les splendeurs du Mental universel. Sa vie n’est qu’un moment de lutte, d’exultation, de souffrance, secoué de passions avides et assailli de chagrin ou consumé de désir aveugle et muet, un moment insignifiant de la Vie universelle. Son corps est un grain de poussière besognant et périssable dans l’univers matériel. Ce ne peut être l’aboutissement de la mystérieuse poussée ascendante de la Nature. Il y a quelque chose au-delà, quelque chose que l’humanité deviendra. [1] / [R85]

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     Le monde n’est ni une création de Mâyâ [illusion], ni un jeu, lîlâ, du Divin, ni encore un cycle de naissances dans l’ignorance, auquel il nous faut échapper ; c’est un champ de manifestation où a lieu une évolution progressive de l’âme et de la nature dans la Matière, et, à partir de la Matière, à travers la Vie et le Mental, vers ce qui est au-delà du Mental, jusqu’à ce qu’elles atteignent la révélation complète du Sachchidânanda [2] dans la vie. C’est cela qui est la base du yoga [de Sri Aurobindo] et c’est ce qui donne un sens nouveau à la vie. [R86]

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23 octobre 1929

(Extrait d’une lettre écrite à un disciple musulman qui s’était mis à avoir des revendications violentes, qu’il tentait de justifier en invoquant des motifs « religieux ».)

     Vous dites que vous ne demandez que la Vérité et pourtant vous parlez comme un fanatique étroit et ignorant qui refuse de croire à autre chose que la religion dans laquelle il est né. Tout fanatisme est une fausseté, parce qu’il contredit la nature même de Dieu et de la Vérité. On ne peut enfermer la Vérité dans un seul livre, Bible, Véda ou Coran, ni dans une seule religion. L’Être Divin est éternel et universel et infini ; il ne peut être la seule propriété des musulmans ni des seules religions sémitiques — celles qui se trouvent descendre de la lignée biblique et avoir pour fondateurs des prophètes juifs ou arabes. Les hindous, les confucianistes, les taoïstes et tous les autres ont tout autant le droit d’entrer en relation avec Dieu et de trouver la Vérité à leur manière. Toutes les religions contiennent une part de vérité mais aucune ne détient la vérité totale ; toutes sont des créations du temps et finissent par décliner et périr. Mahomet lui-même n’a jamais prétendu que le Coran fût le dernier message de Dieu et qu’il n’y en aurait plus d’autre. Dieu et la Vérité survivent aux religions et se manifestent à nouveau de la manière et avec la forme que choisit la Sagesse Divine. Vous ne pouvez pas enfermer Dieu dans les limites de votre cerveau borné, ni dicter à la Puissance Divine et à la Conscience Divine où, comment et à travers qui elles devront se manifester ; vous ne pouvez dresser vos barrières de nain contre la Toute-Puissance divine. Ce sont, une fois encore, de simples vérités, que l’on est en train de reconnaître partout dans le monde ; seuls les esprits enfantins ou ceux qui végètent dans les formules du passé refusent de les admettre.
     Vous avez insisté pour que je vous écrive et vous avez demandé la Vérité, et j’ai répondu. Mais si vous voulez être musulman, personne ne vous en empêche. Si la Vérité que j’apporte est trop grande pour que vous la compreniez ou la supportiez, vous êtes libre d’aller vivre dans une demi-vérité ou dans votre propre ignorance. Je ne suis pas là pour convertir qui que ce soit ; je ne prêche pas au monde pour qu’il vienne à moi, et je n’appelle personne. Je suis là pour établir la vie divine et la conscience divine chez ceux — et ceux-là seuls — qui, d’eux-mêmes, sentent l’appel pour venir à moi et restent fidèles à cet appel. [R87]

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14 janvier 1932

     Les traditions du passé sont très grandes à leur place, dans le passé, mais je ne vois pas pourquoi on devrait se borner à les répéter sans aller plus loin. Dans le développement spirituel de la Conscience sur la terre, un grand passé devrait être suivi d’un avenir encore plus grand.
     ...
     C’est la terre qui m’intéresse, non les mondes au-delà pour eux-mêmes ; c’est une réalisation terrestre que je cherche et non une fuite vers des sommets éloignés. [R88]

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31 juillet 1932

(Tiré d’une lettre inédite.)

     Quant à Gandhi, pourquoi allez-vous imaginer que j’ai une si grande tendresse pour la foi du Mahatma ? Je n’appelle pas cela de la foi mais une croyance mentale rigide, et ce qu’il appelle force d’âme n’est qu’une forte volonté vitale qui a pris une allure religieuse. Cela, bien sûr, peut être une force d’action considérable ; malheureusement, Gandhi gâche tout par son ambition d’être un homme de raison, alors qu’en fait il n’a pas en lui la moindre raison, n’a jamais été raisonnable à aucun moment dans sa vie et, j’imagine, ne le sera jamais. Ce qu’il a, en lieu et place de raison, c’est un genre remarquable de logique involontairement sophistique. Et le résultat de cette raison, de cette logique étonnamment précise dans son manque de fiabilité, c’est que personne n’est vraiment sûr, et lui non plus, je pense, même de son action suivante. [3] Il n’a pas seulement deux opinions mais trois ou quatre, et tout dépend de celle qui se trouvera prédominer à un moment donné et de la façon dont elle se combinera avec les autres. Il n’y aurait pas de mal à cela, au contraire, tout cela pourrait être un avantage s’il y avait une Lumière centrale quelque part qui choisissait pour lui et formait la décision en fonction des besoins de l’action. Lui, pense qu’il y en a une et l’appelle Dieu — mais il m’a toujours paru que c’est son propre mental qui décide et qui, le plus souvent, décide mal. De toutes façons, je n’arrive pas à imaginer Lénine ou Mustapha Kemal ne sachant pas ce qu’ils pensent et agissant de cette manière — même leurs retraites stratégiques étaient des étapes en vue d’une fin clairement conçue et clairement exécutée. Quoi qu’il en soit, chez Gandhi, tout est action du mental et force vitale. Pourquoi devrait-on le citer comme un exemple de la défaite du Divin ou de la défaite d’un Pouvoir spirituel ? [4] Je reconnais tout à fait qu’il y a eu, derrière Gandhi, quelque chose de plus grand que lui, et vous pouvez appeler cela le Divin ou une Force Cosmique qui s’est servie de lui, mais dans ce cas, ce quelque chose se trouve derrière chacun de ceux qui sont utilisés comme des instruments à des fins mondiales — derrière Kemal et Lénine aussi ; cela ne se rapporte donc pas à la question.

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30 août 1932

     La Mère et moi-même ne nous fondons pas sur la foi seule, mais sur un vaste terrain de connaissances que nous avons développées et mises à l’épreuve toute notre vie. Je pense que je puis dire que j’ai expérimenté jour et nuit pendant des années et des années, plus scrupuleusement qu’un savant ne vérifie sa théorie ou sa méthode sur le plan physique. C’est pourquoi l’aspect que présente le monde autour de moi ne m’alarme pas, et la furie des forces adverses, dont la rage augmente au fur à mesure que la Lumière se rapproche du champ de la terre et de la Matière, même si elle parvient souvent à ses fins, ne me déconcerte pas. [R89]

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Mai 1933

     Mais dans quelle confusion éperdue — aussi bien dans la pensée que dans le domaine de la vie pratique — s’est mis l’intellect de l’homme aujourd’hui ! Un bébé qui pleure la nuit quand il n’est pas occupé à frapper d’autres bébés au ventre pour faire venir l’« âge d’or ». (Je veux parler de bébés comme Hitler, Mussolini et compagnie.) [R90]

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10 août 1933

(Un disciple :) Je suis déconcerté par ce qui se passe dans le monde. La misère règne partout, les gens n’ont plus foi en rien, et même les intellectuels comme Tagore, Russell et Rolland appellent de leurs vœux la fin de cet âge...

     Même si tout était dévasté, je regarderais au-delà de la dévastation vers la création nouvelle. Quant à ce qui se passe dans le monde, cela ne me perturbe pas, car j’ai toujours su que les choses se passeraient de cette façon ; et en ce qui concerne les espoirs des idéalistes intellectuels, je ne les ai pas partagés, donc je ne suis pas déçu. [R91]

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14 janvier 1934

     Le but du yoga que je pratique est de manifester, d’atteindre ou d’incarner sur terre une conscience supérieure, et non pas de s’échapper de cette terre vers un monde au-dessus ou dans quelque Absolu suprême. Les anciens yogas (pas exactement tous) penchaient de l’autre côté — mais c’était, je crois, parce qu’ils trouvaient la terre, telle qu’elle est, un endroit assez impossible pour un être spirituel, et la résistance au changement trop obstinée pour qu’on puisse la supporter... Mais la proposition fondamentale sur cette question fut énoncée de façon très catégorique dans les Oupanishads, qui allèrent jusqu’à affirmer que la terre est le fondement, [5] que tous les mondes sont sur la terre, et que d’imaginer une différence marquée et irréconciliable entre les deux est de l’ignorance : c’est ici, et non ailleurs, et non en fuyant vers quelque autre monde, que doit avoir lieu la réalisation divine. [R92]

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24 mars 1934

     Tagore, évidemment, appartenait à un âge qui avait foi en ses idées et dont les négations même étaient des affirmations créatrices... Maintenant tout cet idéalisme a été mis en pièces par le formidable événement adverse, et chacun est occupé à dénoncer ses faiblesses mais personne ne sait quoi mettre à la place. Un mélange de scepticisme et de slogans, « Heil Hitler » et le salut fasciste, le Plan quinquennal et le martelage de tous en une seule masse amorphe, d’un côté un reniement désabusé de tous les idéaux, et de l’autre, un plongeon aveugle dans le marécage, — « fermons tous les yeux et allons-y ! » — en espérant y trouver quelque point d’appui solide — rien de tout cela ne nous mènera bien loin. Et qu’y a-t-il d’autre ? Tant qu’on ne découvre pas de nouvelles valeurs spirituelles, aucune grande création durable n’est possible. [R93]

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Sans date (1934)

     Quant à la question hindou-musulmane, je ne vois pas en vertu de quoi on devrait jeter au panier la grandeur du passé de l’Inde ou sa spiritualité pour se concilier les musulmans, qu’une telle politique ne concilierait nullement. Ce qui a provoqué la rupture entre les hindous et les musulmans, ce n’est pas le Swadéshi ; c’est le fait que le Congrès ait accepté le principe de division religieuse (c’est là où Tilak s’est grossièrement fourvoyé), et, ensuite, que le mouvement du Khilafat ait tenté, sur des bases fausses, de se concilier les musulmans et de les faire participer. Le principe de séparation religieuse, une fois reconnu à Lucknow, a fait d’eux, à titre définitif, une entité politique séparée en Inde, ce qui n’aurait jamais dû arriver ; l’affaire du Khilafat a fait de cette entité politique séparée un pouvoir politique, à la fois séparé et organisé. [R94] / [6]

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2 octobre 1934

     Je me soucie comme d’une guigne d’avoir mon nom gravé dans vos fichus endroits. Je n’ai jamais cherché la célébrité, même dans la vie politique ; je préférais rester dans les coulisses, pousser les gens sans qu’ils le sachent et que le travail soit fait. C’est ce maudit gouvernement britannique qui a tout gâté en me poursuivant en justice, me forçant à devenir un « leader » connu du public. Et encore une fois, je ne crois pas en la publicité, sauf pour les livres, ni en la propagande, sauf pour la politique et les produits pharmaceutiques. Mais pour le travail sérieux, c’est un poison. Cela signifie un coup de publicité ou la célébrité ; or, les célébrités ou les coups publicitaires épuisent ce qu’ils portent sur la crête de leur vague et l’abandonnent, sans vie, brisé sur les rivages de nulle part. Ou cela veut dire un « mouvement ». Un mouvement, dans le cas d’un travail comme le mien, signifie la fondation d’une école ou d’une secte, ou quelque autre damné non-sens. Cela veut dire des centaines ou des milliers de gens inutiles qui viennent se mettre de la partie et corrompre le travail ou le réduire à une farce pompeuse d’où la Vérité qui commençait à descendre se retire dans le secret et le silence. C’est ce qui est arrivé aux « religions » et c’est la raison de leur faillite. Si je tolère quelques écrits à mon propos, c’est seulement pour qu’il y ait un contrepoids dans ce chaos amorphe qu’est le mental du public, afin de contrebalancer l’hostilité que ne manque jamais de susciter, dans ce monde d’ignorance, la présence d’une nouvelle Vérité dynamique. Mais son utilité s’arrête là, et trop de publicité irait à l’encontre du but. Je suis parfaitement « rationnel », je vous assure, dans mes méthodes, et ce n’est pas une aversion personnelle pour la publicité qui me fait agir. Si la publicité est au service de la Vérité, et dans la mesure où elle l’est, je suis tout à fait prêt à la tolérer ; mais je ne trouve pas la publicité en elle-même désirable. [R95]

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Sans date

     Ce n’est pas par ces moyens [humanisme moderne, humanitarisme, idéalisme, etc.] que l’humanité peut arriver à ce changement radical dans ses façons de vivre, qui pourtant devient impératif, mais seulement en allant prendre appui sur ce roc de Réalité, derrière — cela ne se fera pas avec de simples idées et de simples formations mentales, mais par un changement de conscience, une conversion intérieure ou spirituelle. Toutefois, ceci est une vérité qu’il serait difficile de faire entendre au milieu du vacarme actuel, vacarme de revendications de toutes sortes qui s’élèvent de tous côtés, de confusion et de catastrophe.
     ...
     La science est passée à côté de quelque chose d’essentiel ; elle a vu et examiné ce qui s’est produit et, d’une certaine manière, comment cela s’est produit mais elle a refusé de voir ce qui a rendu possible cet impossible, ce quelque chose qu’il est là pour exprimer. Les choses n’ont pas de signification fondamentale si vous passez à côté de la Réalité divine ; en effet, vous restez en surface, englués dans l’énorme revêtement des apparences maniables et utilisables. C’est la magie du Magicien que vous tentez d’analyser, mais c’est seulement lorsque vous entrez dans la conscience du Magicien lui-même que vous pouvez commencer à faire l’expérience de la vraie origine, de la vraie signification et des vrais cercles de la Lîlâ.
     ...
     Un autre danger peut alors surgir [une fois que le matérialisme aura reculé], non pas celui d’une répudiation définitive de la Vérité, mais la répétition, sous des formes neuves ou anciennes, d’une erreur du passé : d’un côté, la résurgence du zèle religieux dans tout ce qu’il a d’aveugle, de fanatique, d’obscurantiste et de sectaire, et de l’autre, une chute dans les fondrières et les bourbiers de l’occultisme vital et du pseudo-spirituel — erreurs qui ont fait toute la vraie force de l’attaque matérialiste contre le passé et ses credo. Mais ce sont là des fantasmes que nous rencontrons toujours sur la frontière ou dans la région séparant l’obscurité matérielle de la splendeur parfaite. En dépit de tout, la victoire de la Lumière suprême, même dans la conscience terrestre obscurcie, reste la seule certitude ultime. [R96]

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     Je trouve difficile de prendre ces psychanalystes au sérieux lorsqu’ils tentent de scruter l’expérience spirituelle à la lueur vacillante de leur lampe de poche — encore qu’on le devrait peut-être, car la demi-connaissance est chose puissante et elle peut être un grand obstacle à l’émergence de la vraie Vérité. Cette nouvelle psychologie me fait l’effet d’enfants qui apprennent quelque alphabet sommaire et pas très adéquat, exultant de pouvoir ânonner le b-a-ba de leur subconscient et du mystérieux surmoi souterrain, et s’imaginant que leur premier manuel d’obscurs rudiments (c-h-a-t = chat, a-r-b-r-e = arbre) est le cœur même de la vraie connaissance. Ils regardent de bas en haut et expliquent les lumières supérieures par les obscurités inférieures ; mais le fondement des choses est en haut et non en bas, upari budhna éshâm [Rig-Véda, 1.24.7]. C’est le supraconscient et non le subconscient qui est le vrai fondement des choses. Ce n’est pas en analysant les secrets de la boue où il pousse qu’on explique le lotus ; son secret se trouve dans l’archétype céleste du lotus qui fleurit à jamais dans la Lumière d’en haut. De plus, le domaine que ces psychologues se sont choisi est maigre, obscur et limité ; il faut connaître le tout avant de pouvoir connaître la partie, et ce qui est tout en haut avant de comprendre vraiment ce qui est tout en bas. Telle est la promesse d’une psychologie plus large qui attend son heure, et devant laquelle ces pauvres tâtonnements s’évanouiront comme rien. [R97]

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     Un gaspillage absurde, un gâchis inconsidéré des objets matériels en un rien de temps, désordre et laisser-aller, une mauvaise utilisation des services et du matériel due, soit à l’avidité du vital, soit à une inertie tamasique, toutes ces choses sont fatales pour la prospérité et tendent à faire fuir ou à décourager le Pouvoir de Richesse. Elles sévissent depuis longtemps dans la société, et si cela continue, une augmentation de nos moyens pourrait bien se traduire par une augmentation proportionnelle du gaspillage et du désordre, ce qui annulerait l’avantage matériel. Aucun développement sain ne pourra avoir lieu si l’on ne remédie pas à cela.
     L’ascétisme pour l’ascétisme n’est pas l’idéal de ce yoga ; mais la maîtrise de soi dans le vital et un ordre exact sur le plan matériel en sont une part très importante — et pour notre propos, une discipline ascétique est même préférable à une absence de vraie maîtrise et au laisser-aller. La maîtrise du plan matériel ne veut pas dire posséder en abondance et jeter les choses par la fenêtre ou les abîmer en moins de temps qu’elles n’en prennent pour vous arriver dans les mains. La maîtrise implique une utilisation juste et soigneuse des choses, elle implique également la maîtrise de soi dans la façon dont on s’en sert. [R98]

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     Il y a une conscience dans les choses, une vie, qui n’est pas la vie et la conscience humaines et animales que nous connaissons, mais qui est néanmoins secrète et réelle. C’est pourquoi nous devons respecter les choses matérielles et les utiliser correctement, et non en faire mauvais usage, les gaspiller, les maltraiter ou les manier avec une brutalité négligente. Ce sentiment que tout est conscience, tout est vivant, nous commençons à l’avoir quand notre propre conscience physique — et pas seulement le mental — s’éveille de son obscurité et devient conscient de l’Un en toute chose, du Divin partout. [R99]

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25 décembre 1934

     Quant à savoir si le Divin veut sérieusement que quelque chose se passe, je crois que c’est Son intention. Je sais de certitude absolue que le supramental est une vérité et que son avènement est inévitable de par la nature même des choses. La question est de savoir quand et comment. Cela aussi est décidé et prédestiné quelque part là-haut ; mais c’est en train de se jouer ici dans la bataille, au milieu du choc plutôt sinistre des forces en conflit. Car dans le monde terrestre, le résultat prédéterminé est caché, et ce que nous voyons n’est qu’un tourbillon de possibilités et de forces qui tentent d’accomplir quelque chose, tandis que la destinée de l’ensemble est dissimulée au regard de l’homme. Il est toutefois certain que nombre d’âmes ont été envoyées ici afin de veiller à ce que cela soit maintenant. Voilà la situation. Ma foi et ma volonté sont pour le maintenant. [R100]

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25 janvier 1935

     Je sais que les Russes expliquent les récentes tendances au mysticisme et à la spiritualité comme un phénomène de la société capitaliste en décadence. Mais interpréter tous les phénomènes de l’histoire humaine par des causes économiques, conscientes ou inconscientes, fait partie de l’évangile bolchevique né des sophismes de Karl Marx. La nature humaine n’est pas si simple que cela et elle a plus d’une corde ; elle a de nombreuses lignes et chaque ligne crée un besoin dans notre vie. La ligne spirituelle ou mystique est l’une de ces lignes et elle tente de se satisfaire de diverses manières : par des superstitions de toutes sortes, par une religiosité ignorante, par le spiritisme, le démonisme, et que sais-je ; dans les parties plus éclairées de l’être humain, par des philosophies spirituelles, par un occultisme supérieur, etc. ; à son sommet, par l’union avec le Tout, l’Éternel ou le Divin... L’insatisfaction des idéaux du passé ou du présent avec toutes leurs solutions mentales, vitales ou matérielles du problème de la vie, s’est accrue chez les esprits plus profonds, ne laissant plus que le chemin spirituel. Il est vrai que la pensée européenne a peu de lumières sur ces questions et qu’elle joue avec les feux follets du vital tels que le spiritisme ou la théosophie, à moins qu’elle ne retombe dans la vieille religiosité, mais les esprits plus profonds dont je parle, dépassent cela ou passent à travers cela, en quête d’une Lumière plus grande. [R101]

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10 février 1935

     Ce n’est pas dans un but de grandeur personnelle que je cherche à faire descendre le Supramental. Grandeur ou petitesse au sens humain m’importent peu. Je cherche à faire entrer un principe de Vérité intérieure, de Lumière, d’Harmonie, de Paix intérieures, dans la conscience de la terre. Je le vois au-dessus et je sais ce qu’il est — je le sens qui, d’en haut, ne cesse de répandre sa lumière sur ma conscience ; et ce que je cherche à rendre possible, c’est qu’il se saisisse de l’être entier et le pénètre du pouvoir qui est le sien, au lieu que la nature de l’homme continue moitié dans la lumière, moitié dans les ténèbres. Je crois que la descente de cette Vérité, ouvrant la voie à un développement de la conscience divine ici-bas, est le sens ultime de l’évolution terrestre. [R102]

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8 août 1935

     Du point de vue spirituel, des phénomènes aussi temporaires que la tendance des hindous cultivés à se tourner vers le matérialisme, sont de peu d’importance. Il y a toujours eu des périodes où l’esprit des nations, des continents ou des cultures se tournait vers le matérialisme et se détournait de toute croyance spirituelle... Ces vagues correspondent à une certaine nécessité du développement humain, celle de détruire l’esclavage des formes anciennes et laisser le champ libre à la vérité nouvelle et aux nouvelles formes de vérité et d’action, aussi bien dans la vie que pour ce qui est derrière la vie. [R103]

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18 août 1935

     Je regarde l’histoire spirituelle de l’humanité, et spécialement celle de l’Inde, comme le développement constant d’un dessein divin, et non comme un livre fermé dont il faut éternellement répéter les paroles... Même les Oupanishads et la Guîtâ n’étaient pas un point final, encore que tout s’y trouve peut-être en germe... J’ajoute qu’il est loin de mes intentions de propager une religion quelconque, nouvelle ou ancienne, pour l’avenir de l’humanité. Une voie à ouvrir qui est encore bloquée, et non une religion à fonder, telle est ma conception des choses. [R104]

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Sans date

     La raison humaine est un instrument très commode et très complaisant ; elle fonctionne uniquement à l’intérieur d’un cercle délimité par l’intérêt, la partialité et les préjugés. Les politiciens raisonnent de façon fausse ou insincère et ont le pouvoir d’imposer l’application de leur raisonnement, si bien qu’ils font un gâchis des affaires mondiales ; les intellectuels, eux, raisonnent et démontrent ce que le mental leur démontre, ce qui est loin d’être toujours la vérité car c’est généralement dicté par des préférences intellectuelles et un point de vue mental inné ou inculqué par l’éducation ; mais même quand ils voient la vérité, ils n’ont pas le pouvoir de l’imposer. Ainsi va le monde entre pouvoir aveugle et vision impuissante, accomplissant sa destinée à travers un fouillis mental. [R105]

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     Les guerres et les conquêtes font partie de l’économie de la Nature vitale, cela ne sert à rien de reprocher à tel ou tel peuple de s’y livrer — tous ceux qui en ont le pouvoir et l’occasion le font. La Chine, qui maintenant se plaint, [7] était elle-même un pays impérialiste et colonisateur pendant tous les siècles où le Japon se tenait scrupuleusement à l’intérieur de ses frontières... Si ce n’était pas rentable, je suppose que personne ne le ferait. L’Angleterre s’est enrichie en pillant les richesses de l’Inde. La France dépend pour bien des choses de ses colonies africaines. Le Japon a besoin d’un débouché pour sa surpopulation, et de marchés économiques sûrs à proximité. Chacun est poussé par des forces qui se servent de l’esprit des gouvernants et de celui des peuples pour parvenir à leurs fins — à moins que la nature de l’homme ne change, tous les sermons du monde n’y feront rien. [R106]

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10 septembre 1935

     Il n’y a pas de rapport entre la vérité et la connaissance spirituelles dans lesquelles je vis, et les idéaux et la façon de vivre du Mahatma Gandhi. S’il y en avait un, alors il faudrait que je vive comme lui — car vous n’imaginez pas, j’espère, que ma vérité et ma connaissance n’appartiennent qu’au mental et ne sont pas destinées à se manifester pratiquement dans la vie ! J’ai toujours écrit que mon Yoga avait pour but la manifestation d’un nouveau principe de vie, et que les œuvres sont une part essentielle de ce Yoga. Si cette manifestation était déjà là, il n’y aurait aucune nécessité que je fasse descendre dans la vie ce nouveau principe spirituel. La vie du Mahatma Gandhi exprime les idées qu’il se fait de la vraie vérité et de la vraie connaissance. Ces idées ne sont pas les miennes. [8]
     Le principe de vie que je cherche à établir est spirituel. La moralité relève du mental et du vital de l’homme, elle appartient à un plan de conscience inférieur. C’est pourquoi une vie spirituelle ne peut être établie sur une base morale, elle doit l’être sur une base spirituelle. Cela ne veut pas dire que l’homme spirituel doive être immoral — comme s’il n’y avait d’autre règle de conduite que morale ! La loi d’action de la conscience spirituelle est supérieure et non inférieure à la loi morale — elle se fonde sur l’union avec le Divin, sur le fait de vivre dans la Conscience divine, et son action est basée sur l’obéissance à la Volonté divine. [R107]

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16 septembre 1935

(Un disciple :) Il est plutôt déprimant de voir comme des familles hindoues, au Bengale, sont victimes d’atrocités commises par des musulmans. Avec l’accession à l’indépendance, j’espère que ce genre de choses ne se reproduira plus. Dans vos plans d’avenir, est-il sûr que vous voyiez une Inde libre ?

     C’est tout à fait réglé. Il reste seulement à élaborer la chose. La question, c’est de savoir ce que l’Inde va faire avec son indépendance. Le genre de choses dont vous parlez ? Du bolchevisme ? Un Gounda-Râj ? [9] Les choses ne présagent rien de bon. [R108]

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8 octobre 1935

     S’il est si choquant de dépasser les expériences des voyants ou des sages du passé, alors chaque nouveau voyant, chaque nouveau sage à son tour a fait cette chose choquante — le Bouddha, Shankara, Chaitanya, etc., tous ont commis cette mauvaise action... Vraiment, cette vénération scandalisée du passé est une chose merveilleuse et terrible ! Après tout, le Divin est infini et il est permis de penser que le déroulement de la Vérité soit un processus infini, ou du moins, si cela ne va pas tout à fait jusque-là, qu’il y ait encore place pour de nouvelles découvertes et de nouvelles formulations, peut-être même de nouvelles réalisations ; ce n’est pas une noix qui aurait été cassée et dont le contenu aurait été épuisé une fois pour toutes par le premier voyant ou le premier sage, tandis que les autres doivent religieusement casser la même noix à perpétuité, chacun tremblant de peur à l’idée de faire mentir les voyants et les sages « du passé ». [R109]

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17 octobre 1935

     D’ailleurs, il n’y a rien de noble dans le fanatisme — il n’y a dans ses mobiles aucune noblesse, même s’il peut y avoir à sa place un enthousiasme féroce. Le fanatisme religieux est quelque chose de vulgaire et d’ignorant au point de vue psychologique — et dans son action, il est d’habitude violent, cruel et vil. Autre chose est la ferveur religieuse comme celle du martyr, qui ne sacrifie que lui-même. [R110]

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19 octobre 1935

(B. R. Ambédkar avait appelé les classes hindoues défavorisées à se convertir en masse au bouddhisme. Un disciple demanda à Sri Aurobindo ce qu’il pensait de la déclaration suivante de Gandhi à ce sujet : « Mais une religion, ce n’est pas comme une maison ou un manteau dont vous pouvez changer à volonté. C’est, davantage que votre propre corps, une partie intégrante de vous-mêmes. La religion est ce qui vous relie à votre Créateur, et tandis que le corps périt, comme il le doit, la religion persiste même après. »)

     Si cette déclaration veut dire que la forme d’une religion est quelque chose de permanent et d’inchangeable, alors elle n’est pas acceptable. Mais si la religion, ici, signifie la façon qu’on a de communier avec le Divin, alors il est vrai que c’est quelque chose qui appartient à l’être intérieur et on ne peut pas en changer comme on change de maison ou de manteau, pour quelque avantage personnel, social ou matériel. Si un changement doit se faire, cela ne peut être que pour un motif spirituel intérieur, à cause d’un développement du dedans. Personne ne peut être enchaîné à une forme quelconque de religion, à une croyance ou à un système particuliers, mais si quelqu’un échange celle qu’il a acceptée contre une autre pour des raisons extérieures, cela veut dire qu’il n’a aucune religion en lui et que son ancienne religion comme sa nouvelle ne sont toutes les deux que des formules vides. Au fond, c’est là, je suppose, où cette déclaration veut en venir. Les motifs invoqués pour recommander le changement, auquel le Mahatma objecte ici, ne sont pas une préférence pour une autre approche de la Vérité, ni un désir d’expression spirituelle intérieure ; l’objectif proposé [par B. R. Ambédkar] est un relèvement du statut social et de la considération sociale, et il n’y a là pas plus de motif spirituel que dans une conversion faite à des fins financières ou matrimoniales. Si un homme n’a pas de religion en lui, il peut changer de profession religieuse pour n’importe quelle raison ; s’il en a une, il ne le peut pas ; il ne peut en changer qu’en réponse à un besoin spirituel intérieur. Si un homme a de la dévotion pour le Divin sous l’aspect de Krishna, il peut difficilement dire : « Je vais troquer Krishna contre le Christ afin de devenir respectable socialement. » [R111]

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17 mai 1936

     Il n’y a aucune nécessité à révéler ses plans et ses mouvements à ceux qui n’ont pas à les connaître, qui sont incapables de comprendre, ou dont la mise au courant aurait pour effet qu’ils agiraient en ennemis ou feraient tout rater... Aucune loi morale ou spirituelle ne nous ordonne de nous découvrir aux yeux du monde ou d’ouvrir nos cœurs et nos cerveaux à l’inspection publique. Gandhi a parlé du secret comme d’un péché, mais c’est là une de ses nombreuses extravagances. [R112]

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13 septembre 1936

     Il est certain que la haine et les imprécations ne sont pas l’attitude correcte. Il est vrai aussi que de poser sur toute chose et toute personne un regard calme et clair, d’être détaché et impartial dans ses jugements est une attitude yoguique tout à fait correcte. On peut établir un état de samatâ [équanimité] parfaite dans lequel on voit tout d’un œil égal, amis et ennemis inclus, et l’on n’est pas troublé par les actions des hommes ou par les événements. Reste à savoir si c’est tout ce qui nous est demandé. Si c’est le cas, alors l’attitude générale sera celle d’une indifférence neutre vis-à-vis de tout. Mais la Guîtâ, qui insiste fortement sur une samatâ parfaite et absolue, dit ensuite : « Combats, détruis l’adversaire, conquiers. » S’il ne nous est demandé aucune action générale d’aucune sorte, aucune loyauté envers la Vérité plutôt qu’envers le Mensonge, sauf pour notre propre sâdhanâ, aucune volonté que la Vérité triomphe, alors la samatâ de l’indifférence suffira. Mais il y a un travail à faire ici, une Vérité à établir contre laquelle d’immenses forces sont déployées, des forces invisibles qui savent faire des choses, des personnes et des actions visibles leurs instruments. Si l’on fait partie de ceux qui recherchent cette Vérité, si l’on est un de ses disciples, alors on doit prendre parti pour la Vérité, affronter les forces qui l’attaquent et essaient de l’étouffer. Arjuna voulait ne soutenir aucun des deux camps, il refusait tout acte d’hostilité même contre des agresseurs ; Sri Krishna, qui pourtant insistait tant sur la samatâ, lui reprocha fortement cette attitude et insista avec autant de force pour qu’il combatte l’adversaire. « Aie la samatâ, dit-il, et avec une claire vision de la Vérité, combats. » Par conséquent, prendre parti pour la Vérité et refuser de concéder quoi que ce soit au Mensonge qui l’attaque, être loyal envers et contre tout et s’opposer aux agresseurs et aux ennemis, n’est pas incompatible avec l’équanimité... C’est une bataille spirituelle à l’intérieur comme à l’extérieur ; avec la neutralité, le compromis ou même la passivité, on risque de laisser passer les forces ennemies et de leur permettre d’écraser la Vérité et ses enfants. Si vous regardez les choses sous cet angle, vous verrez que si l’égalité spirituelle intérieure est juste, être activement loyal et prendre parti fermement est tout aussi juste, et les deux attitudes ne peuvent pas être incompatibles. [R113]

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19 septembre 1936

     Je ne vois pas la religion hindoue de la même façon que Jawaharlal [Nehru].
     La religion est toujours imparfaite parce que c’est un mélange de la spiritualité de l’homme et des efforts qu’il fait en tentant de sublimer, de façon ignorante, sa nature inférieure. La religion hindoue m’apparaît comme un temple-cathédrale : à moitié en ruines, noble dans l’ensemble, souvent fantastique dans les détails mais toujours fantastique avec une signification — un temple-cathédrale croulant ou sérieusement décrépit par endroits, mais où un culte est encore rendu à l’Invisible et où ceux qui entrent avec l’esprit juste peuvent en ressentir la présence réelle. La structure sociale extérieure que cette religion édifia pour aider à s’en approcher est autre chose. [R114]

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24 décembre 1936

     Le point de vue adopté par le Mahatma dans ces affaires est chrétien plutôt qu’hindou — pour le chrétien, la mortification, l’humilité, le fait d’accepter une position subalterne pour servir l’humanité ou pour servir le Divin sont des choses hautement spirituelles et le plus noble privilège de l’âme. C’est un point de vue qui n’admet aucune hiérarchie de castes ; le Mahatma accepte les castes mais en prenant comme principe de base que toutes sont égales devant le Divin : un bhangi [balayeur-vidangeur] qui obéit à son dharma vaut un brâhmane qui obéit au sien ; il y a répartition des fonctions mais pas de hiérarchie dans les fonctions. C’est un point de vue, le point de vue hiérarchique en est un autre ; chacun a son approche et sa logique propres, que le mental tient pour valides en totalité mais qui correspondent seulement à une partie de la réalité. Que toutes les occupations soient égales devant le Divin, que tous les hommes aient en eux le même Brahman, est une vérité, mais que le développement ne soit pas égal chez tous en est une autre. L’idée qu’il faut un punya [10] spécial pour naître bhangi est, évidemment, une de ces puissantes exagérations coutumières du Mahatma qui frappent fortement l’esprit de ceux qui l’écoutent. L’idée, derrière cela, c’est que la fonction du bhangi représente un service indispensable à la société, tout autant que celle du brâhmane, mais que, comme elle est désagréable, la choisir volontairement demande un héroïsme moral spécial. Il semble croire que l’âme l’a choisie librement du fait même que c’est un service héroïque et une récompense d’actes vertueux — mais ce n’est guère vraisemblable. Le service rendu par le balayeur-vidangeur est indispensable dans certaines conditions de société ; c’est une de ces nécessités de base sans lesquelles la société ne peut guère exister et sans lesquelles le développement culturel dont la vie du brâhmane fait partie n’aurait pu avoir lieu. Mais il est évident que le développement culturel a, pour le progrès de l’humanité et depuis son état premier statique, plus de valeur que le service des besoins physiques ; et ce développement peut même conduire à un stade où des inventions scientifiques rendent les fonctions du vidangeur moins indispensables, ou même les font disparaître tout à fait. Mais là, je suppose que le Mahatma n’approuverait pas car cela se réaliserait au moyen de machines et ce serait s’écarter de la vie simple. En tous cas, il n’est pas vrai que la vie du bhangi soit supérieure à celle du brâhmane et qu’elle constitue la récompense d’une vertu spéciale. D’un autre côté, la conception traditionnelle selon laquelle un homme est supérieur à d’autres sous prétexte qu’il est brâhmane, n’est ni rationnelle ni justifiable. Un homme spirituel ou cultivé, né paria, est supérieur du point de vue des valeurs divines à un brâhmane dénué de spiritualité et attaché aux biens de ce monde ou à un brâhmane fruste et inculte. La naissance compte, mais ce qui fait la valeur fondamentale se trouve dans l’homme lui-même, dans l’âme derrière et la façon dont elle se manifeste plus ou moins dans sa nature. [R115]

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17 novembre 1938

     Tout cela [11] ne présage rien de bon pour l’avenir, quand l’Inde obtiendra le pourna swaraj [indépendance complète]. Déjà la corruption du Congrès met le Mahatma Gandhi très mal à l’aise. Que sera-ce quand le pourna satyâgraha régnera sur toute l’Inde ? [R116]

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Notes :

[1] Dans le corps du texte les numéros des références sont préfixées par la lettre R, la numérotation restant identique à celle du livre. Les numéros sans préfixe désignent les notes.

[2] Sachchidânanda : le principe divin éternel de l’Existence [sat], de la Conscience [chit], et de la Joie [ânanda]

[3] C’est quelque chose qu’ont observé nombre de ceux qui ont approché Gandhi ; ainsi, Nehru remarquait : « J’ai dit [à Gandhi, en mars 1931], que sa façon de nous réserver des surprises m’effrayait, et qu’il y avait chez lui quelque chose d’inconnu que j’étais absolument incapable de comprendre et qui me remplissait d’appréhension, en dépit de mon étroite association avec lui depuis quatorze ans. Il a reconnu la présence de cet inconnu en lui, et avoué que même lui ne pouvait en répondre ni prévoir à quoi cela pouvait mener. »

[4] Le disciple avait probablement mentionné la deuxième Table Ronde à laquelle Gandhi assista en 1931, à Londres, et qui échoua. Le gouvernement britannique, en réponse, déclencha un règne de terreur, réprimant les manifestants à coups de canne et de fusil, emprisonnant, fouettant et torturant des dizaines de milliers d’Indiens. Puis le gouvernement promulgua alors un nouveau décret dont l’effet fut de renforcer encore la division entre hindous et musulmans, et, au sein des hindous, les divisions entre castes.

[5] « La terre est son point d’appui » (Brihadâranyaka Uupanishad, I.1.1.), « dans la matière il a établi sa ferme fondation » (Moundaka Uupanishad, II.2.8).

[6] Tilak, relâché en 1914 après une déportation en Birmanie qui avait duré six ans, lança en 1916 le mouvement du « Home Rule » et présida quelques mois plus tard à la réintégration des Nationalistes au sein du Congrès, à la session de Lucknow. Au même moment, la Ligue musulmane, elle aussi, se réunit à Lucknow ; elle accepta de collaborer avec le Congrès en échange d’électorats séparés et d’un nombre fixe de sièges réservés aux musulmans dans les Conseils législatifs provinciaux et impériaux (ce fut le « Pacte de Lucknow »).

[7] La Chine était alors en guerre contre le Japon ; ce dernier occupa une grande partie du nord-est de la Chine.

[8] Ce premier paragraphe est publié ici pour la première fois.

[9] Gounda-Râj : royaume des gredins.

[10] Punya : mérite acquis grâce à une bonne action. (Selon la conception populaire, le pounya reçoit sa récompense lors d’une prochaine vie.)

[11] Sri Aurobindo fait allusion à certaines pratiques financières malhonnêtes.

 


Références :

     On trouvera ci-dessous les références des extraits. Là où il aurait été trop fastidieux d’en donner le détail complet, nous nous sommes contentés d’indiquer les sources de façon générale. Les chiffres en caractère gras renvoient aux volumes de la « Centenary Edition » (Ashram Sri Aurobindo, Pondichéry, 1972) et sont suivis du numéro de page. « A & R » renvoie à Archives and Research, revue semestrielle publiée à Pondichéry.
     Le lecteur désireux de mieux connaître l’immense contribution de Sri Aurobindo à l’Inde est invité à lire les ouvrages suivants : Bande Mataram, The Karmayogin, The Secret of the Veda, Essays on the Gita, The Foundations of Indian Culture, On Himself, ainsi que les conversations de Sri Aurobindo avec ses disciples : Evening Talks (transcrites par A. B. Purani) et Talks with Sri Aurobindo (rapportées par Nirodbaran, en 4 volumes).
     Pour une introduction à la vie, la pensée et l’œuvre de Sri Aurobindo, nous recommandons le livre de Satprem, Sri Aurobindo ou l’Aventure de la Conscience (Buchet/Chastel).

[R85] 17.7-8

[R86] On Himself, 26-126

[R87] Ibid., 26.483

[R88] Ibid., 26.122, 124

[R89] On Himself, 26.468-469

[R90] Extrait inédit d’une lettre à Dilip Kumar Roy

[R91] Ibid., 26.165

[R92] Letters on Yoga, 22.178

[R93] Ibid., 22.152

[R94] The Liberator, de Sisirkumar Mitra (Jaico, 1970), p. 199

[R95] On Himself, 26.375-376

[R96] Letters on Yoga, 22.196-198

[R97] Ibid., 24.1608-1609

[R98] Ibid., 23.716

[R99] Ibid., 23.717

[R100] On Himself, 26.167

[R101] Letters on Yoga, 22.208-209

[R102] On Himself, 26.143

[R103] Letters on Yoga, 22.205

[R104] On Himself, 26.125

[R105] Letters on Yoga, 22.153

[R106] Ibid., 22.490

[R107] Ibid., 22.144 (2e paragraphe seulement)

[R108] On Himself, 26.389

[R109] Ibid., 26.135

[R110] Letters on Yoga, 22.490

[R111] Ibid., 22.140

[R112] On Himself, 26.380

[R113] Letters on Yoga, 23.665-666

[R114] Ibid., 22.139

[R115] Ibid., 22.486-487

[R116] Correspondence with Sri Aurobindo de Nirodbaran, 2.1185

 

 

     
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