L'Inde et la Renaissance de la Terre, Sri Aurobindo

 

V

1938–1940

Conversations (2ème série)

 

(Dans la nuit du 23 au 24 novembre 1938, Sri Aurobindo fit une chute alors qu’il marchait en concentration et se cassa la jambe droite. Dans les années qui suivirent, un petit groupe de disciples, pour la plupart des assistants et des médecins, le rencontra chaque jour. Deux d’entre eux notèrent les conversations qui se déroulaient lors de ces rencontres, où l’on parlait à bâtons rompus de la scène politique indienne, de la menace grandissante du nazisme et, plus tard, de la Deuxième Guerre mondiale que Sri Aurobindo suivit de très près.
       Quelques extraits de ces conversations sont présentés ici.)



23 décembre 1938

       À chaque fois que la Lumière a essayé de descendre, elle s’est heurtée à la résistance et à l’opposition. Le Christ fut crucifié... le Bouddha fut renié ; les fils de la Lumière apparaissent, la terre les renie, les rejette, et plus tard ne les accepte en apparence que pour mieux les rejeter sur l’essentiel.

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25 décembre 1938

       Je ne crois pas aux contrôles gouvernementaux parce que je crois en une certaine dose de liberté — liberté de découvrir les choses par soi-même et à sa manière, liberté, même, de se tromper. La Nature nous fait passer par diverses erreurs et fautes ; quand elle a créé l’être humain, avec toutes ses possibilités pour le bien et pour le mal, elle savait très bien ce qu’elle faisait. La liberté d’expérimenter est une grande chose dans l’existence. Sans la liberté de prendre des risques et de faire des fautes, il ne peut y avoir de progrès...
       [Mais] en Europe tout va vers la mécanisation. Les états totalitaires ne croient à aucune variation individuelle, et même les états qui ne sont pas totalitaires sont forcés de suivre cet exemple ; ils le font par souci d’efficacité — mais de quelle efficacité parle-t-on ? C’est l’efficacité de l’État en tant que machine organisée, ce n’est pas celle de l’individu. L’individu, lui, n’a pas de liberté, il ne grandit pas. C’est très bien d’organiser, mais il faut qu’il y ait place pour la liberté et la plasticité.
       ...
       Croyez-vous que l’homme ordinaire d’aujourd’hui soit meilleur qu’un Grec d’il y a 2500 ans ou qu’un Indien de la même époque ? Regardez dans quel état est l’Allemagne aujourd’hui [sous Hitler] — on ne peut pas dire qu’il y ait progrès.
       J’ai été en contact avec les masses indiennes et j’ai trouvé qu’elles valaient mieux que la classe européenne correspondante. Elles sont supérieures aux classes ouvrières en Europe. Ces dernières sont peut-être plus efficaces, mais cela, c’est dû à des raisons extérieures... Le docteur irlandais dans notre prison [à Alipore ] n’arrivait pas à croire que ces jeunes gens si doux et si attachants pouvaient être des révolutionnaires. Même le criminel ordinaire m’a paru être plutôt humain et meilleur que son équivalent européen.
       ...
       C’est curieux comme les choses se gâtent lorsqu’elles obtiennent d’être reconnues. Quand la démocratie ne s’appelait pas encore démocratie, c’était quelque chose de mieux. Dès qu’on met un nom dessus, la vérité de la chose a l’air de disparaître.

(Un disciple :) Le communisme a commencé avec un idéal élevé et il vaut certainement mieux que le fascisme et le nazisme.

       En quoi vaut-il mieux ? Auparavant les gens étaient des esclaves inconscients, maintenant avec le communisme ce sont des esclaves conscients... Ils sont enchaînés à l’État, au dictateur et au parti. Ils ne peuvent même pas choisir leur dictateur. Et quiconque n’est pas de leur avis est supprimé sans pitié. Toute l’affaire — quel qu’en soit le nom — est une imposture. On ne peut pas changer l’humanité au moyen d’un système politique — c’est impossible.

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27 décembre 1938

       L’ancien système indien s’est développé à partir de la vie, il n’excluait rien, ni aucun intérêt. On y trouvait la monarchie, l’aristocratie, la démocratie ; dans le gouvernement, chaque intérêt était représenté. En Europe, par contre, le système occidental s’est développé à partir du mental : c’est la raison qui mène les Européens et ils veulent que tout soit bien fixé d’avance sans laisser la moindre chance à la liberté ou à la variation. Si c’est la démocratie, alors il n’y a que la démocratie — et place pour rien d’autre. Ils ne sont pas capables d’être souples.
       L’Inde est maintenant en train d’imiter l’Occident. Le régime parlementaire ne convient pas à ce pays, mais nous reprenons toujours ce que l’Occident a rejeté.

(Un disciple :) Quel serait, d’après vous, le gouvernement idéal de l’Inde ?

       Mon idée rejoint ce qu’écrivait un jour Tagore. Il pourrait y avoir un râshtrapati [président] au sommet, avec des pouvoirs considérables de façon à assurer une continuité de politique, et une assemblée représentant la nation. Les provinces seraient groupées en une fédération, unie au sommet, qui laisserait aux assemblées locales les coudées franches pour faire des lois en fonction des problèmes locaux.
       ...
       Le Congrès, au stade actuel, qu’est-ce d’autre qu’une organisation fasciste ? Gandhi est le dictateur comme Staline, je ne dirai pas comme Hitler. Ce que dit Gandhi, on l’accepte... On ne donne aucune occasion de s’exprimer aux différences d’opinion, sauf dans le cas des Socialistes à qui on permet d’avoir des avis divergents pourvu qu’ils ne divergent pas trop. Toutes les résolutions qui sont passées doivent s’appliquer obligatoirement à toutes les provinces, que ces résolutions leur conviennent ou pas ; il n’y a place pour aucun avis différent et indépendant. Tout est décidé à l’avance et le peuple n’a la permission que d’en débattre — comme dans le parlement de Staline. Quand nous avons lancé le mouvement [Nationaliste], nous sommes partis de l’idée de rejeter l’oligarchie du Congrès et d’ouvrir l’organisation tout entière aux masses.

Srinivas Iyengar s’est retiré du Congrès à cause de ses désaccords avec Gandhi.

       Celui-ci a fait du charkha [rouet] un article de foi et a exclu du Congrès tous ceux qui ne pouvaient pas filer. Combien, même parmi ses partisans, croient à cet évangile du charkha ? Il est tout à fait déraisonnable de gaspiller de l’énergie de façon si colossale à seule fin de gagner trois sous. 
       On devrait donner aux gens une éducation, une formation technique, et des principes de base d’organisation, non pas dans le domaine politique, mais dans celui des affaires. Seulement Gandhi ne veut pas d’une telle organisation industrielle, il est en faveur d’un retour au vieux système de civilisation, et c’est ainsi qu’il brandit sa formule magique : « Filez, filez, filez. » C.R. Das [1] / [2] et quelques autres arrivaient à faire contrepoids. Tout cela est du fétichisme.

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30 décembre 1938

       Les Japonais ont une merveilleuse maîtrise d’eux-mêmes. Ils ne se mettent pas en colère, ils ne se disputent pas avec vous, mais ils peuvent vous tuer si vous portez atteinte à leur honneur. Ils peuvent être des ennemis acharnés... Les Japonais ont aussi un sens très fort de la chevalerie... Mais tout cela appartient peut-être au passé. Il est grand dommage qu’un peuple qui avait mis en pratique de tels idéaux se mette à les perdre au contact de la civilisation européenne. La vulgarité européenne a fait beaucoup de mal au Japon. Maintenant la plupart des gens ont une attitude mercantile et feraient n’importe quoi pour de l’argent...

(Un disciple :) Est-ce qu’il n’y a rien de bon dans la civilisation européenne ?

       Elle a affaibli le sens moral de l’humanité... Les anciens essayaient de rester fidèles à leurs idéaux et ils faisaient effort pour les placer toujours plus haut, tandis que l’Europe a perdu tous les siens après la [Première] Guerre mondiale. Les gens sont devenus cyniques, égoïstes, etc. ... Je suppose que tout cela est dû au commercialisme.

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6 janvier 1939

       Tous les gouvernements ne sont-ils pas des voleurs ? Certains volent avec l’aide de la législation, d’autres sans.

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8 janvier 1939

(Un disciple :) Gandhi écrit que la non-violence essayée en Allemagne par certains a échoué parce qu’elle n’a pas été assez forte pour générer une chaleur capable de faire fondre le cœur de Hitler.

       J’ai bien peur qu’une sacrée fournaise ne soit nécessaire !... L’ennui avec Gandhi, c’est qu’il n’a eu affaire qu’à des Anglais, et les Anglais veulent avoir la conscience tranquille. De plus, l’Anglais veut satisfaire son amour-propre et il tient à l’estime du monde. Mais si c’était avec les Russes ou les Nazis allemands que Gandhi avait eu à traiter, il y a beau temps qu’ils se seraient débarrassés de lui.

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15 janvier 1939

       Il n’est pas difficile de voir que le processus évolutif est universel et que l’évolution humaine ne peut obéir à un ensemble d’idées philosophiques ou aux règles d’une pratique quelconque. Aucune époque, aucun individu, aucun groupe n’a le monopole de la vérité. C’est la même chose pour la religion — chrétienne, musulmane, etc.
       ...
       Les Grecs avaient le sens de la beauté ; leur vie était belle. La seule chose que l’Europe moderne n’ait pas prise des Grecs, c’est la beauté. On ne peut pas dire de l’Europe moderne qu’elle soit belle — en fait, elle est laide.
       Ce qui est vrai de la Grèce ancienne l’est également de l’Inde ancienne. Celle-ci possédait la beauté, qu’elle a perdue depuis en grande partie. Les Japonais sont la seule race dont on peut dire qu’elle a préservé la beauté dans la vie. Mais maintenant, même eux sont en train de perdre cela rapidement sous l’influence européenne.
       Le recul de l’esprit humain en Europe est stupéfiant... Dans les dernières années du XIXe siècle on croyait que l’esprit humain était parvenu à un certain niveau d’intelligence et qu’une idée neuve devrait d’abord le convaincre avant d’arriver à se faire accepter. Mais il semble qu’on ne peut pas compter sur le bon sens pour tenir le coup quand il est mis à l’épreuve. On voit comme les idées nazies sont acceptées ; prédire cela il y a cinquante ans aurait été impossible. D’autre part, la facilité avec laquelle les intellectuels les meilleurs acceptent la psychanalyse et les idées de Freud est surprenante.
       ...
       Au cours de l’histoire, c’est toujours une petite minorité qui a tenu le flambeau pour sauver l’humanité malgré elle.

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16 janvier 1939

(Un disciple :) Au cours d’une conférence pour la jeunesse, Nana Saheb Sinde de Baroda a insisté sur le besoin d’entraînement militaire pour la défense du pays. Son discours allait à l’encontre de la vogue actuelle de non-violence.

       Il est bon que quelqu’un fasse ainsi entendre sa voix au moment où l’on s’évertue à faire de la non-violence une panacée pour tous les problèmes... Cette résistance non-violente, je n’ai jamais été capable d’en percer le mystère... Changer le cœur de l’adversaire par la résistance passive est quelque chose que je n’arrive pas à saisir.
       ...
       J’ai peur que Gandhi n’ait essayé d’appliquer à la vie ordinaire ce qui est du domaine de la spiritualité. La non-violence ou ahimsâ en tant qu’attitude spirituelle, de même que la pratique de la non-violence, est parfaitement compréhensible et a sa place. On peut ne pas l’accepter en totalité, mais elle a un fondement dans la réalité. On peut la vivre dans la vie spirituelle mais l’appliquer à la vie entière est absurde... C’est un principe qui peut donner des résultats s’il est appliqué sur une grande échelle, spécialement par des masses désarmées comme les Indiens, parce qu’il n’y a plus rien d’autre à faire. Mais même quand cela réussit, cela ne signifie pas que vous avez changé le cœur de l’ennemi, c’est que vous lui avez rendu impossible de gouverner...
       Quel incroyable généralisateur que Gandhi ! La résistance passive, le charkha et le célibat pour tous ! On ne peut pas être membre du Congrès sans filer soi-même !

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18 janvier 1939

       Il y a une solution spirituelle que je propose ; mais elle vise à changer la base entière de la nature humaine. Il ne s’agit pas de soutenir un mouvement, et ce n’est pas non plus une affaire de quelques années : il ne peut y avoir de vraie solution à moins d’établir la spiritualité comme base de la vie.
       Il est clair que le Mental n’a pas été capable de changer radicalement la nature humaine. Vous aurez beau changer indéfiniment les institutions humaines, l’imperfection réussira à saper toutes vos institutions.

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21 janvier 1939

       Elle [Nivédita][3] s’est mise à la politique parce que cela faisait partie du travail de Vivékananda... Lui-même, Vivékananda, avait certaines idées sur l’action politique et il eut des périodes de ferveur révolutionnaire. C’est curieux comme de nombreux Sannyâsins à cette époque pensaient à la liberté de l’Inde. [4]

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24 janvier 1939

(Un disciple :) Il y a tant de difficultés [à trouver la cause de la pauvreté], politiques, économiques, etc.

       Je ne pense pas que ce soit un problème si insoluble que cela. Si vous donnez aux gens une éducation — par éducation, j’entends une réelle éducation, pas le type moderne d’éducation —, alors le problème peut être résolu. En Angleterre ou en France, ils n’ont pas le genre de pauvreté que nous avons en Inde. C’est à cause de leur éducation — ils ne sont pas si impuissants.
       ...
       Les artistes modernes sont en train de mettre fin à l’art. Quelle vulgarité partout !... Quand apparaît cette manie de l’utilité, la beauté va à sa perte. C’est la tendance moderne.

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26 janvier 1939

(Un disciple :) En Inde il y a de moins en moins d’animaux dans les forêts.

       Il faut préserver les forêts ainsi que les animaux sauvages. La Chine a détruit toutes ses forêts et le résultat, c’est qu’il y a des inondations chaque année.
       ...
       Dans le socialisme, vous avez l’État qui intervient à tous les tournants avec ses fonctionnaires qui se remplissent les poches... C’est la bureaucratie de l’État qui dicte la politique, sans tenir aucun compte de ce qui est bon pour la communauté.
       En Inde, il existait une sorte de communisme dans les villages. Tout le village était comme une grande famille et même celui qui était tout en bas de l’échelle sociale avait des droits en tant que membre de la famille. Le laveur de linge, le menuisier, le forgeron, le barbier, tous avaient ce dont ils avaient besoin. C’est le seul communisme qui soit praticable. Chaque communauté de ce genre peut être indépendante et il peut y avoir partout dans le pays de nombreuses unités comme celles-là qui combinent ou coordonnent leurs activités dans un but commun.

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29 janvier 1939

       Vous savez ce qu’a dit [C. R.] Das en parlant de criminels ? — « Dans toute ma carrière d’avocat je n’ai jamais rencontré de criminels comme ceux que j’ai rencontrés en politique. »
       ...
       Il est préférable de ne pas détruire la classe capitaliste comme les socialistes veulent le faire : c’est la source de la richesse nationale. On devrait les encourager à dépenser pour la nation. C’est bien joli de lever des impôts, mais il faut d’abord augmenter la production, démarrer de nouvelles industries et aussi élever le niveau de vie ; si, sans avoir fait cela, on augmente les impôts, le résultat sera une récession.

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2 février 1939

       De nos jours, les gens veulent la démocratie de type moderne — le régime parlementaire. Mais le système parlementaire est voué à l’échec. C’est lui qui a mis l’Europe dans le triste état où elle est actuellement...
       [En Inde] on devrait partir de l’ancien système du Panchayat [conseil] de village et de là, remonter jusqu’au sommet. Le système du Panchayat et les corporations sont plus représentatifs et ils ont un contact vivant avec le peuple ; ce sont des choses qui font partie de ses idées.
       Par contre le système parlementaire avec les assemblées locales — les conseils municipaux — ne peut pas marcher : ces conseils n’ont pas de contact vivant avec le peuple ; les conseillers se contentent de faire des discours électoraux, et pendant trois ou quatre ans, plus personne ne sait ce qu’ils fabriquent ; finalement ils remanient et réarrangent tout, amassant un joli paquet pendant qu’ils sont au pouvoir.

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28 novembre 1939

(Un disciple :) X se lamentait sur le sort des hindous bengalis. Il dit qu’on assiste à une conquête culturelle.

       Comment ? Les hindous deviennent musulmans ?      

Non, il ne s’agit pas d’une conquête religieuse mais d’une conquête culturelle, la culture hindoue étant remplacée par la culture musulmane. Dans les écoles et les collèges, on impose aux étudiants des livres sur la culture musulmane.

       Pourquoi les hindous ne réagissent-ils pas ?

(Un autre disciple :) Au lieu de se lamenter, ils devraient, eux aussi, organiser quelque chose.

       Absolument.

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30 décembre 1939

(Un disciple :) Il y a des gens qui s’opposent à ce que le « Vande Mâtaram » soit le chant national. [5] Et quelques membres du Congrès sont partisans de couper certains passages du chant.

       Autant demander aux hindous de renoncer à leur culture.

Leur argument, c’est que le chant parle de divinités hindoues comme Dourgâ et que c’est offensant pour les musulmans.

       Mais ce n’est pas un chant religieux : c’est un chant national, et la Dourgâ dont il est question est l’Inde vue comme la Mère. Pourquoi les musulmans ne pourraient-ils pas accepter cela ? [6] C’est une image qu’on utilise en poésie. Dans une conception indienne de la nationalité, il est naturel que la perspective hindoue soit présente. Si elle devait ne pas y trouver de place, il ne resterait plus qu’à demander aux hindous de renoncer à leur culture. Les hindous ne s’opposent pas à « Allah-ho-Akbar »...
       Pourquoi l’hindou ne pourrait-il pas adorer son dieu ? Sinon il doit accepter l’islam ou la culture européenne, ou bien devenir athée.
       J’ai dit à C. R. Das [en 1923] que cette question hindou-musulmane devait être réglée avant le départ des Britanniques, autrement il y aurait un danger de guerre civile. Il était d’accord, lui aussi, et voulait la régler.
       Au lieu de faire ce qu’il fallait, le Congrès essaie de flirter avec Jinnah, [7] et Jinnah, lui, pense simplement qu’il n’a qu’à insister obstinément sur ses conditions pour les obtenir. Plus ils essaient, plus Jinnah devient intransigeant.

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3 janvier 1940

(Un disciple :) X, un I.C.S.,[8] a la réputation d’être brillant.

       Alors pourquoi est-il entré à l’I.C.S. pour gâcher ses talents ? Dans ce travail administratif de routine, toutes les qualités brillantes se perdent. Elles n’ont aucune occasion de se développer.

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5 février 1940

(Un disciple :) Le statut de dominion, Subhas Bose [9] l’appelle un compromis ; il veut l’indépendance.

       C’est un compromis en apparence, mais en pratique cela équivaut à l’indépendance ; on obtient tout ce qu’on veut sans lutte inutile. À partir du moment où l’on est libre de rompre quand on le veut la connexion avec les Britanniques, en pratique c’est l’indépendance. [10] L’indépendance, c’est très bien si on est prêt à faire la révolution, mais est-ce que le pays est prêt pour cela ?

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2 avril 1940

       (Souriant) Avez-vous lu le compte-rendu de la Conférence nationale des balayeurs à Lahore, présidée par Sardul Singh ? Ils ont protesté contre le projet d’Inde musulmane de Jinnah et ont dit que, si l’Inde devait être divisée, eux aussi devaient avoir une nation séparée. Je n’avais pas tout à fait tort de dire que les barbiers allaient, eux aussi, faire campagne pour avoir leur propre nation.

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5 mai 1940

       Maintenant les membres de la Ligue musulmane déclarent qu’ils sont les seuls représentants des musulmans, et le gouvernement les soutient vigoureusement. Le Congrès, de son côté, ne s’oppose que mollement au [projet du] Pakistan...
       Le Congrès et quelques autres continuent à réciter de vieux slogans alors que la situation a changé. Il y eut un temps où c’était très bien de réclamer l’indépendance, mais maintenant le statut de dominion en est presque l’équivalent et, avec le temps, on peut devenir quasiment indépendant. D’ailleurs, dans la situation actuelle, face au rouet et à la non-violence, c’est ce qu’on peut espérer de mieux.

(Un disciple :) Si Hitler envahit l’Inde, Gandhi déclarera que nous sommes tous non-violents.

       Hitler en sera ravi.

Oui, et il balaiera tout le monde avec ses mitrailleuses. Mais Gandhi croit qu’il peut être converti.

       C’est une belle idée mais qui n’est pas crédible. Y a-t-il quelqu’un qui croie vraiment à sa non-violence ?... Est-ce qu’il va affronter une armée avec son rouet ?

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17 mai 1940

       Il semble que ce ne soit pas seulement cinq ou six [des disciples de l’Ashram] qui ont de la sympathie pour Hitler et souhaitent qu’il gagne, [11] mais plus de la moitié.

(Un disciple, riant : ) La moitié ?

       Non, il n’y a pas de quoi rire. C’est une question très sérieuse... Si ces gens-là veulent que l’Ashram soit dissous, ils n’ont qu’à venir me le dire et je le dissoudrai moi-même, au lieu que ce soit la police qui le fasse. Ils n’ont aucune idée de ce qu’est le monde et parlent comme des enfants. L’hitlérisme est la plus grande menace que le monde ait jamais connue. Est-ce qu’ils croient que l’Inde a une chance quelconque d’être libre si Hitler gagne ? C’est un fait bien connu qu’il a des vues sur l’Inde. Il parle ouvertement d’un empire mondial...
       J’entends K. [un disciple] dire que maintenant la Russie peut venir conquérir l’Inde. C’est à cause de cette mentalité d’esclave que l’Inde est encore asservie. Ne sait-il pas que la première chose que fera Staline, c’est d’éliminer la spiritualité de l’Inde ?

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18 mai 1940

(Un disciple :) Ils [d’autres disciples] se sont moqués de D. parce qu’il est pro-Alliés. Quand il a dit qu’il était navré de la défaite de la Hollande, ils ont observé : « Vous êtes pro-Alliés ? »

       Ils sont contents que la Hollande soit occupée ? Très étrange ! Et pourtant ils veulent la liberté de l’Inde ! C’est quelque chose que je ne peux pas avaler. Comment peuvent-ils avoir de la sympathie pour Hitler alors qu’il détruit d’autres nations, qu’il les prive de leur liberté ? Ce n’est pas seulement de la sympathie pro-Alliés qu’ils se moquent, c’est de la sympathie pour l’humanité.

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21 mai 1940

(Un disciple :) Dans le Harijan, Gandhi écrit qu’impérialisme et fascisme se valent bien. Il trouve très peu de différence entre les deux.

       Il y a une grande différence. Sous un régime fasciste, il ne pourrait pas écrire des choses pareilles ni dire quoi que ce soit contre l’État. Il serait fusillé.

Et il croit encore qu’avec la non-violence nous pouvons défendre notre pays.

       On ne peut pas se défendre par la non-violence — on peut seulement mourir.

Il croit qu’une telle mort peut provoquer un changement dans le cœur de l’ennemi.

       S’il se produit, ce sera après deux ou trois siècles.

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28 mai 1940

       Avez-vous lu ce qu’a dit Gandhi en réponse à un correspondant ? Il a dit : si huit crores [12] de musulmans réclament un état séparé, que peuvent faire les vingt-cinq crores d’hindous sinon s’incliner ? Autrement, ce sera la guerre civile.

(Un disciple : ) J’espère que ce n’est pas à une conciliation de ce genre qu’il pense.

       Vous croyez qu’il n’y pense pas ? C’est pourtant bien ce qu’il a dit, et il a presque cédé. Si d’avance vous cédez à la partie adverse, naturellement celle-ci ne démordra pas de ses revendications. Cela veut dire que la minorité dirigera et que la majorité devra se soumettre. On permet à la minorité de dire : « Nous serons les chefs et vous, vous serez nos serviteurs. Notre harf [parole] fera loi ; vous devrez obéir. » Cela dénote une mentalité bizarre. Je pense que ce genre d’individu est un peu toqué.

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17 juin 1940

(Les troupes allemandes sont entrées à Paris quelques jours
plus tôt ; le 17, Pétain propose un armistice.)


(Un disciple : ) Je crois que tout le monde réalise le danger qu’Hitler occupe la France.

       Est-ce que l’Inde le réalise ? Chacun semble préoccupé de ses propres intérêts et personne ne regarde les choses à la lumière de la situation mondiale. Le Comité du Congrès est maintenant en session. Va-t-il réaliser le danger ?

(Un autre disciple :) Je crois que oui.

       Espérons-le. Nehru semble fermer les yeux, et il dénonce toutes ces peurs comme l’épouvantail de l’invasion étrangère.

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18 juin 1940

(Un disciple :) Il y a des gens en Inde qui défendent l’offre de paix française. [13] Il disent : « Que peuvent faire les Français ? Leur armée était en train de se faire anéantir... »

       C’est la mentalité indienne typique. Voilà pourquoi l’Inde est asservie. Est-ce qu’une armée doit se rendre simplement parce qu’elle a été battue ? Une nation sujette sera donc toujours une nation sujette ? Elle ne se battra pas pour sa liberté ? La grandeur, c’est de ne pas abandonner la lutte et de refuser d’accepter la défaite comme définitive.

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21 juin 1940

      Au Cachemire, les hindous dominaient tout à fait. Maintenant si on accède aux exigences des musulmans, les hindous seront anéantis. [14]

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25 juin 1940

       La plus grande préoccupation de l’homme moderne semble être à la fois de découvrir des moyens de destruction et des moyens d’échapper à la destruction...

(Un disciple :) Avez-vous lu ce que dit Jawaharlal ?

       Oui, il ne pense pas qu’il y ait le moindre risque d’une invasion majeure de l’Inde. Seulement une invasion mineure par l’Afghanistan ou d’autres pays frontaliers peut-être ?

Si Nehru dit cela, comment peut-on blâmer les autres ? Nehru ! Lui qui est censé connaître la politique internationale sur le bout du doigt !

       Tout ce que connaissent la plupart des hommes politiques indiens de la situation internationale, c’est quelques illusions sur des idées politiques extrêmes qui ont été démolies partout ailleurs.

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4 juillet 1940

(Un disciple :) Gandhi a, par l’intermédiaire du Vice-roi, offert son aide au gouvernement britannique et il a demandé aux Anglais de déposer les armes et de pratiquer la non-violence.

       Il doit être un peu toqué.

Il leur demande de déposer les armes mais tout de même de garder le moral.

       Et d’être asservis en pratique. [15]

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7 juillet 1940

       Avec [Subhas] Bose d’un côté et Gandhi de l’autre, l’unité future sera difficile. Si les hindous et les musulmans avaient maintenant présenté une demande unie, le gouvernement n’aurait eu qu’à s’incliner. [16]

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7 octobre 1940

(Un disciple :) C’est la politique britannique de « diviser pour régner » qui empêche notre unité.

       Quelle absurdité ! Y avait-il l’unité en Inde avant la domination britannique ?

Mais maintenant, comme notre conscience nationale est plus développée, il y aurait davantage de chances que nous nous unissions si les Britanniques ne soutenaient pas Jinnah et ses revendications musulmanes.

       Est-ce que Jinnah veut l’unité ?... Ce qu’il veut, c’est l’indépendance pour les musulmans et, si possible, dominer l’Inde. C’est le vieil esprit... Mais pourquoi attend-on des musulmans qu’ils soient si accommodants ? Partout les minorités font valoir leurs droits. Bien sûr, il se peut qu’il y ait des musulmans qui soient différents, qui aient une attitude plus nationaliste : même [Maulana] Azad pose ses conditions, seulement il se préoccupe d’abord de l’unité de l’Inde et il fixera ces conditions ensuite.

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12 octobre 1940

(Un disciple :) Mais combien de temps Hitler pourra-t-il garder ces peuples [dans les pays envahis] sous sa domination ? Un jour, ils se soulèveront.

       Et la Pologne ? Et la Tchécoslovaquie ? Ce sont deux des nations les plus héroïques du monde et pourtant que peuvent-elles faire ?

Le problème avec l’Inde, c’est que le gouvernement britannique n’a jamais tenu une seule promesse. Si bien que personne n’a confiance en lui.

       Le fait est que les Britanniques ne font pas confiance à l’Inde pour les aider une fois qu’elle aura acquis le statut de dominion. Autrement, ils le lui auraient donné.

Je ne pense pas que l’Inde refuse son aide si elle obtient quelque chose.

       Vous croyez ? Je n’en suis pas si sûr. Que pensez-vous, par exemple, des hommes de gauche, des communistes, de Subhas Bose ? Et ce n’est pas vrai que les Britanniques n’aient rien donné... Ils ont accordé l’autonomie provinciale et ils n’ont exercé aucun pouvoir de veto. C’est le Congrès qui a tout gâché en démissionnant. [17] Si, sans démissionner, il avait fait pression au Centre, il aurait maintenant obtenu ce qu’il veut. Il y a deux raisons pour lesquelles je soutiens les Britanniques dans cette guerre : d’abord dans l’intérêt même de l’Inde, et ensuite pour l’humanité ; et les raisons que j’ai données sont des raisons extérieures, il y en a de spirituelles aussi. [18]

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Notes :

[1] Dans le corps du texte les numéros des références sont préfixées par la lettre R, la numérotation restant identique à celle du livre. Les numéros sans préfixe désignent les notes.

[2] Chittaranjan Das, avocat de Sri Aurobindo au procès d’Alipore en 1908-1909, et leader nationaliste. Il mourut en 1925, épuisé par de longs emprisonnements.

[3] Nivédita (Margaret Noble, 1867-1911), disciple irlandaise de Swami Vivékananda ; elle joua un rôle important dans la naissance du mouvement nationaliste au Bengale, collaborant en cela avec Sri Aurobindo.

[4] Il est intéressant de noter que ce sont des groupes organisés de Sannyâsins en Inde orientale qui, dans les dernières décennies du XVIIIe siècle, ont fait l’une des toutes premières tentatives pour renverser la domination britannique.

[5] Vande Mâtaram (ou Bande Mâtaram au Bengale) fut dans toute l’Inde le cri de la lutte pour l’indépendance. C’est avec ces deux mots de Vande Mâtaram (« Salut à la Mère Inde ! ») que commençait un hymne composé au XIXe siècle par l’écrivain bengali Bankim Chandra Chatterji.

[6] Aujourd’hui encore, dans toutes les récitations officielles de Vande Mâtaram, les strophes qui mentionnent la Mère sous la forme de Dourgâ et d’autres divinités sont omises.

[7] Jinnah se fit le champion du séparatisme musulman en Inde, exigeant la création du Pakistan.

[8] I.C.S. : Indian Civil Service, corps de hauts fonctionnaires créé par les Anglais.

[9] Subhas Bose préconisait une lutte armée contre le régime britannique. Pensant profiter de la Deuxième Guerre mondiale, il s’enfuit en Allemagne pour solliciter l’appui de Hitler, puis au Japon où il mit sur pied une petite armée, l’Indian National Army, qui tenta en vain de pénétrer en Inde par la Birmanie et le Nord-Est.

[10] En 1942, Sri Aurobindo donna publiquement son appui à la proposition Cripps, par laquelle les Anglais offraient à l’Inde le statut de dominion (voir extrait du 31 mars 1942 - chapitre VI).

[11] Sympathie partagée par beaucoup, en Inde, à l’époque ; elle provenait de sentiments anti-britanniques légitimes mais voilait la réalité de ce qui était en jeu.

[12] Une crore = dix millions.

[13] C’est-à-dire, en réalité, la capitulation de Pétain.

[14] C’est exactement ce qui s’est passé au cours des décennies qui ont suivi l’indépendance de l’Inde en 1947 : les hindous ont été ou bien massacrés ou bien chassés du Cachemire. Aujourd’hui encore, les survivants vivent dans des camps de réfugiés plus au sud.

[15] Il s’agit d’une lettre ouverte de Gandhi adressée aux Britanniques quelques jours plus tôt : « J’appelle à la cessation des hostilités… car la guerre est mauvaise en essence. Vous voulez tuer le nazisme : vos soldats font la même œuvre de destruction que les Allemands. La seule différence, c’est que vos soldats ne sont peut-être pas aussi perfectionnistes que les soldats allemands… J’ose vous proposer une voie plus noble et plus brave, digne des soldats les plus braves. Je veux que vous combattiez le nazisme sans armes ou… avec des armes non-violentes. Je voudrais que vous déposiez les armes que vous avez car elles sont incapables de vous sauvez ni de sauver l’humanité… Invitez Herr Hitler et Signor Mussolini à prendre ce qu’ils veulent des pays que vous dites vous appartenir. Qu’ils prennent possession de votre belle île et de toutes vos belles demeures. Vous leur livrerez tout cela mais ni votre âme ni votre esprit… » (Amrita Bazar Patrika, 4 juillet 1940, « La méthode de la non-violence – appel du Mahatma Gandhi à tous les Britanniques. »)

[16] S’incliner en accordant l’indépendance à une Inde unie, car l’Angleterre avait besoin de la coopération indienne pendant la guerre.

[17] En démissionnant de tous les ministères provinciaux en octobre-novembre 1939, se déclarant incapable de prêter son appui à la Grande-Bretagne pendant la guerre.

[18] Quelques jours auparavant, Sri Aurobindo avait fait une déclaration publique en faveur des Alliés (voir extrait du 19 septembre 1940 - chapitre VI).

 

 

Références :

Tous les textes présentés dans cette section sont tirés de Evening Talks (notés par A.B. Purani) et de Talks with Sri Aurobindo (notés par Nirodbaran).



 

     
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