Tibet, le pays sacrifié, Claude Arpi

 

TIBET, LE PAYS SACRIFIÉ

Chapitre 22

Le débat en Inde



 
 
 
 
 

J'attache une grande importance à ce que l'Inde
et la Chine soient amies. Je pense que l'avenir
de l'Asie, et en partie du monde, en dépend.
(Jawaharlal Nehru, août 1950)




La lettre de Sardar Patel

     Le 19 novembre 1950, Sardar Patel déclarait à New Delhi : « À l'époque du Kali-yuga [l'âge de fer], il faut rendre ahimsa pour ahimsa. Mais si quiconque recourt à la force contre nous, il faut y répondre par la force (1). »
     Dans les pages suivantes, nous verrons de plus près une lettre que Patel avait écrit deux jours auparavant à Nehru. Souhaitait-il alors que quelque chose soit entrepris pour soutenir le Tibet et protéger les frontières de l'Inde ? Nul ne sera jamais en mesure de le dire, car à la mi-novembre, Patel était déjà malade et trop faible pour tenir tête au Premier ministre dans les affaires sérieuses. De fait, quelques jours après cette lettre, il cessa toute activité et se retira dans son Gujarat natal (2).
     Encore une chance de perdue pour les Tibétains.
     Nous citerons largement cette missive, car elle a marqué un tournant dans la politique étrangère de l'Inde, du moins en ce qui concerne la Chine. En octobre-novembre 1950, l'Inde avait le choix entre deux possibilités : soit plier sous « le vent d'Est » et se ranger aux côtés de la Chine, soit faire front et défendre ses propres intérêts : la lettre de Patel, que l'on peut considérer comme son testament, était résolument en faveur de la seconde option. La clairvoyance de la perception de Patel à propos des implications stratégiques pour la politique étrangère de l'Inde est magistralement résumée dans les lignes ci-dessous :

     Mon cher Jawaharlal,
     Depuis mon retour d'Ahmedabad et après la réunion de cabinet le même jour, à laquelle j'ai assisté en ayant été averti à peine un quart d'heure auparavant, ce qui explique pourquoi je n'ai pas pu lire tous les documents, j'ai réfléchi avec anxiété au problème du Tibet et je pense qu'il me faut partager avec vous ce qui me vient à l'esprit.
     J'ai attentivement parcouru la correspondance entre le ministre des Affaires étrangères et notre ambassadeur à Pékin. J'ai essayé de scruter cet échange aussi favorablement que possible pour notre ambassadeur et pour le gouvernement chinois, mais je regrette de devoir dire que ni l'un ni l'autre ne sortent sous un bon jour de cet examen
(3). Le gouvernement chinois a tenté de nous leurrer par des protestations de foi pacifiques. Il ne saurait y avoir le moindre doute que, durant la période couverte par cette correspondance, les Chinois se concentraient en vue d'un assaut contre le Tibet. À mes yeux, l'action finale des Chinois frise la perfidie.


     Les événements à venir devaient confirmer l'intuition de Patel. Il est maintenant prouvé, au-delà du moindre doute, que Mao avait planifié et préparé l'invasion du Tibet des mois à l'avance. Patel poursuit :

     La tragédie, c'est que les Tibétains avaient foi en nous, ils nous ont choisis pour les guider, et nous avons été incapables de les tirer des rets de la diplomatie chinoise ou de la malveillance chinoise. De la position la plus récente, il apparaît que nous ne serons pas à même de sauver le dalaï-lama. Notre ambassadeur s'est donné beaucoup de peine pour trouver une explication ou une justification à la politique et aux actions chinoises. Comme le relevait le secrétaire des Affaires étrangères dans l'un de ses télégrammes, il y avait un manque de fermeté et des excuses superflues dans une ou deux représentations faites en notre nom au gouvernement chinois. Il est impossible d'imaginer quiconque de sensé prêt à croire en une prétendue menace contre la Chine en raison de machinations anglo-américaines au Tibet. Donc, si les Chinois y croient, c'est qu'ils se méfient si complètement de nous qu'ils nous prennent pour des instruments ou des subalternes de la diplomatie ou de la stratégie anglo-américaine. Si, en dépit de notre approche franche envers eux, les Chinois entretiennent sincèrement ce sentiment à notre égard, cela indique que bien que nous nous considérions comme leurs amis, les Chinois ne nous considèrent pas comme tels. Selon la mentalité communiste pour qui « quiconque n'est pas avec nous est contre nous », c'est là un point de vue significatif dont nous avons à prendre bonne note...
     […] Je doute que nous puissions aller plus loin que ce que nous avons déjà fait afin de convaincre la Chine de nos bonnes intentions, de notre amitié et de notre bonne volonté. Nous avons à Pékin un ambassadeur éminemment à sa place pour mettre en avant le point de vue de l'amitié. Même lui n'a pas réussi à convaincre les Chinois. Leur dernier télégramme à notre intention est un acte de grossière discourtoisie non seulement dans sa façon sommaire d'écarter notre protestation contre l'entrée des forces chinoises au Tibet, mais également dans son insinuation insultante que notre attitude est déterminée par des influences étrangères. Il semble que ce ne soit pas un ami qui s'exprime ainsi, mais un ennemi potentiel.

     Douze ans plus tard, ces derniers mots devaient résonner dans l'esprit indien. Mais la Chine de 1962 était-elle tellement différente de celle de 1950 ? C'était la même Chine qui avait décidé, dès 1949, qui serait le nouveau leader de l'Asie, et qui était prête à utiliser tous les moyens disponibles pour impitoyablement arriver à ses fins.
     C'était l'avenir de l'Inde que Patel avait d'abord en tête, et il s'efforçait de l'envisager le plus objectivement possible :

     Sur cette base, il nous faut examiner quelle situation nouvelle nous aurons à affronter dans le sillage de la disparition du Tibet, telle qu'elle se profile, et de l'expansion de la Chine quasiment à nos portes. Tout au long de notre histoire, nous avons rarement eu à nous préoccuper de notre frontière septentrionale. L'Himalaya a été considéré comme une barrière impénétrable face à toute menace venant du Nord. Nous avions un Tibet amical qui ne créait aucun trouble. Les Chinois étaient divisés [...] La Chine n'est plus divisée, elle est unie et forte...

     La lettre de Patel est significative parce que la question tibétaine n'y est pas considérée d'un point de vue idéologique, mais d'un angle très pratique ; elle est examinée dans une perspective indienne, non pas en fonction d'intérêts tibétains, chinois ou occidentaux (4). Elle se termine par la suggestion « d'une rencontre prochaine afin de discuter de l'ensemble de ces problèmes et de décider des mesures que nous pourrions penser immédiatement nécessaires... ». Malheureusement, cette rencontre ne devait jamais avoir lieu, Nehru ne répondit même pas et Patel mourut le 15 décembre, cinq semaines après avoir rédigé cette missive.
     Il ne restait plus personne de suffisamment lucide et fort sur la scène indienne pour faire contrepoids à Jawaharlal Nehru et ses conseillers. Quelques leaders comme Rajendra Prasad, le président de l'Inde, Acharya Kripalani ou encore Rammanohar Lohia, tentèrent de s'opposer à Nehru, mais en vain. Ils ne pouvaient rivaliser avec le charisme et le prestige du Premier ministre idéaliste.




Le débat au parlement

     Le problème des frontières septentrionales de l'Inde fut discuté pour la première fois à la chambre basse du Parlement indien le 15 mars 1950, au cours d'un débat de politique étrangère. Le gouvernement avait été prié de définir la frontière avec le Tibet. Frank Antony, un représentant anglo-indien, mit le gouvernement en garde contre la menace de la Chine communiste : « Je crois que ce n'est pas s'illusionner, mais c'est se tromper soi-même dangereusement que d'espérer ou de croire que, pour exemplaires que soient nos motifs sur le plan international, pour authentique que soit notre désir de neutralité, les communistes respecteront en dernière analyse cette neutralité ou la grandeur d'âme de nos motivations (5). »
     À l'époque, personne ne voulait entendre de tels avertissements. La politique d'apaisement devait continuer jusqu'en octobre, lorsque les troupes chinoises finirent par entrer au Tibet (6). Le 1er novembre, Nehru annonça pour la première fois au parlement que des troupes chinoises avaient franchi le Yangsté et pris Chamdo, la capitale du Kham. Le débat suivant eut lieu à la mi-novembre, après l'allocution présidentielle.
     Le 14 novembre, le président Rajendra Prasad s'adressa au parlement :

     Mon gouvernement a poursuivi avec constance une politique d'amitié avec notre grand voisin, la Chine. C'est donc avec le plus grand regret que nous constatons que le gouvernement chinois a entrepris des actions militaires au Tibet, alors que la voie de négociations pacifiques lui était ouverte. Le Tibet n'est pas seulement voisin de l'Inde, il a également des relations culturelles et diverses avec elle depuis les temps anciens. L'Inde doit en conséquence être nécessairement concernée par ce qui arrive au Tibet et elle espère que l'autonomie de ce pays pacifique sera préservée.

     Au cours du débat, de nombreux députés regrettèrent l'agression contre le Tibet, et plusieurs pensaient que l'Inde devait user de toutes ses forces pour défendre son fragile voisin. Certains en appelèrent au renforcement de la défense indienne, en particulier au nord-est. D'aucuns estimaient que l'Inde devait également assumer ses responsabilités vis-à-vis du Népal, du Sikkim et du Bhoutan.
     Le Premier ministre répondit le 20 novembre, déclarant que la ligne McMahon était la frontière entre l'Inde et le Tibet, et qu'elle était clairement définie. Du côté occidental, Nehru dut admettre que la frontière entre le Ladakh et le Tibet était définie « essentiellement par le long usage et la coutume. » Un député remarqua que les nouvelles cartes imprimées en Chine signalaient toute l'aire septentrionale du nord-est comme faisant partie du territoire chinois. Nehru rassura la chambre basse, en disant que les cartes étaient anciennes : « Nos cartes indiquent que la ligne McMahon constitue notre frontière, et c'est notre frontière, carte ou pas carte. Le fait demeure, nous nous en tenons à cette frontière-là et nous ne permettrons à personne de la franchir (7). »
      Le problème des cartes allait revenir les années suivantes, et le Premier ministre indien utilisera toujours le même argument – « les cartes sont vieilles, le gouvernement chinois n'a pas eu le temps d'en imprimer de nouvelles ». Ce qui continuera jusqu'à ce que le gouvernement indien finisse par découvrir que les Chinois avaient construit une route en territoire indien au Ladakh.
     Tandis que le gouvernement chinois, par la diffusion de ces cartes, avait déjà commencé à revendiquer une bonne portion du territoire indien, le gouvernement indien continuait par son département cartographique d'indiquer comme « non définie » la section occidentale de sa frontière. Était-ce « grandeur d'âme », ou simple folie ?
     Le débat principal au Parlement indien eut lieu le 6 décembre 1950. Il fut ouvert par l'allocution du Premier ministre, qui déclara avoir clairement indiqué au gouvernement chinois que l'Inde « n'avait d'ambition ni territoriale ni politique au sujet du Tibet et que nos relations étaient culturelles et commerciales ». Nehru dit que le gouvernement de l'Inde ne défiait ni ne déniait la suzeraineté de la Chine sur le Tibet, mais souhaitait vivement que « le Tibet garde l'autonomie qui a été la sienne au moins durant les quarante dernières années ». Citant des bribes de l'échange de correspondance, il expliqua le point de vue chinois et déclara également que la Chine « désirait régler la question pacifiquement, mais que de toute façon, elle libérerait le Tibet ». Et d'ajouter cette remarque fameuse : « De qui veut-elle libérer le Tibet demeure néanmoins peu clair », avant de conclure : « Il est difficile de parler de guerre entre la Chine et le Tibet. Le Tibet n'est pas en mesure de faire la guerre et, à l'évidence, le Tibet n'est pas une menace pour la Chine. »
     Le débat qui s'ensuivit fut houleux, mais modifia rien à la politique indienne.

 




Notes :

[1] The Hindu, Madras, 10 novembre 1950.
[2] Il mourut un mois plus tard, le 15 décembre.
[3] La lettre a été publiée par The Indian Monitor, Bombay, le 2 novembre 1968 ; également dans Durga      Das, Sardar Patel's Correspondance 1945-1950, vol. 10, Ahmedabad, 1974, p. 337.
[4] Le texte des interventions mentionnées au Lok Sabha se trouve dans Sen, op. cit, p. 109, ou encore      dans Parliamentary Debates, vol. 3, 1950, col. 1734.
[5] Cette politique se poursuivra jusqu'en 1962 et demeure la même pour certains aspects aujourd'hui.
[6] Déclaration au Lok Sabha le 20 novembre 1950.
[7] Elle sera franchie en 1954 et 1955, mais cela ne fut reconnu que trois ans plus tard au Lok Sabha.

 

 

 

     
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