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DIVÂLÎ

OU LE FESTIVAL DES LUMIÈRES


Nicole Elfi

 

     À quoi reconnaît-on Lakshmî au premier regard ?

     Elle tient un bouton de lotus dans chaque main. Souvent sa base même est un lotus, elle est assise dans l’Infini divin.

     Lakshmî est née de l’Océan de nectar. Elle est la puissance de réalisation de Vishnu, l’avatar qui préserve. Écoutons Sri Aurobindo...

« Celle que nous adorons comme la Mère est la Conscience-Force divine qui domine toute existence, unique et pourtant si diverse qu’il est impossible de suivre ses mouvements...
Le miracle de l'éternelle beauté, le secret insaisissable des harmonies divines, la magie imposante d'un charme universel et irrésistible, d'une attraction qui attire et relie les choses, les forces et les êtres et les contraint à se rencontrer et à s'unir afin qu'un ânanda caché puisse jouer derrière le voile et faire d'eux ses rythmes et ses formes. Tel est le pouvoir de Mahâlakshmî [la grande Lakshmî], et nul aspect de la Shakti divine n'est plus attirant pour le cœur des êtres incarnés... Tous se tournent avec joie et ardeur vers Mahâlakshmî. Elle jette le sortilège de la douceur enivrante du Divin; être proche d'elle est un bonheur profond, et la sentir en son cœur fait de l'existence un ravissement et une merveille... »


Mahâlakshmî (bronze Chola, au musée de Thanjavur)

Mahâlakshmî (bronze Chola, au musée de Thanjavur)


     Aussi loin en arrière que l’on regarde, le festival est là en Inde. Le Satra était le festival national des temps védiques pour le progrès de la littérature et de l’éducation. Les foules enchantées arrivaient de partout comme une mer immense. Rishis, érudits, philosophes s’y retrouvaient et l’air était empli de leurs litanies et des saisissantes récitations de mantras védiques, de leurs discours sur Brahman. Ce festival était organisé par une famille, comme une cérémonie pour le bien spirituel de la communauté ; la nourriture était offerte en abondance à tous, pendant le festival et toute l’année durant.

     Cinq mille ans plus tard, les cérémonies védiques chantent toujours leurs mantras divins — en particulier dans les états du Sud de l’Inde — et les festivals témoignent d’une continuité culturelle qui n’a cessé d’enchanter petits et grands.

     Divâlî, ou Dîpâvalî, « rangée de lampes à huile », est l’un d’eux, célébré à la nouvelle lune du mois de Kârtîk pendant deux à trois jours selon les régions : cette année, du 8 au 9 novembre.

     Les maisons sont briquées, passées à la chaux ou repeintes. Ces jours-là, pas d’ombre, tout est propre pour célébrer la victoire de la Lumière sur l’obscurité, et pour accueillir chez soi une invitée de marque : Lakshmî ! la déesse de l’harmonie.

     Divâlî célèbre la victoire de Krishna sur le démon-roi Narakâsura, également nommé fils de la Terre. Narakâsura avait obtenu, par sa discipline yoguique, tant de faveurs qu’il était devenu tout-puissant. Et le fléau de la race humaine. Il pillait et ravageait, non seulement la terre mais le ciel ! Il enleva les quelque seize mille filles des dieux, gardées prisonnières dans sa retraite de montagne. Enfin il déroba à Aditi, la mère des dieux, ses boucles d’oreilles — c’était plus que les dieux n’en pouvaient supporter.

     Ils s’en allèrent supplier Sri Krishna, lui seul étant à la hauteur de la tâche. Krishna consentit. Un long et terrible combat s’ensuivit et Krishna réussit à délivrer hommes et dieux de la terreur du démon.

     L’affrontement ayant duré tout le jour, Krishna ne put faire ses ablutions qu’après le coucher du soleil. En commémoration de cet événement, avant l’aube du lendemain, les hindous célèbrent la victoire de la lumière sur l’obscurité. Ils s’oignent d’huile de sésame et prennent un bain, « Ganga snanam », dont l’eau est aussi sacrée que celle du Gange, nettoyant ainsi en eux-mêmes la mémoire du démon. Toute l’eau de l’Inde, à ce moment précis de Divâlî juste avant l’aube, est sacrée. C’est donc le moment propice pour offrir ses oblations d’eau à l’esprit des ancêtres. Non seulement de l’eau pure, mais de la nourriture sera offerte. Et comment transmet-on de la nourriture aux ancêtres ? Les corbeaux sont les messagers d’un côté à l’autre et accueillent volontiers l’honneur ! Au Tamil Nadu, Divâlî consiste essentiellement en ce moment de purification et de victoire. La veille, chacun aura reçu de nouveaux vêtements. Tout comme la nourriture est offerte au Divin avant de la porter à la bouche, les vêtements seront offerts avant de les porter. Dès après le bain, la femme de la maison allume une lampe à huile, une « dîpa », elle évoque Vishnu en tant que Lakshmi-Narayan, le Seigneur de Lakshmi, place les vêtements devant l’image ainsi que les préparations de nourriture, après quoi chacun s’habille et fait exploser quelques pétards de victoire ! Une tradition bien appréciée veut que les jeunes couples soient invités à la maison parentale de la mariée pour passer leur très heureux « premier Divâlî ».

     Au Maharashtra, les femmes célèbrent la victoire du divin Krishna, en faisant une puja avec l’offrande d’une flamme, un peu d’encens et quelques fleurs, sur un plateau qu’elles promènent tout autour de chacun de leurs frères.

     Les lumières, les feux d’artifice et les pétards célèbrent plusieurs autres victoires au nord de l’Inde. Ainsi celle de Râma, le héros de la loi juste, l’incarnation du devoir et de la rectitude — du dharma — qui revenait à Ayodhya accompagné de sa femme Sîtâ après avoir vaincu le roi-démon Râvana de Sri Lanka.

     Les traditions diffèrent d’un état à l’autre. Après ce bain qui a lieu sur toute l’Inde (excepté au Kérala), dès l’aube, les Indiens du nord disposent en rangées les petites lampes à huile en terre cuite, les « dîpas », aux portes, aux balcons et fenêtres, tout est illuminé pour saluer le retour du souverain victorieux au royaume. Et pour accueillir Lakshmî : dans toute la maison, aux temples et places publiques, aussi bien que certains lacs ou rivières, pendant ces deux nuits, pas de recoin dans l’obscurité, partout les dîpas scintillent et les lumières dansent au gré des petites flammes. On ouvre toute grande la porte d’entrée à Lakshmî, et la porte arrière pour que sorte son « contraire », Alakshmî, la déesse de la Misère. On aime à voir le visage de Lakshmî, et le dos d’Alakshmî !

     Peu à peu les pétards ont prédominé sur les petites lampes, mais il fut un temps où ce festival était une splendeur, un reflet de la réalité intérieure bouleversante de ce pays.

     En Andhra Pradesh, les jeunes filles préparent une balançoire, sur laquelle elles vont et viennent pour avoir un bon compagnon de vie, équilibré, intelligent, et une vie harmonieuse. Au Bengale, on honore tout d’abord Alakshmî… pour tenir à l’écart le malheur. Puis, après s’être purifié, on fait la pûjâ à Lakshmî — une cérémonie où l’on vénère la divinité avec des offrandes de fleurs, de fruits ou d’argent — invitant prospérité et richesse dans la maison. À partir de minuit et toute la nuit, c’est Mahâkâlî, la mère terrible de la force et de l’énergie que l’on révère.

     Le troisième jour est celui du roi Bâli, célébré en particulier au Kérala. Bâli était le puissant chef des Asuras, néanmoins un être de grand mérite et dévot du seigneur Vishnu, mais qui commençait à usurper le royaume de l’Inde. Répondant à l’appel d’Indra, Vishnu prit la forme d’un nain brâhmane. Le nain approcha Bâli. Il lui demanda trois pieds de terre de son vaste empire. On ne refuse rien à un authentique brâhmane. Lorsque ceci fut accordé, le nain soudain grandit. Il grandit immensément. Et encore davantage. C’est alors qu’il posa un pied sur la terre. C’était son premier pas. Il posa un autre pied sur les cieux. C’était son second pas. Et où pouvait-il poser le troisième pas ? Sinon sur la tête de Bâli lui-même, l’envoyant culbuter dans les mondes souterrains. Non sans compassion tout de même, avec quelques bénédictions et faveurs [1], et l’on dit qu’en lui retirant ses pouvoirs et son royaume où s’était cristallisé l’orgueil, le Seigneur avait libéré Bâli qui pourrait désormais se consacrer purement et intégralement à sa dévotion.

     Divâlî, c’est un renouveau dans les odeurs d’huile et de camphre, sur un fond sonore constant de pétards et de musiques. L’Inde s’est offerte de nouveaux vêtements, de nouvelles vaisselles, on s’échange sucreries et cadeaux — ce sont des jours de joie, qui célèbrent l’éternelle victoire du dharma, au milieu même de l’obscurité la plus intense.

Nicole Elfi

© Nicole Elfi


Deepam

Deepam


(Nicole Elfi a pris la route de l'Inde il y a plus de trente ans et y séjourne depuis, dans le Tamil Nadu. Elle est venue à l'Inde attirée par l'expérience de Mère et de Sri Aurobindo et a travaillé à la publication d'oeuvres les concernant ainsi qu'à des recherches sur la culture indienne.)


 

 

 

Note :

[1] Ce nain a pour nom Vâmana, l’une des incarnations de Vishnu selon la série de ses dix Avatars ou Dashâvatâr.

  



     
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