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LA LÉGENDE DE TIRUPATI


Nicole Elfi

 

« L’esprit et les idéaux de l’Inde avaient fini par se retrouver enfermés dans un moule qui, aussi magnifique fût-il, était trop étroit et trop fragile pour supporter le poids puissant de notre avenir, écrivait Sri Aurobindo au début du xxe siècle. Dans pareil cas, le moule doit être brisé et même l’idéal doit se perdre pendant un temps afin d'être retrouvé libre de contraintes et de limitations... Nous ne devons pas emprisonner l’esprit de l’Inde, qui cherche à grandir et à s’affirmer, dans des formes passagères qui sont l’œuvre de ces quelques dernières centaines d’années. Ce serait une entreprise aussi vaine que désastreuse [1]. »

     Une âme saine dans un corps constamment renouvelé doit être la réalité de l’hindouisme. Sans dogme ni autorité spirituelle, mais avec une loi d’être, chacun selon son dharma, la vérité de son être. Alors toutes les formes et toutes les couleurs lui sont bonnes, pourvu que la réalité intérieure y habite. Ainsi cette histoire d’un grand lieu de pèlerinage au sud de l’Inde, où l’essentiel se cache... dans une termitière !

     Le Seigneur de Tirupati, Balaji, était sans doute à l’origine un dieu tribal qui s’est fondu en Vishnu avec le temps. Balaji restera sur cette colline de Tirumalai [2] jusqu’à la fin du Kali Yuga, car dit-on, il a une dette. Il a une dette, et bien qu’il soit tout dans l’univers, il ne possède rien et n’a pas les moyens de la rembourser. Les termes de son séjour sur cette colline n’ont donc pas été fixés, mais il lui a été suggéré de donner la première offrande journalière de chaque disciple. Ainsi chaque fidèle lui donne quelque chose : ce qu’il peut, pour aider le Seigneur à rembourser sa dette.

     « Narayana ! Narayana ! » chantait Nârada en descendant des cieux sur la terre. Nârada est un ascète musicien qui joue de la veena et parcourt les mondes en chantant et dansant ; il connaît le passé et lit l’avenir, il bavarde et bouleverse, il est le messager des dieux.

     
— Ô Sage divin, tu es venu à l’heure juste ! s’exclament les Rishis. Nous venons de commencer un grand sacrifice pour le bien des peuples de la terre et nous nous demandions, de la Trinité divine, lequel de ces grands dieux représente l’aspect le plus sattvique, l’énergie la plus pure qui pourrait présider à notre sacrifice.

      Ne me mettez pas le fardeau de cette question ! répond Nârada. Vous devez trouver vous-même ! Allez à chacun des trois aspects du Suprême et vous aurez la réponse.

     Et Nârada est reparti en chantant : « Narayana, Narayana... »

     L’un des rishis, Bhrigu, accepte la tâche délicate d’aller mettre les trois royaumes à l’épreuve et s’en acquitte avec son arrogance proverbiale : les deux premiers, Brahmâ et Shiva échouent à l’épreuve insolente et Bhrigu repart mécontent. Les rishis avaient des expériences profondes, mais tous ne cultivaient pas l’équanimité.

     Vishnu reposait en un bienveillant sommeil sur l’océan de lait lorsque Bhrigu s’avance sur la voie nacrée. Le Seigneur ne remarque pas son arrivée. Hélas Bhrigu n’était guère sattvique lui-même et sitôt s’en offense : il frappe de son pied la poitrine du Seigneur.

     C’était une insulte extrême.

     Le Seigneur s’éveille et voyant le visage courroucé du sage, il comprend ce qui vient de se passer. Vishnu se lève et se met aux pieds du sage.

     — Ô grand Sage ! Que de douleur a dû ressentir ton pied en se butant contre ma poitrine ! Pardonne-moi Rishi, de me battre si souvent contre les démons a fait de ma poitrine un bouclier de fer ! Laisse-moi presser ton pied que j’en retire la douleur.

     
Bhrigu ne s’attendait pas à telle réaction. La bonté du Suprême fait fondre son cœur. Les larmes commencent à lui baigner les yeux. Il ne peut plus prononcer mot. Enfin on l’entend :

     — Ô Seigneur, ta bonté me confond, je te demande pardon.

     Et Bhrigu reprend son chemin, une infinie joie au cœur.

     Mais la Mère divine était humiliée de cette irrévérence de la pire espèce. La poitrine du Seigneur que Bhrigu avait frappée est la demeure qu’Il lui avait offerte. Lakshmi ne voulait plus rester en ce lieu.

     — Laissez-moi partir, ô Seigneur, sans attendre, et faire pénitence jusqu’à ce que mes fautes soient lavées par le feu de la pureté, implore la Mère. Pardonnez-moi donc de vous laisser, Seigneur.

     Et Lakshmi disparaît de la demeure céleste où n’existait ni la peur ni les obstacles.

     Mais dès l’instant où la Mère quitte Vaikunta, le lieu céleste perd sa grâce. Les fleurs sont toujours là mais elle n’ont plus de parfum. Les oiseaux ne chantent plus ! Les instruments de musique se taisent. Les bijoux, les joyaux sont là, mais n’ont plus d’éclat. Le royaume a l’air morne et abandonné.

     Et là où la Mère divine n’est plus, le Seigneur ne peut plus être : Il s’en va, marchant devant lui sans savoir où ses pas l’emmènent. Il marche et marche, traverse plus de la moitié du monde sans eau ni nourriture. Enfin il arrive à une colline serpentine où il se sent étrangement bien : « Cet endroit me semble digne de Vaikunta ! » Il aperçoit un monticule de terre percé de galeries et de chambres — c’est une ancienne termitière. En Inde elles abondent et sont souvent liées à l’ascèse des yogis, leurs galeries fourmillent d’histoires. Le Seigneur y trouve une sorte de salle où il s’assied en méditation et ne bouge plus.

     Il reste absorbé à l’intérieur de sa termitière, sans la moindre pensée pour son corps d’emprunt. Mais sa concentration est si puissante qu’elle commence à déranger la paix des cieux ! Brahmâ veut que le Seigneur se nourrisse : il fait part d’un plan à Shiva qui consent.

     Brahmâ prend l’aspect d’une magnifique vache, et Shiva celui de son veau. Lakshmi savait naturellement la présence du Seigneur dans cette fourmilière : elle prend l’apparence d’une vachère et se rend au palais vendre la vache et son veau au roi.

     — Ô jeune fille, grand bien t’a prise de m’amener cette vache et son veau ! s’exclame le roi dès qu’il les aperçoit. Dis-moi son prix, je l’achète.

     — Que le Seigneur me pardonne ! répond la jeune vachère, mon père m’a demandé de rapporter mille pièces d’or en échange de la vache et du veau.

     Les courtisans étaient surpris de l’énormité de la somme.

     « Ainsi soit-il ! » répond néanmoins le roi qui donne l’ordre au trésorier du palais de régler un millier de pièces d’or à la jeune fille. Et lui de remettre au vacher les deux animaux.

     
Ce vacher avait ses habitudes, qui allaient servir exactement le plan des dieux. Chaque jour au petit matin, il mène le troupeau à la colline Seshâdri. Il laisse le bétail à sa pâture, tandis qu’il va tranquillement s’allonger à l’ombre d’un bon arbre et s’endort profondément.

     La vache divine sans attendre s’écarte du troupeau et file à la termitière. Là, à travers une ouverture, elle déverse son lait droit en direction du Seigneur. Puis, mission accomplie, elle rejoint paisiblement le troupeau. Et les jours passent.

     Jusqu’au moment où la reine-mère vient inspecter la traite des vaches au palais. Quelle n’est pas sa surprise de constater que la nouvelle vache ne donne aucun lait ! Elle fait appeler le vacher et lui demande ce qu’il fait du lait. Le vacher est stupéfait. Il jure par tous les dieux qu’il ne trait pas la vache en secret, mais la reine ne le croit pas. Elle lui dit qu’il perdra sa tête s’il ne trouve pas ce qui arrive au lait que cette bonne vache porte en ses mamelles.

     Le jour suivant le vacher bouleversé mène son troupeau sur la colline, comme d’habitude. Comme d’habitude il va s’allonger sous un bon arbre — mais tout en alerte, il n’est pas question de s’endormir. Et que voit-il ? La vache filer à travers la colline en galopant ! Il se lève et la suit.

     Lorsqu’il aperçoit la vache verser son lait à travers la termitière, il enrage : « C’est qu’elle aurait pu me coûter la vie ! » rugit-il en lançant violemment sa hache en direction de l’animal. La hache allait la pourfendre lorsque le Seigneur apparaît comme l’éclair et saisit l’outil au vol ! mais non sans qu’au passage un coin de l’outil lui entaille le front. Le sang coule.

     Le pauvre vacher, croyant rêver, s’évanouit. La vache ne perd pas un instant : elle se précipite au palais et se jette aux pieds du roi, tournant-roulant sur elle-même en agonie. Le roi est sidéré de l’étrange comportement de l’animal. Il suit la vache jusqu’à la termitière baignée de sang.

     — Qui a tué mon serviteur ?! rugit le roi furieux, croyant voir le sang de son homme. Où se cache t-il ? Qu’il se présente et je l’assassine !

     Seigneur Vishnu, qui s’était assis derrière un arbre, se lève :

     — Punissez-moi, ô Roi ! Pourquoi restez-vous ainsi debout à regarder ? Venez et punissez-moi puisque vous m’accusez !

     Le roi est transi d’effroi et d’admiration devant la magnificence de cet être. Non, ce n’est pas un mortel ! Ce ne peut être qu’un dieu dont il n’a point entendu parler, se dit-il en lui-même.

     — Ô Être étrange ! Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous venu sur la terre ? Et quelle est la cause de cette grosse blessure que j’aperçois sur votre front ?

    
— Roi ! j’ai été blessé davantage par votre attitude que par la hache sur mon front. Vous prononcez vos jugements sans prendre connaissance des faits. Cette attitude ne doit pas rester impunie chez un roi.

     Le roi supplie, demande pardon, reconnaît son jugement hâtif.

     Ô Seigneur, j’ai l’infini bonheur d’avoir votre Regard. Une malédiction ne peut pas s’ensuivre ! Les êtres hésiteront à vous vénérer si le fruit de votre Regard est la peine — pitié Seigneur ! Montrez-moi comment remédier à cette situation.

     — Sage roi ! tu sais t’y prendre, acquiesce en riant le Seigneur. Mais d’avoir rencontré la grâce ne te dispense pas de ton devoir de roi, ni de comprendre que nos actes se réfléchissent sur d’inévitables lendemains.

     Le roi repart à son destin, tandis que le Seigneur s’en va en quête d’herbes bienfaisantes au voisinage de la termitière. Ce faisant, il rencontre Varaha, le Seigneur de la Terre, divinité à tête de sanglier et incarnation de Vishnu lui-même !

     « Qui va là ? » demande Varaha, qui tout à coup reconnaît Vishnu.

     —
Ô Seigneur ! qu’est-ce qui vous amène sur la terre ?! Et d’où vient cette blessure ? Comment vous trouvez-vous seul ici et dans cette condition misérable ?

     Le Seigneur raconte le départ de Lakshmi et l’histoire qui s’ensuit. « Quel destin ! se lamente Varaha. Et jusqu’à quand resterez-vous ici ? »

     — Jusqu’à la fin du Kali Yuga, ou davantage peut-être, répond le Seigneur en souriant.

     
— S’il en est ainsi... le Seigneur devra me payer quelque pension car cette terre m’appartient — ne l’appelle-t-on pas Varahabhoomi [3?

     
— Se peut-il ? s’étonne le Seigneur. Mais où irai-je en quête d’argent ?! Avec Elle tout m’a quitté et je n’ai rien pour moi-même !

     
— Peu importe, conclut Varaha, il suffira de me donner la première offrande des dévots qui viendront recevoir Votre Regard.

     Et il plut à Vishnu d’accepter l’affaire ! Le Seigneur a une dette de réalisation envers la terre : il ne regarde pas la création d’en haut, pour la juger ou la dominer, mais il se soumet et s’offre à elle, il la sert.

     Nous avons donc pris le train pour la ville de Tirupati. De là, nous nous sommes levés à 2 heures un matin, avons pris un bain, une voiture d’amis est passée nous chercher. Au pied de la colline de Tirumalai, des cars attendent et par une route serpentine conduisent les fidèles vers le temple. Pour arriver jusque là, déjà plusieurs heures s’étaient écoulées.

Balaji de Tirupati

Balaji de Tirupati

     Nous avons suivi la file, un kilomètre de file et de grilles pour canaliser la foule, des couloirs, des pièces où s’asseoir, un labyrinthe d’attente où chacun prie ou parle ou est tendu vers le moment qui s’approche. On entend de la musique et des mantras enregistrés, on entend aussi ceux des individus en prière. Certains attendent dans la file vingt-quatre heures, quarante-huit heures avant d’arriver au Sanctuaire. « Si le Seigneur le veut, vous le rencontrerez », nous avaient dit les amis. Parfois, le pèlerin grimpe la montagne à pied, marche pendant plusieurs heures, mais il ne verra pas le Seigneur ce jour-là, il devra retourner à la ville, à ses affaires, à sa famille, sans avoir eu la grâce du Regard. En l’occurrence c’est un regard qui ne veut pas distinguer : les yeux de Balaji sont bandés. Que l’aspiration soit pure et sûre car Vishnu sous cette forme va répondre à la demande. Il répond toujours.

     Plus nous nous approchons, plus c’est doré, plus l’on perçoit un sens de sacré, concentré, de beauté. Puis tout à coup, après des couloirs encore et des tournants, la file s’accélère : on y est. C’est grandiose, Il est là. Tout est or, immense présence, tout se tait, on est dedans, c’est inouï.

     Mais une seconde, deux secondes, c’est vite passé, même si c’est dense comme le Seigneur de Tirupati. Trois secondes, quatre secondes, j’ai eu la grâce de quatre secondes, par hasard, par miracle.

     Nous ne l’oublierons jamais. Et au retour, le Seigneur nous avait préparé une surprise, un cadeau, bien que nous ne lui ayons rien demandé.

Nicole Elfi

© Nicole Elfi

(Nicole Elfi a pris la route de l'Inde il y a plus de trente ans et y séjourne depuis, dans le Tamil Nadu. Elle est venue à l'Inde attirée par l'expérience de Mère et de Sri Aurobindo et a travaillé à la publication d'oeuvres les concernant ainsi qu'à des recherches sur la culture indienne.)

 

 

 

Notes :

[1] Sri Aurobindo, Karmayogin, 25 septembre 1909.

[2] Site fascinant, la colline sacrée de Tirumalai, située au sud de l'Andhra Pradesh, et son temple de VenKateshwara, est un des lieux de pélerinage les plus fréquentés au monde.

[3] La terre (bhoomi) de Varaha.

  



     
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